L'extraordinaire

Séance 01

La trame du quotidien

Oral

Que signifie, pour vous, le mot 'extraordinaire' ?

Pistes

Lecture

1. Comment Herman Parret définit-il l'ordinaire ? Retrouvez-vous cette définition dans la planche de Lewis Trondheim ?

2. Quels exemples d'extraordinaire propose-t-il ? Expliquez-les.

3. Comment Lewis Trondheim parle-t-il de son quotidien ?

Notes

1. Téléologique : Qui se réalise en fonction d'une finalité.

2. Rimbaldienne : de Rimbaud, poète à la vie aventureuse.

3. Transcendant : Qui s'élève au-dessus d'un niveau donné, ou au-dessus du niveau moyen.

4. Maria Callas est une cantatrice célèbre pour son interprétation de l'opéra Norma.

5. Jérome Bosch est un peintre néerlandais du XVIe s proche des humanistes. Ses peintures étranges sont peuplées de créatures fantastiques.

6. Phénoménologie : méthode philosophique qui se propose d'étudier la réalité, sans le soutien d'une théorie.

7. Itératif : Qui se répète.

8. Kabuki : Forme de théâtre japonais dans lequel le dialogue alterne avec des parties psalmodiées ou chantées, et des intermèdes de danse.

9. Diachronie : Évolution dans le temps.

Prolongement

Donnez un exemple d'évènement extraordinaire.

Ce qui nous parle, me semble-t-il, c'est toujours l'événement, l'insolite, l'extra-ordinaire : cinq colonnes à la une, grosses manchettes. Les trains ne se mettent à exister que lorsqu'ils déraillent, et plus il y a de voyageurs morts, plus les trains existent; les avions n'accèdent à l'existence que lorsqu'ils sont détournés; les voitures ont pour unique destin de percuter les platanes: cinquante-deux week-ends par an, cinquante-deux bilans: tant de morts et tant mieux pour l'information si les chiffres ne cessent d'augmenter ! Il faut qu'il y ait derrière l'événement un scandale, une fissure, un danger, comme si la vie ne devait se révéler qu'à travers le spectaculaire, comme si le parlant, le significatif était toujours anormal: cataclysmes naturels ou bouleversements historiques, conflits sociaux, scandales politiques...

Dans notre précipitation à mesurer l'historique, le significatif, le révélateur, ne laissons pas de côté l'essentiel: le véritablement intolérable, le vraiment inadmissible: le scandale, ce n'est pas le grisou, c'est le travail dans les mines. Les "malaises sociaux" ne sont pas "préoccupants" en période de grève, ils sont intolérables vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an.

Les raz-de-marée, les éruptions volcaniques, les tours qui s'écroulent, les incendies de forêts, les tunnels qui s'effondrent, Publicis qui brûle et Aranda qui parle ! Horrible ! Terrible ! Monstrueux ! Scandaleux ! Mais où est le scandale ? Le vrai scandale ? Le journal nous a-t-il dit autre chose que: soyez rassurés, vous voyez bien que la vie existe, avec ses hauts et ses bas, vous voyez bien qu'il se passe des choses.

Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m'ennuient, ils ne m'apprennent rien; ce qu'ils racontent ne me concerne pas, ne m'interroge pas et ne répond pas davantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser.

Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l'évident, le commun, l'ordinaire, l'infra-ordinaire, le bruit de fond, l'habituel, comment en rendre compte, comment l'interroger, comment le décrire ?

Interroger l'habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l'interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s'il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s'il n'était porteur d'aucune information. Ce n'est même plus du conditionnement, c'est de l'anesthésie. Nous dormons notre vie d'un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?

Comment parler de ces "choses communes", comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu'elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes.

Peut-être s'agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie: celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l'exotique, mais l'endotique.

Interroger ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l'origine. Retrouver quelque chose de l'étonnement que pouvaient éprouver Jules Verne ou ses lecteurs en face d'un appareil capable de reproduire et de transporter les sons. Car il a existé, cet étonnement, et des milliers d'autres, et ce sont eux qui nous ont modelés.

Ce qu'il s'agit d'interroger, c'est la brique, le béton, le verre, nos manières de table, nos ustensiles, nos outils, nos emplois du temps, nos rythmes. Interroger ce qui semble avoir cessé à jamais de nous étonner. Nous vivons, certes, nous respirons, certes; nous marchons, nous ouvrons des portes, nous descendons des escaliers, nous nous asseyons à une table pour manger, nous nous couchons dans un lit pour dormir. Comment ? Où ? Quand ? Pourquoi ?

George Perec, L'Infra-ordinaire, éd. Seuil, coll. "La librairie du xxe siècle", 1989.

Document A

Professeur de philosophie à l'Université de Louvain, Herman Parret réfléchit dans ce texte à la définition de l'ordinaire.

Parler, lire, faire la cuisine, habiter, se promener, conduire la voiture, se raser et nouer les lacets de ses souliers, voilà des pratiques quotidiennes. Exercer des responsabilités, transférer ses connaissances en enseignant, aimer, dans le bonheur et dans l'angoisse, mener téléologiquement1 le projet de sa vie, voilà encore des pratiques quotidiennes. A quoi s'oppose, en fait, la "vie quotidienne" ou la "vie ordinaire" ? A l'extraordinaire, mais qu'est-ce qu'une pratique extraordinaire ? L'évasion de l'ordinaire, c'est, dit-on, le théâtral ou le voyage. Mais notre vie quotidienne n'est-elle pas une mise en scène soutenue de pratiques tactiques et stratégiques ; notre vie quotidienne n'est-elle pas peuplée de Don Juan et de Hamlet ? Et les voyages, où est leur dépaysement, pour nous qui portons sur le dos, comme l'escargot sa coquille, le fardeau de nos soucis quotidiens, de nos problèmes quotidiens, de nos inquiétudes quotidiennes, jusqu'en Patagonie. La fuite rimbaldienne2 est-elle réellement possible ? La transcendance3 du quotidien, quand et comment apparaît-elle ? Certainement pas par l'évasion style Club Méditerranée, mais peut-être en écoutant la Callas dans Norma4 ou en scrutant les monstres de Bosch5 ? La question donc se pose bien : qu'est-ce qu'il y a en dehors du quotidien et de l'ordinaire ? Risquons une phénoménologie6 bien modeste de la vie quotidienne, de l'homme quotidien, du langage quotidien.

Quotidien, du latin quotidie, chaque jour, connote certainement le diurne comme opposé au nocturne : le quotidien fourmille d'activités qui sont repérables à la lumière du soleil ; il est déjà plus difficilement acceptable de caractériser le repos nocturne, l'absence d'activités pendant la nuit, comme une pratique quotidienne. En plus, là où il y a "vie nocturne" (à la limite nécessairement illicite), on sort, ou on prétend sortir de l'ordinaire du quotidien. Quotidien connote également l'itérativité7, la répétition, et l'activité quotidienne n'est pas un événement unique. Bien sûr, l'accouplement de l'activité et de l'itérabilité (qui se réalise étymologiquement dans le sens du latin quotidie) ne suffit pas à spécifier l'ordinaire. Aristote définit la tragédie précisément comme une action, une série d'activités, et il suffit de penser au Kabuki8 pour voir que l'itératif, le stéréotypique, caractérise l'essence même du théâtral prétendument extra-ordinaire. Toutefois, il y a, semble-t-il, une distinction supplémentaire à faire : les pratiques quotidiennes sont hétérogènes, non systématiques, sans diachronie9 structurale (on se souvient que l'agencement structural est une condition sine qua non du-théâtre tragique chez Aristote). Le quotidien est "tout ce qui parle, bruit, passe, effleure, rencontre" (Michel de Certeau), c'est la "prose du monde" (Merleau-Ponty), c'est l'événement dû au hasard de la circonstance mais ces événements sont des milliers et ils sont tous pareils. C'est bien ainsi qu'ils manifestent de l'itérativité: c'est l'itérativité non téléologique d'une multitude d'événements.

Herman Parret "Phénoménologie et critique du quotidien et du sublime", Actes Sémiotiques, 2007, n° 110

Document B

Lewis Trondheim est un dessinateur français contemporain. La série Les Petits riens, commencée en 2006, rapporte de courtes anecdotes autobiographiques.

Lewis Trondheim, Le Bonheur inquiet, Les Petits Riens, coll. Shampoing, éd. Guy Delcourt, 2008.

Séance 02

Sortir de l'ordinaire

Lecture

D'après ces documents, comment la fête permet-elle de sortir de l'ordinaire ?

Prolongement

1. L'auteur écrit : "Il y a donc de nombreuses manières, agréables ou non, de rompre avec le quotidien." Listez ces différentes manières d'échapper à l'ordinaire.

2. Sortir de l'ordinaire, échapper au quotidien, chercher l'extraordinaire, est-ce est une bonne chose ?

Document A

Il en est de même de ce bal, rue de Crosne, que ma mémoire s'est longtemps obstinée à placer du temps de ma grand-mère-qui mourut en 73, alors que je n'avais que quatre ans. Il s'agit évidemment d'une soirée que mon oncle et ma tante Henri donnèrent trois ans plus tard, à la majorité de leur fille : Je suis déjà couché, mais une singulière rumeur, un frémissement du haut en bas de la maison, joints à des vagues harmonieuses, écartent de moi le sommeil. [...] À la fin, n'y tenant plus, je me lève, je sors de la chambre à tâtons dans le couloir sombre et, pieds nus, gagne l'escalier plein de lumière. Ma chambre est au troisième étage. Les vagues de sons montent du premier; il faut aller voir; et, à mesure que de marche en marche je me rapproche, je distingue des bruits de voix, des frémissements d'étoffes, des chuchotements et des rires. Rien n'a l'air coutumier ; il me semble que je vais être initié tout à coup à une autre vie, mystérieuse.[...] Je passe ma tête à travers les fers de la rampe. Précisément des invités arrivent, un militaire en uniforme, une dame toute en rubans, toute en soie ; elle tient un éventail à la main. [...] À présent j'entends parfaitement bien la musique. Au son des instruments que je ne puis voir, des messieurs tourbillonnent avec des dames parées qui toutes sont beaucoup plus belles que celles du milieu de la journée. La musique cesse : les danseurs s'arrêtent ; et le bruit des voix remplace celui des instruments. [...] Mais à ce moment une des belles dames qui se tient debout, appuyée près de la porte et s'éventait, m'aperçoit ; elle vient à moi, m'embrasse et rit parce que je ne la reconnais pas. C'est évidemment cette amie de ma mère que j'ai vue précisément ce matin; mais tout de même je ne suis pas bien sûr que ce soit tout à fait elle, elle réellement. Et Quand je me retrouve dans mon lit, j'ai les idées toutes brouillées et je pense, avant de sombrer dans le sommeil, confusément: il y a une réalité et il y a les rêves; et puis il y a une seconde réalité.

La croyance indistincte, indéfinissable, à je ne sais quoi d'autre, à côté du réel, du quotidien, de l'avoué, m'habita durant nombre d'années; et je ne suis pas sûr de n'en pas retrouver en moi, encore aujourd'hui, quelques restes. »

André Gide, Si le grain ne meurt, 1920, coll. Folio, éd. Gallimard

Document B

La Fête de la musique, pour prendre un exemple qui adoucit les mœurs, casse les habitudes et donne un autre tempo à chaque quartier. Du reste, n'importe quelle fête confère à la ville un nouveau visage, une nouvelle ambiance. Ce qu'atteste l'expression "faire la fête" qui marque bien une rupture avec la routine et sous-entend un excès ("ce soir, tant pis, je ne me coucherai pas à 22 heures, c'est exceptionnel..."). Il y a donc de nombreuses manières, agréables ou non, de rompre avec le quotidien urbain. Ces discontinuités imposées ou voulues ne devraient pas être vécues comme des dérangements, mais comme l'occasion de "remettre les pendules à l'heure", c'est grâce à une discontinuité que l'on peut apprécier un retour à une continuité.

D'une certaine façon, l'imprévu - le désordre - participe au retour à l'ordre. Au cours de la période médiévale, le charivari, le carnaval ou la foire sont des pauses indispensables au fonctionnement des sociétés. Ils jouent le rôle de soupapes de sécurité et, malgré les licences et autres débordements qu'ils autorisent, facilitent le solde en quelque sorte des contradictions sociales et le redémarrage plus serein des activités de la cité. Jean Duvignaud l'admet : "Nous dirons que la fête comme la transe permettent à l'homme et aux collectivités de surmonter la "normalité" et d'atteindre à cet état ou tout devient possible, parce que l'homme n'est plus en l'homme mais dans une nature qu'il achève par son expérience, formulée ou non." Mais, avec la globalisation, les fêtes deviennent un élément du dispositif de marchandisation de la ville (quelle ville n'a pas "son" festival?) ou sont téléguidées par les autorités et se muent en commémorations. L'esprit de le fête, l'insouciance, l'irrespect des règles, le déconcertant, le jouissif ne peuvent pas être spectacularisés et sponsorisés, aussi de nouvelles formes de fêtes se manifestent-elles et correspondent non plus à l'espace de la ville "historique", mais à l'urbain qui l'enveloppe de ses excroissances incontrôlées.

Thierry Paquot, Le Quotidien urbain, Essais sur les temps en ville, éd. La Découverte / L'Institut des villes, 2001.

Document B

Holi, le festival des couleurs. Affiche réalisée pour l'office du tourisme indien.

Séance 03

L'évènement

Synthèse

Quel regard les documents ci-contre portent-ils sur l'évènement ?

Pistes

Prolongement

1. Dans leur essai, Florence Giust-Desprairies et André Lévy parlent du "pouvoir de transformation" de l'évènement. Selon vous, l'évènement nous transforme-t-il réellement ?

2. Dans Le "concept" du 11 septembre,, Jacques Derrida dit que l'évènement "consiste en ce que je ne comprends pas : ce que je ne comprends pas et d'abord que je ne comprenne pas." Pourquoi, selon vous, l'extraordinaire est-il si difficile à comprendre ?

Document A

Dans ce livre, Emmanuel Carrère retrace plusieurs histoires vraies, dont celle d'un couple, Jérôme et Delphine, partis au Sri Lanka en 2004 avec leur fille unique Juliette. Alors que le couple part en ville, Philippe reste avec la petite fille sur la plage.

Ce matin, juste après le petit déjeuner, Jérôme et Delphine sont partis au marché et lui resté à la maison pour garder Juliette et Osandi, la fille du patron de la guesthouse. Il lisait le journal local, assis dans son fauteuil en rotin sur la terrasse du bungalow, de temps à autre levait les yeux pour surveiller les deux petites filles qui jouaient au bord de l'eau. Elles sautaient en riant dans les vaguelettes. Juliette parlait français, Osandi sri-lankais, mais elles se comprenaient très bien quand même. Des corneilles se disputaient en coassant les miettes du petit déjeuner. Tout était calme, la journée allait être belle, Philippe a pensé qu'il irait peut-être pêcher avec Jérôme, l'après-midi. À un moment, il a pris conscience que les corneilles avaient disparu, qu'on n'entendait plus de chants d'oiseaux. C'est alors que la vague est arrivée. Un instant plus tôt la mer était étale, un instant plus tard c'était un mur aussi haut qu'un gratte-ciel et qui tombait sur lui. Il a pensé, l'espace d'un éclair, qu'il allait mourir et qu'il n'aurait pas le temps de souffrir. Il a été submergé, emporté et roulé pendant un temps qui lui a paru interminable dans le ventre immense de la vague, puis il a rejailli sur son dos. Il est passé comme un surfeur au-dessus des maisons, au-dessus des arbres, au-dessus de la route. Ensuite la vague est repartie en sens inverse, l'aspirant vers le large. Il a vu qu'il fonçait sur des murs explosés contre lesquels il allait se fracasser et il a eu le réflexe de s'accrocher à un cocotier, qu'il a lâché, puis à un autre qu'il aurait aussi lâché si quelque chose de dur, un bout de palissade, ne l'avait pas coincé et plaqué contre le tronc. Autour de lui filaient à toute allure des meubles, des animaux, des gens, des poutres, des blocs de béton. Il a fermé les yeux en s'attendant à être broyé par un de ces énormes débris et il les a gardés fermés jusqu'à ce que le mugissement monstrueux du courant se calme et qu'il entende autre chose, des cris d'hommes et de femmes blessés, et qu'il comprenne que le monde n'avait pas pris fin, qu'il était vivant, que le cauchemar véritable commençait. Il a ouvert les yeux, il s'est laissé glisser le long du tronc jusqu'à la surface de l'eau qui était complètement noire, opaque. Il y avait encore du courant mais on pouvait lui résister. Le corps d'une femme est passé devant lui, la tête dans l'eau, les bras en croix. Dans les décombres, les survivants commençaient à s'appeler, des blessés gémissaient. Philippe a hésité : est-ce qu'il valait mieux se diriger vers la plage ou vers le village ? Juliette et Osandi étaient mortes, de cela il était certain. Il fallait maintenant retrouver Jérôme et Delphine et le leur dire. C'était cela sa tâche, désormais, dans la vie.

Emmanuel Carrère, D'autres vies que la mienne, , P.O.L. éditeur, 2009.

Document B

Dans les semaines qui suivent le 11 septembre 2001, Jacques Derrida, philosophe français, dialogue avec une collègue, Giovanna Borradori, sur l'évènement survenu.

Giovanna Borradori - Le 11 septembre nous a donné l'impression d'être un major event, un des évènements historiques les plus importants auquel nous assisterons dans notre vie, particulièrement pour ceux d'entre nous qui n'ont pas vécu la guerre mondiale. Êtes-vous d'accord ?

Jacques Derrida - "Le 11 septembre", dites-vous - ou, puisque nous sommes d'accord pour parler deux langues, "september eleventh". Nous devrions revenir plus tard sur cette question de la langue. Et sur cet acte de nomination : une date, rien de plus. Quand vous dites "le 11 septembre", c'est déjà une citation, n'est-ce pas ? Pour m'inviter à en parler, vous rappelez, comme entre guillemets, une datation qui envahit notre espace public et notre vie privée depuis cinq semaines. "Faire date", voilà toujours le coup porté, la portée même de ce qui est du moins ressenti, de façon apparemment immédiate, comme un évènement marquant, singulier, "unprecedented", comme on dit ici. Je dis bien "apparemment immédiate" car ce sentiment même est moins spontané qu'il n'y paraît : il est dans une large mesure conditionné, constitué, sinon construit, en tout cas médiatisé par une formidable machine techno-socio-politique. "Faire date", en tout cas, cela suppose que "quelque chose" arrive pour la première et la dernière fois, "quelque chose" qu'on ne sait pas encore bien identifier, déterminer, reconnaître, analyser, mais qui sera désormais inoubliable : événement ineffaçable dans l'archive commune d'un calendrier universel. [...]

L'épreuve de l'événement, ce qui, dans l'épreuve, à la fois s'ouvre et résiste à l'expérience, c'est, me semble-t-il, une certaine inappropriabilité de ce qui arrive. L'événement, c'est ce qui arrive et en arrivant arrive à me surprendre, à surprendre et à suspendre la compréhension: l'événement, c'est d'abord ce que d'abord je ne comprends pas. Mieux, l'événement c'est d'abord que je ne comprenne pas. Il consiste en ce que je ne comprends pas : ce que je ne comprends pas et d'abord que je ne comprenne pas, le fait que je ne comprends pas : mon incompréhension. Voilà sur quelle limite, à la fois interne et externe, je serais tenté d'insister ici : bien que l'expérience d'un événement, le mode selon lequel il nous affecte appelle un mouvement d'appropriation (compréhension, reconnaissance, identification, description, détermination, interprétation à partir d'un horizon d'anticipation, savoir, nomination, etc.), bien que ce mouvement d'appropriation soit irréductible et inévitable, il n'y a d'événement digne de ce nom que là où cette appropriation échoue sur une frontière. Mais sur une frontière sans front ni confrontation, une frontière que l'incompréhension ne heurte pas de face, car elle n'a pas la forme d'un front solide : elle échappe, elle reste évasive, ouverte, indécise, indéterminable. D'où l'inappropriabilité, l'imprévisibilité, la surprise absolue, l'incompréhension, le risque de méprise, la nouveauté inanticipable, la singularité pure, l'absence d'horizon.

Jacques Derrida et Jürgen Habermas, Le "concept" du 11 septembre, coll. La philosophie en effet, éd. Galilée, 2004.

L'événement extraordinaire, en ce qu'il introduit une rupture importante dans la linéarité du temps par le choc événementiel s'inscrit dans une logique de conflit. Il introduit une dissonance, des tensions ; il souligne l'inadéquation des points de repères habituelset de ce fait, il stipule l'importance des styles de comportement dans l'émergence d'un conflit, la visibilité minoritaire et la transformation des représentations et des pratiques sociales. [...]

Les événements extraordinaires ne sont cependant pas toujours le fait de groupes minoritaires particuliers. Un groupe terroriste, un parti politique peuvent facilement être désignés et identifiés comme tels dans l'espace sociopolitique. Une épidémie, une catastrophe naturelle ne sont pas perçus de manière identique. Cependant, quelque chose de commun réunit les réactions aux événements extraordinaires. Les individus sont en effet obligés de reconsidérer la "normalité" de leur existence, les présupposés qui fondent leur quotidien et ce faisant, ils peuvent "communier" dans une démarche similaire, ils peuvent reconstruire leur réalité sociale, en forgeant notamment des représentations sociales, une vérité de sens commun tangible parce qu'élaborée "ensemble". Même si des interprétations diverses peuvent subsister, le constat de "la vanité des choses", de leur vacuité est consensuel face à l'événement extraordinaire.

C'est l'envers du décor qui est tout à coup proposé à tous. Dans la plupart des événements extraordinaires, le tabou des rêves explose. Ainsi, le rêve américain s'effondre avec les Twin Towers ; le voyage en Égypte est englouti dans l'accident de Flash Air à Charm-El-Cheikh ; le tsunami détruit le rêve paradisiaque de Pukhet et Katrina la Louisiane et le Mississipi ; le progrès est régulièrement remis en question, par exemple lors de l'explosion chimique d'AZF à Toulouse ou lorsque se produisent des naufrages de pétroliers comme le Prestige ou l'Erika, lorsque des complexes nucléaires se fissurent (Tchernobyl a longtemps marqué les esprits et figure sans doute comme l'un des événements extraordinaires des plus importants avant le tsunami asiatique) ; le bien-être par l'alimentation est perturbé par la "vache folle" comme par les OGM ; la santé et la sexualité sont perturbées par le Sida... Si ces différents événements semblent n'avoir aucun trait commun (les uns relèvent de catastrophes chimiques, nucléaires ou climatiques, les autres d'accidents technologiques ou du terrorisme par exemple), leur récurrence dans l'espace médiatique impose une exposition répétée des individus comme des groupes qui oblige à des ajustements individuels, sociaux et politiques permanents. La dissonance sans cesse renouvelée génère alors des pratiques d'évitement, de refus (ne plus manger de bœuf à cause de la vache folle, s'abstenir de voter pour contrer l'extrême droite) qui peuvent paraître illogiques.

Birgitta Orfali, Regard psychosocial et événements extraordinaires, Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, 2006/3 (Numéro 71), Presses universitaires de Liège.

Document C

Florence Giust-Desprairies et André Lévy sont professeurs de psychologie sociale, c'est-à-dire qu'ils étudient comment les pensées, les sentiments et les comportements des gens sont influencés par la société.

Doit-on considérer l'événement comme un simple accident qui survient "du dehors" (selon le mot de La Bruyère) de façon inopinée, fortuite, dérangeant momentanément le cours de l'existence d'un collectif ou d'un individu ? Situation imprévisible à laquelle, de gré ou de force, il faut bien faire face, composant au mieux avec ses conséquences et si possible en en réparant les dommages ; impuissants à la prévenir, du moins tenterait-on d'en limiter les effets avant de revenir à la "normale".

Document D

Le 11 mars 2011, le Japon a été frappé par un séisme, suivi d'un tsunami qui a causé une catastrophe nucléaire aussi grave que celle de Tchernobyl en 1986.

Une du quotidien Libération des 12 et 13 mars 2011

Cette façon de considérer l'événement ne tient pas compte de sa complexité et du faisceau de significations dans lequel il s'inscrit. Parce qu'il survient brusquement, l'événement se signale d'abord par cet ébranlement émotionnel dont l'intensité peut, dans un premier temps, entraîner un état de sidération, favoriser, dans l'émoi, des phénomènes d'unification avant qu'une parole se mobilise, révélant des tensions, des restrictions, des divergences, mais aussi des frustrations, des indignations qui fragmentent après coup l'élan premier où l'individu et le collectif coïncidaient dans le même désarroi.

L'événement est ainsi "non pas ce qu'on peut voir ou savoir de lui, mais ce qu'il devient", selon la formule de Certeau (1968). Cette irruption qui en fait émerger d'autres œuvrant plus ou moins silencieusement dans les esprits, quel pouvoir de transformation détient-elle ? L'événement fait signe et prend sens avec la résurgence d'un passé, proche ou lointain, insuffisamment pensé, ou frappé d'interdit, et l'anticipation d'un futur qui se présente encore non tracé et peut faire dire qu'"il y aura un avant et un après". Moment de déconstruction, de perte, mais aussi moment d'éveil, d'émergence, de création, l'événement engage un processus de réflexion et d'analyse qui peut conduire à des changements, parfois irréversibles. Mais il n'acquiert de signification et n'a prise sur le réel qu'à partir du moment où l'émotion qu'il suscite en première instance se traduit en prises de conscience dans l'après-coup. L'événement ne fait sens que de son ressaisissement. [...]

Les événements constituent des moments de rupture, ouvrant brusquement une fenêtre sur le non visible. Déchirant le rideau des certitudes et des conventions, formelles ou tacites, ils peuvent constituer une irruption, dans le présent, de ce qui du passé se tenait refoulé, dénié ou réprimé derrière une stabilité et une régularité apparentes. Parmi ces événements, certains marquent l'histoire d'une société, d'une génération, voire d'une époque. D'autres ou les mêmes concernent des groupes ou des individus. Mais de même que l'histoire réelle ne se confond pas avec le récit qui en est fait, l'événement, tel qu'il se produit dans la réalité, ne se confond pas avec la façon dont il est parlé, commenté et interprété. Dans nos sociétés marquées par un bouleversement anthropologique du rapport à la temporalité, il se rapporte aussi au statut qui lui est donné. [...]

Entre une conception idéaliste de l'événement comme un "miracle", surgi, révélateur d'une vérité nouvelle, à la fois singulière et universelle qui, nous hissant à une plus "haute intensité d'existence", devrait à tout prix être reconnue et préservée (Badiou, 1988), et une conception tragique qui voit dans l'événement sa propriété désorganisatrice et traumatique, résultat d'une sorte de collapsus entre réalité psychique et réalité sociale (Bertrand, 1990), comment se saisir de ce qui nous saisit et déborde toute intelligibilité, bouleversant nos schèmes de pensée ? Comment approcher ce qui met à mal le projet de maîtrise et d'explication qui constitue le paradigme central de la culture et de la science occidentales ?

Florence Giust-Desprairies et André Lévy, "Penser l'évènement aujourd'hui, Nouvelle revue de psychosociologie, éd. Érès, 2015/1 (n° 19).

Séance 04

Du fantastique

Oral

1. Quelles sont les différentes formes de fantastique proposées par ces documents ?

2. En quoi la notion d'extraordinaire est-elle au coeur du genre fantastique ?

Pistes

Prolongement

Pourquoi, selon vous, sommes-nous fascinés par l'extraordinaire ?

Document A

Au cours d'une soirée, le jeune Baron Xavier de la V. raconte une aventure étonnante qu'il a vécue. Parti se reposer en Bretagne, chez un de ses amis, l'abbé Maucombe, il passe sa première nuit dans le presbytère...

J'allais m'endormir.

Trois petits coups secs, impératifs, furent frappés à ma porte.

- Hein ? me dis-je, en sursaut.

Alors je m'aperçus que mon premier somme avait déjà commencé. J'ignorais où j'étais. Je me croyais à Paris. Certains repos donnent ces sortes d'oublis risibles. Ayant même, presque aussitôt, perdu de vue la cause principale de mon réveil, je m'étirai voluptueusement, dans une complète inconscience de la situation.

- À propos, me dis-je tout à coup : mais on a frappé ? - Quelle visite peut bien ?...

À ce point de ma phrase, une notion confuse et obscure que je n'étais plus à Paris, mais dans un presbytère de Bretagne, chez l'abbé Maucombe, me vint à l'esprit.

En un clin d'œil, je fus au milieu de la chambre.

Ma première impression, en même temps que celle du froid aux pieds, fut celle d'une vive lumière. La pleine lune brillait, en face de la fenêtre, au-dessus de l'église, et, à travers les rideaux blancs, découpait son angle de flamme déserte et pâle sur le parquet.

Il était bien minuit.

Mes idées étaient morbides. Qu'était-ce donc ? L'ombre était extraordinaire.

Comme je m'approchais de la porte, une tache de braise, partie du trou de la serrure, vint errer sur ma main et sur ma manche.

Il y avait quelqu'un derrière la porte : on avait réellement frappé.

Cependant, à deux pas du loquet, je m'arrêtai court.

Une chose me paraissait surprenante : la nature de la tache qui courait sur ma main. C'était une lueur glacée, sanglante, n'éclairant pas. - D'autre part, comment se faisait-il que je ne voyais aucune ligne de lumière sous la porte, dans le corridor ? - Mais, en vérité, ce qui sortait ainsi du trou de la serrure me causait l'impression du regard phosphorique d'un hibou !

En ce moment, l'heure sonna, dehors, à l'église, dans le vent nocturne.

- Qui est là ? demandai-je, à voix basse.

La lueur s'éteignit : - j'allais m'approcher...

Mais la porte s'ouvrit, largement, lentement, silencieusement.

En face de moi, dans le corridor, se tenait, debout, une forme haute et noire, - un prêtre, le tricorne sur la tête. La lune l'éclairait tout entier à l'exception de la figure : je ne voyais que le feu de ses deux prunelles qui me considéraient avec une solennelle fixité.

Le souffle de l'autre monde enveloppait ce visiteur, son attitude m'oppressait l'âme. Paralysé par une frayeur qui s'enfla instantanément jusqu'au paroxysme, je contemplai le désolant personnage, en silence.

Tout à coup, le prêtre éleva le bras, avec lenteur, vers moi. Il me présentait une chose lourde et vague. C'était un manteau. Un grand manteau noir, un manteau de voyage. Il me le tendait, comme pour me l'offrir !...

Je fermai les yeux, pour ne pas voir cela. Oh ! je ne voulais pas voir cela ! Mais un oiseau de nuit, avec un cri affreux, passa entre nous et le vent de ses ailes, m'effleurant les paupières, me les fit rouvrir. Je sentis qu'il voletait par la chambre.

Alors, - et avec un râle d'angoisse, car les forces me trahissaient pour crier, - je repoussai la porte de mes deux mains crispées et étendues et je donnai un violent tour de clef, frénétique et les cheveux dressés !

Chose singulière, il me sembla que tout cela ne faisait aucun bruit.

C'était plus que l'organisme n'en pouvait supporter. Je m'éveillai. J'étais assis sur mon séant, dans mon lit, les bras tendus devant moi ; j'étais glacé ; le front trempé de sueur ; mon cœur frappait contre les parois de ma poitrine de gros coups sombres.

- Ah ! me dis-je, le songe horrible !

Toutefois, mon insurmontable anxiété subsistait. Il me fallut plus d'une minute avant d'oser remuer le bras pour chercher les allumettes : j'appréhendais de sentir, dans l'obscurité, une main froide saisir la mienne et la presser amicalement.

J'eus un mouvement nerveux en entendant ces allumettes bruire sous mes doigts dans le fer du chandelier. Je rallumai la bougie.

Instantanément, je me sentis mieux ; la lumière, cette vibration divine, diversifie les milieux funèbres et console des mauvaises terreurs.

Je résolus de boire un verre d'eau froide pour me remettre tout à fait et je descendis du lit.

En passant devant la fenêtre, je remarquai une chose : la lune était exactement pareille à celle de mon songe, bien que je ne l'eusse pas vue avant de me mettre au lit ; et, en allant, la bougie à la main, examiner la serrure de la porte, je constatai qu'un tour de clef avait été donné en dedans, ce que je n'avais point fait avant mon sommeil.

Villiers de l'Isle-Adam, Contes cruels, "L'Intersigne", 1883.

Document B

Dans cet essai, le critique Tzvetan Todorov propose une définition du registre fantastique.

Ainsi se trouve-t-on amené au cœur du fantastique. Dans un monde qui est bien le nôtre, celui que nous connaissons, sans diables, sylphides, ni vampires, se produit un événement qui ne peut s'expliquer par les lois de ce même monde familier. Celui qui perçoit l'événement doit opter pour l'une des deux solutions possibles : ou bien il s'agit d'une illusion des sens, d'un produit de l'imagination et les lois du monde restent alors ce qu'elles sont ; ou bien l'événement a véritablement eu lieu, il est partie intégrante de la réalité, mais alors cette réalité est régie par des lois inconnues de nous. Ou bien le diable est une illusion, un être imaginaire, ou bien il existe réellement, tout comme les autres êtres vivants : avec cette réserve qu'on le rencontre rarement.

Document C

A Séoul, Hee-bong Park tient un petit snack au bord de la rivière où il vit avec son fils aîné, Gang-du et la fille de ce dernier, Hyun-seo. Un jour, un monstre surgi des profondeurs de la rivière attaque la foule. Gang-du tente de s'enfuir avec sa fille, mais elle est enlevée par le monstre qui disparaît dans la rivière. Le grand-père, Gang-du, son frère et sa soeur décident alors de retrouver Hyun-seo.

film de Bong Joon Ho ; Corée du Sud

Bong Joon Ho, The Host, 2006.

Le fantastique occupe le temps de cette incertitude ; dès qu'on choisit l'une ou l'autre réponse, on quitte le fantastique pour entrer dans un genre voisin, l'étrange ou le merveilleux. Le fantastique, c'est l'hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel. [...]

Il faut remarquer encore que les définitions du fantastique qu'on trouve en France dans des écrits récents, si elles ne sont pas identiques à la nôtre, ne la contredisent pas non plus. Sans nous attarder trop, nous donnerons quelques exemples puisés dans les textes "canoniques". Castex écrit dans Le conte fantastique en France : "le fantastique... se caractérise... par une intrusion brutale du mystère dans le cadre de la vie réelle" (p.8). Louis Vax, dans L'art et la littérature fantastiques : "Le récit fantastique... aime nous présenter, habitant le monde réel où nous sommes, des hommes comme nous, placés soudainement en présence de l'inexplicable" (p.5). Roger Caillois, dans Au cœur du fantastique : "Tout le fantastique est rupture de l'ordre reconnu, irruption de l'inadmissible au sein de l'inaltérable légalité quotidienne" (p. 61). On le voit, ces trois définitions sont, intentionnellement ou non, des paraphrases l'une de l'autre : il y a chaque fois le "mystère", "l'inexplicable", "l'inadmissible", qui s'introduit dans la "vie réelle", ou le "monde réel", ou encore dans "l'inaltérable légalité quotidienne".

Tzvetan Todorov, Introduction à la littérature fantastique, coll. Points, éd. du Seuil, 1970.

Évaluation

"Le frissonnant désir des longs voyages"

Synthèse

Vous proposerez une synthèse organisée des documents ci-contre.

Écriture personnelle

Le voyage permet-il, selon vous, de vivre une expérience extraordinaire ?

Document A

« Maître d'études » dans une famille noble de Vevey, sur la rive nord du lac Léman, le jeune Saint-Preux est tombé amoureux de son élève, Julie d'Étanges, qui partage ce sentiment. Par peur que sa famille ne découvre cet amour, Julie demande à Saint-Preux de s'éloigner quelques temps. Il part alors, à travers les Alpes, d'où il adresse à sa bien-aimée des lettres enflammées. Ce roman épistolaire est, pour Rousseau (1712-1778), le moyen de mettre en scène les instants heureux de son existence, tout en rêvant un amour idéal.

Je gravissais lentement et à pied des sentiers assez rudes, conduit par un homme que j'avais pris pour être mon guide et dans lequel, durant toute la route, j'ai trouvé plutôt un ami qu'un mercenaire. Je voulais rêver, et j'en étais toujours détourné par quelque spectacle inattendu. Tantôt d'immenses roches pendaient en ruines au-dessus de ma tête. Tantôt de hautes et bruyantes cascades m'inondaient de leur épais brouillard. Tantôt un torrent éternel ouvrait à mes côtés un abîme dont les yeux n'osaient sonder la profondeur. Quelquefois, je me perdais dans l'obscurité d'un bois touffu. Quelquefois, en sortant d'un gouffre, une agréable prairie réjouissait tout à coup mes regards. Un mélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montrait partout la main des hommes où l'on eût cru qu'ils n'avaient jamais pénétré : à côté d'une caverne on trouvait des maisons ; on voyait des pampres secs où l'on n'eût cherché que des ronces, des vignes dans des terres éboulées, d'excellents fruits sur des rochers, et des champs dans des précipices.

Ce n'était pas seulement le travail des hommes qui rendait ces pays étranges si bizarrement contrastés : la nature semblait encore prendre plaisir à s'y mettre en opposition avec elle-même, tant on la trouvait différente en un même lieu sous divers aspects ! Au levant les fleurs du printemps, au midi les fruits de l'automne, au nord les glaces de l'hiver : elle réunissait toutes les saisons dans le même instant, tous les climats dans le même lieu, des terrains contraires sur le même sol, et formait l'accord inconnu partout ailleurs des productions des plaines et de celles des Alpes. Ajoutez à tout cela les illusions de l'optique, les pointes des monts différemment éclairées, le clair-obscur du soleil et des ombres, et tous les accidents de lumière qui en résultaient le matin et le soir ; vous aurez quelque idée des scènes continuelles qui ne cessèrent d'attirer mon admiration, et qui semblaient m'être offertes en un vrai théâtre ; car la perspective des monts, étant verticale, frappe les yeux tout à la fois et bien plus puissamment que celle des plaines, qui ne se voit qu'obliquement, en fuyant, et dont chaque objet vous en cache un autre.

J'attribuai, durant la première journée, aux agréments de cette variété le calme que je sentais renaître en moi. J'admirais l'empire qu'ont sur nos passions les plus vives les êtres les plus insensibles, et je méprisais la philosophie de ne pouvoir pas même autant sur l'âme qu'une suite d'objets inanimés. Mais cet état paisible ayant duré la nuit et augmenté le lendemain, je ne tardai pas de juger qu'il avait encore quelque autre cause qui ne m'était pas connue. J'arrivai ce jour-là sur des montagnes les moins élevées, et, parcourant ensuite leurs inégalités, sur celles des plus hautes qui étaient à ma portée. Après m'être promené dans les nuages, j'atteignais un séjour plus serein, d'où l'on voit dans la saison le tonnerre et l'orage se former au-dessous de soi ; image trop vaine de l'âme du sage, dont l'exemple n'exista jamais, ou n'existe qu'aux mêmes lieux d'où l'on en a tiré l'emblème.

Jean-Jacques Rousseau, Julie ou La Nouvelle Héloïse, I, 23, 1761.

Je m'étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fond des bois.

Je me suis installé pendant six mois dans une cabane sibérienne sur les rives du lac Baïkal, à la pointe du cap des Cèdres du Nord. Un village à cent vingt kilomètres, pas de voisins, pas de routes d'accès, parfois, une visite. L'hiver, des températures de – 30 °C, l'été des ours sur les berges. Bref, le paradis.

J'y ai emporté des livres, des cigares et de la vodka. Le reste - l'espace, le silence et la solitude - était déjà là.

Dans ce désert, je me suis inventé une vie sobre et belle, j'ai vécu une existence resserrée autour de gestes simples. J'ai regardé les jours passer, face au lac et à la forêt. J'ai coupé du bois, pêché mon dîner, beaucoup lu, marché dans les montagnes et bu de la vodka, à la fenêtre. La cabane était un poste d'observation idéal pour capter les tressaillements de la nature.

J'ai connu l'hiver et le printemps, le bonheur, le désespoir et, finalement, la paix.

Au fond de la taïga, je me suis métamorphosé. L'immobilité m'a apporté ce que le voyage ne me procurait plus. Le génie du lieu m'a aidé à apprivoiser le temps. Mon ermitage est devenu le laboratoire de ces transformations.

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Février-juillet 2010, éd. Gallimard, 2011.

Au soleil est un récit de voyage écrit par Guy de Maupassant en 1884. Il y retrace son séjour en Afrique du Nord.

Le voyage est une espèce de porte par où l'on sort de la réalité connue pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve.

Une gare ! un port ! un train qui siffle et crache son premier jet de vapeur ! un grand navire passant dans les jetées, lentement, mais dont le ventre halète d'impatience et qui va fuir là-bas, à l'horizon, vers des pays nouveaux ! Qui peut voir cela sans frémir d'envie, sans sentir s'éveiller dans son âme le frissonnant désir des longs voyages ?

On rêve toujours d'un pays préféré, l'un de la Suède, l'autre des Indes; celui-ci de la Grèce et celui-là du Japon. Moi, je me sentais attiré vers l'Afrique par un impérieux besoin, par la nostalgie du Désert ignoré, comme par le pressentiment d'une passion qui va naître. Je quittai Paris le 6 juillet 1881. Je voulais voir cette terre du soleil et du sable en plein été, sous la pesante chaleur, dans l'éblouissement furieux de la lumière. Tout le monde connaît la magnifique pièce de vers du grand poète Leconte de Lisle:

Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,

Tombe, en nappes d'argent, des hauteurs du ciel bleu.

Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine;

La terre est assoupie en sa robe de feu.

C'est le midi du désert, le midi épandu sur la mer de sable immobile et illimitée qui m'a fait quitter les bords fleuris de la Seine chantés par Mme Deshoulières, et les bains frais du matin, et l'ombre verte des bois, pour traverser les solitudes ardentes.

Guy de Maupassant, Au soleil, 1884.

Document B

Dans la revue Philosophie Magazine, Sven Ortoli, journaliste scientifique, énumère une série de chiffres sur l'industrie du tourisme contemporain.

Nombre de touristes internationaux en 1950 : 25 millions. En 2012 : 1,035 milliard.

L'industrie mondiale du tourisme fait travailler directement 120 millions de personnes.

En 2022, elle représentera 1 emploi sur 10.

En 2012, la Chine a pris la première place en terme de dépenses touristiques à l'étranger : 82 millions de touristes ont dépensé 102 milliards d'euros.

La France reste le pays le plus visité de la planète avec 81,4 millions de visiteurs.

En l'an 2000, le World Trade Center avait reçu 1,8 million de visiteurs.

Le Ground Zero en a reçu 3,6 millions en 2012.

Le Louvre a accueilli en 2011 8,3 millions de visiteurs.

Et le Magic Kingdom d'Orlando (parc à thème de Disney en Floride), toujours en 2011, 17 millions.

"Ce que d'abord vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité"

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques.

Prix de la visite d'Alcatraz (1,5 million de visiteurs annuels) : 35 euros.

Prix de la visite guidée à vélo du township de Soweto : 80 euros.

Prix de la visite de la centrale de Tchernobyl (depuis Kiev) : 300 euros.

Quatre jours en Corée du Nord (depuis Pékin) : 700 euros.

Un vol en MiG-29 (volant à mach 2,5 jusqu'à 20 000 mètres d'altitude) : 21 000 euros.

Le sommet de l'Everest ou l'expédition au pôle Sud : 50 000 euros.

Prix d'un vol suborbital à 100 km d'altitude (premiers vols fin 2014, 500 billets auraient déjà été prévendus) avec la compagnie Virgin Galactic : 150 000 euros.

Un voyage (organisé par la compagnie Space Adventures) jusqu'à la station spatiale internationale (ISS) : entre 1,5 et 2,7 millions d'euros.

Pour survoler la Lune (à 100 km au-dessus de sa surface) à l'horizon 2020, les premiers billets sont vendus 115 millions d'euros.

Sven Ortoli, Philosophie Magazine n°70, juin 2013.

Document C

Nouvelle branche d'un secteur touristique en pleine mutation, le tourisme d'aventure ne connaît pas la crise. Créé à l'origine en opposition au tourisme de masse, il consiste à voyager vers les contrées les plus sauvages, dans des conditions parfois extrêmes et un confort plus ou moins spartiate. Au programme : de l'activité physique, des échanges culturels et le respect de l'environnement. Retour à la nature et au contact avec les populations autochtones, ces voyages répondent parfaitement à la fibre écologique et responsable grandissante des touristes aventuriers. Gare toutefois à ce que la standardisation ne dénature l'esprit authentique ces périples rares et personnalisés, donc par essence haut de gamme.

Escalader des sommets glacés au beau milieu de l'Antarctique, se faire vampiriser par des sangsues dans une forêt de Madagascar ou fondre sous le soleil du désert sud-marocain à dos de chameau pendant des jours : voici quelques-unes des formules de vacances prisées par une nouvelle espèce de touristes. Adieu transats, parasols et barbecues, place à l'aventure, la vraie. Et le succès ne faiblit pas : le tourisme d'aventure a représenté, hors billets d'avion, un chiffre d'affaires de près de 263 milliards de dollars en 2012, en croissance annuelle de 65 % depuis 2009, selon l'association américaine du marché du tourisme d'aventure (ATTA, ou Adventure Travel Trade Association). En France, les touristes sont de plus en plus nombreux à opter pour ces programmes hauts en couleurs.

Document D

Cette affiche fait partie d'une campagne de publicité édité par l'office du tourisme du Wyoming, l'un des États les moins peuplés des États-Unis, et l'une des destinations touristiques les plus recherchées : 10 millions de visiteurs en 2014, plus 100% en 10 ans. "Regardez en arrière et dites-vous : au moins, je n'ai pas mené une vie monotone. Errez en toute liberté."

Barnhart Communications, Wyoming Office of Tourism, 2011.

Dans le cadre d'un projet collectif sur les enfants du monde, Werner Bischof voyage au Pérou, près de Machu Picchu. C'est là qu'il prend cette photographie, qui sera pour toute une génération l'invitation au voyage. C'est l'époque où, grâce à la consommation de masse et à la généralisation des congés payés, l'industrie du tourisme se développe. Dans les années soixante, en particulier, les pays du tiers-monde deviennent une destination fréquente.

Werner Bischof, "En route vers Cuzco", (c) Werner Bischof/Magnum Photos, 1954.

"Le tourisme d'aventure a connu une croissance de 5 à 10 % par an sur les dix dernières années. Malgré un ralentissement depuis trois ans en raison de la crise, ce segment continue de progresser de 3 % alors que, dans le même temps, le marché du tourisme s'est lui écroulé de plus de 10 % par an", observe Lionel Habasque, le PDG du tour-opérateur Terres d'Aventure. [...]

Selon ses calculs, le chiffre d'affaires agrégé de cette activité atteint environ 250 millions d'euros en France, pour 250 000 clients. Une estimation relativement aisée à réaliser, le secteur ayant connu une importante vague de consolidation. Les deux acteurs principaux du marché – le groupe Voyageur du Monde (Terres d'Aventure, Grand Nord Grand Large, Nomade Aventure, Allibert Trekking, etc.) et Geophyle (66° Nord, Club Aventure rebaptisé Huwans, Atalante, Continents Insolites, etc.) – ont ainsi racheté un à un leurs concurrents, à l'exception de certaines enseignes comme Tirawa ou Terres Oubliées.

En parallèle, l'offre s'est démocratisée et adaptée aux souhaits du plus grand nombre, devenant plus accessible. Les catalogues d'aventure regorgent en effet d'activités très variées, même si certaines – randonnée en montagne, observation de la faune, descente de rivière, tour en montgolfière ou cyclotourisme – s'éloignent parfois de l'imaginaire de l'aventure. "Pour l'essentiel des tour-opérateurs en France, le tourisme d'aventure comprend de la randonnée plus ou moins physique, allant de la marche facile pour des citadins peu sportifs, à l'ascension de cols de plus de 8 000 mètres dans le monde entier, et souvent dans les contrées les plus isolées", indique Lionel Habasque. D'autres occupations annexes comme le canyoning, l'escalade ou le vélo sont également possibles, mais elles représentent moins de 10 % des activités proposées.

Le regroupement Aventure Écotourisme Québec (AEQ), dont la mission consiste à représenter et à promouvoir les acteurs du tourisme d'aventure et d'écotourisme du Québec, définit le tourisme d'aventure comme "une activité de plein air" se déroulant "dans un milieu naturel particulier (endroit inusité, exotique, isolé, inhabituel ou sauvage)", utilisant des moyens de transport "non conventionnels, motorisés (motoneige, quad, etc.) ou non motorisés (marche, canot, kayak, etc.)" et impliquant un niveau de risque variable "selon l'environnement (isolement, caractéristiques géographiques, etc.)". Cette recette séduit une clientèle fidèle mais restreinte. Malgré son essor, le tourisme d'aventure reste un marché de niche. Il représente selon les estimations entre 3 et 5 % de l'ensemble du marché du tourisme en France. Mais pour ces nouveaux aventuriers, il répond à des besoins irrépressibles.

Voyager pas comme les autres

Quelles sont les motivations de ces touristes qui refusent de se prélasser sur une plage ou s'ennuient en sillonnant en voiture les routes de France ? Du côté des voyagistes, on insiste souvent sur le fameux "esprit pionnier" hérité de l'époque coloniale, plutôt que le confort. Une formule quelque peu exagérée, aux dires de Stephan Couturier, fondateur de l'agence de voyages lyonnaise Terres Oubliées, qui convient que les véritables explorations se font de plus en plus rares à la surface du globe. "Les voyages actuels au Népal n'ont plus grand-chose à voir avec ce qui existait il y a 20 ou 30 ans. Ce type de destination est devenu un produit standardisé", regrette-t-il.

Les adeptes des voyages d'aventure recherchent malgré tout un moyen de voyager différemment, loin des sentiers battus. Cet élan est né d'une volonté d'échapper au tourisme de masse. Une exigence qui implique la formation de groupes limités en nombre, et la condition, si possible, de ne pas en croiser d'autres ! "Les voyageurs recherchent quelque chose d'intimiste, d'authentique et de personnalisé", analyse Stephan Couturier. Ils préfèrent la qualité à la quantité et désirent une expérience hors du commun dont ils puissent être acteurs. "Nos clients sont prêts à vivre une aventure singulière, précieuse et rare, quitte à économiser pendant trois ans pour un voyage", poursuit-il.

En effet, ces voyages restent chers, en moyenne autour de 2 990 euros auprès de l'agence lyonnaise. Sortir des sentiers battus signifie également accepter l'inattendu. "Ils veulent vivre une véritable expérience, pas quelque chose de fabriqué de toutes pièces. Ils recherchent une maîtrise et un savoir-faire en dehors du système touristique classique qui, lui, ne laisse aucune place aux imprévus", assure Stephan Couturier.

La soif de découverte guide également ces Robinsons modernes. Pour cela, inutile de remonter le temps, il suffit de franchir des frontières inhabituelles, voire nouvelles. L'université George Washington a créé, en partenariat avec l'ATTA, un classement des destinations d'aventures. En 2010, celui-ci consacrait la Suisse, l'Islande ou la Nouvelle Zélande, grâce à leurs infrastructures d'accueil. Mais les touristes préfèrent souvent rêver à des contrées plus exotiques comme le Kirghizistan, l'Éthiopie ou... le cercle Polaire. "L'ouverture du régime birman il y a trois ans a permis d'y envoyer de nombreux touristes très attirés par cette destination. De même, le Cap Vert explose aujourd'hui, car il apparaît pour les adeptes de désert comme la seule alternative à la fermeture des pays sahariens comme la Mauritanie, la Libye, le Niger ou l'Algérie", précise Lionel Habasque. Ces voyages promettent enfin de véritables rencontres avec les populations locales. "Nous proposons par exemple des tours du Burkina Fasso en mobylette en s'arrêtant dans des villages isolés, ou bien de passer la nuit chez l'habitant au Cap Vert", ajoute-t-il.

Voyagistes responsables

La sensibilisation à l'écologie a beaucoup participé au besoin de retour à la nature qui unit de nombreux clients du tourisme d'aventure. "Les gens cherchent aujourd'hui à revenir aux vraies valeurs. Les mouvements écologiques les invitent notamment à réfléchir sur leur manière de consommer", observe Stephan Couturier. D'où la multiplication des voyages dits responsables. Le point commun à ces expéditions : une empreinte écologique réduite et un partage équitable, y compris au niveau local, de leurs retombées économiques.

"Lorsque l'on amène des devises dans un pays, nous nous assurons que ces contributions sont rentables pour nous, mais aussi partagées sur place", confirme Stephan Couturier, le fondateur de Terres Oubliées. Dans cette démarche, un label ATR (Association pour le Tourisme Responsable), certifié par l'Afnor, a même été créé. Il impose des contraintes strictes aux acteurs qui veulent s'en parer au niveau de la préservation de l'environnement et des relations avec les professionnels locaux, en garantissant notamment un poids maximum de portage, un salaire minimum ou encore des assurances. "Nous sommes passés d'un marché très artisanal à un marché plus responsable aujourd'hui, assure Lionel Habasque de Terres d'Aventure. Lorsque l'on part faire le tour de l'Annapurna au Népal, on se rend compte que la plupart de voyagistes sont désormais soucieux de l'environnement."

Confort variable, risque néant Pour certains, l'aventure douce ne suffit pas : le goût des sensations fortes et la volonté de dépasser ses limites l'emportent. Quelques expériences inédites peuvent satisfaire ces aventuriers de l'extrême : ascension d'un sommet, traversée d'une région à vélo, ou pratique de certaines activités sportives comme le speedriding, un croisement entre le ski et le parapente. Mais elles ne s'adressent qu'à une poignée de voyageurs s'inscrivant par exemple pour une transhimalayenne de trois mois au-dessus de 5 000 mètres d'altitude. "Ces voyages d'un niveau engagé concernent seulement 15 % de nos clients, alors que les autres sont beaucoup plus accessibles", rappelle Lionel Habasque.

De même, chez Terres Oubliées, "chaque destination se décline selon trois niveaux de difficulté et de confort : modéré, soutenu et engagé, en fonction des différentes typologies de clients", explique Stephan Couturier. Pas question en revanche de faire prendre le moindre risque aux clients. "Quand on part en vacances en voyage d'aventure, cela reste avant tout des vacances", déclare Lionel Habasque, fustigeant les organisateurs "irresponsables" qui emmènent de rares voy(ag)eurs sur des zones à risque et autres théâtres de guerre.

Une nouvelle tendance est en train de transformer petit à petit un segment du voyage d'aventure en escapade de luxe. Matériel, encadrement, infrastructures et repas y gagnent en qualité à la demande des clients. En particulier pour les voyages de noces, première requête des internautes en matière de tourisme. "Tous les tour-opérateurs ont développé une gamme spéciale voyage de noce pour répondre aux demandes croissantes d'hébergements de charme et de luxe", observe Stephan Couturier, dont l'agence va à son tour lancer une telle prestation baptisée "Seul au monde", axée sur l'isolement et le caractère de l'hébergement. Chez Terres d'Aventure, on propose une gamme de voyage de confort "Randolodge", comprenant des randonnées la journée et un bon repas et une chambre avec douche privative le soir. "Ces prestations s'adressent notamment aux voyageurs plus âgés qui ne veulent plus dormir dans une tente ou un refuge, explique son président. Mais cette tendance reste mineure", ajoute-t-il.

Les courts séjours d'un week-end ou de trois à quatre nuitées gagnent également les catalogues des tour-opérateurs spécialisés. "Ces voyages se situent plutôt en France ou en Europe. Ils sont liés au développement des 35 heures et à l'étalement des congés payés", note Lionel Habasque. Au programme : quatre jours dans un camp du Vercors ponctués de randonnées à ski, d'excursions en traîneau à chiens et à cheval, ou alors plusieurs jours d'immersion au Groenland. "Il s'agit de produits d'appel de qualité permettant de fidéliser notre clientèle", considère Stephan Couturier.

Standardisation, la menace

Aventuriers mais pas téméraires, les touristes d'aventures font preuve d'organisation lors de la préparation de leurs voyages. De fait, ce marché de niche ne connaît pas de vague de réservations de dernière minute, comme dans le reste du secteur. "Nos délais de réservations varient de quatre à cinq mois à l'avance", confirme Lionel Habasque. "Il y a dix ans, les tour-opérateurs concédaient des rabais sur les places disponibles au dernier moment, mais cette pratique a en fait encouragé les clients à attendre. Aujourd'hui la démarche est plutôt inverse : les prix avantageux sont proposés à ceux qui s'inscrivent à l'avance", explique Stephan Couturier.

En raison de coûts de distribution élevés et de marges réduites, la tentation de la standardisation risque-t-elle à terme d'uniformiser le tourisme d'aventure au détriment de son authenticité ? C'est ce que craignent certains "puristes" comme se décrit lui-même Stephan Couturier. "Il existe deux catégories de tourisme d'aventure aujourd'hui : une démarche de supermarché qui propose des prestations peu chères à faible valeur ajoutée, et, à l'opposé, des tour-opérateurs qui ne rachètent pas de prestations édulcorées, mais préfèrent concevoir et reconnaître leurs propres itinéraires", tranche-t-il.

"Ceux qui font du green marketing ont dû baisser leurs marges pour faire croître leur clientèle. Pour cela, ils ont inhibé leur créativité", regrette-t-il. Le dirigeant de Terres d'Aventure se défend de son côté de toute homogénéisation de l'offre : "Au sein du groupe Voyageur du Monde, chaque marque reste indépendante et en compétition avec les autres. Cette émulation ouvre au contraire le marché à une plus grande diversification des voyages", juge-t-il. "Dans nos métiers, il est difficile de tirer sur les prix, d'une part car les destinations proposées sont isolées, et de l'autre parce que les économies d'échelle ne sont pas possibles dans un marché de niche", conclut Lionel Habasque. Sortez vos fouets poussiéreux et vos chapeaux en feutres mous, l'esprit pionnier a encore de beaux jours devant lui ! Destinations insolitesLes solitudes extrêmes

L'année prochaine, c'est juré, vous ne vivrez pas les mêmes vacances que vos collègues et amis. Fini les moments à partager les expériences communes, place à l'originalité, un point c'est tout. Quelques destinations insolites où le voisin de palier ne sera pas.

Le Bhoutan, royaume himalayen, niché entre l'Inde et la Chine, limite volontairement son tourisme par quota afin de préserver son identité et sa culture. En conséquence, le "pays du Dragon Tonnerre" reste une destination chère, puisque chaque visiteur doit acquitter une taxe journalière d'environ 250 dollars, comprenant hébergement, transport, repas et guide. Le prix de la tranquillité. "Plutôt que le Bhoutan, je recommande le Népal, qui offre une plus grande diversité de paysage et un accueil beaucoup plus agréable pour un coût bien inférieur", conseille Lionel Habasque.

Autre destination préservée, un continent entier, l'Antarctique assure encore un nombre limité de rencontres, même si le tourisme polaire s'y développe de plus en plus. En contrepartie, les températures y descendent parfois jusqu'à –80 degrés et les vents y sont violents. "Une manière originale de découvrir cette région est de la traverser à la voile, plutôt que de choisir une croisière motorisée", propose Stephan Couturier. Dans le même esprit, il est également possible de traverser le Groenland ou la Sibérie en "pulka", une sorte de traîneau de transport traîné par un skieur ou des chiens. Calme et dépaysant à défaut d'être confortable !

Pour fuir les foules mais au sec (très sec même) vous pouvez opter pour une randonnée à dos de chameau de 25 jours au beau milieu du désert tchadien. Du sable à perte de vue, une chaleur suffocante et... la sensation d'être seul au monde. "Dans certaines zones désertiques du sud-Maroc, vous pouvez ne pas croiser âme qui vive pendant 8 ou 15 jours", promet Lionel Habasque. Le continent africain cache bien d'autres secrets, comme la région du Danakil dans le désert Afar en Éthiopie. "On peut y voir des paysages surnaturels dans lesquels une banquise de sel a été soulevée par des tremblements de terre, faisant apparaître des remontées de soufre aux couleurs extraordinaires de jaune, de vert ou de rouge", raconte Lionel Habasque. C'est aussi l'une des zones les plus chaudes au monde, puisque les températures peuvent atteindre 55 à 60 degrés. Souvenirs uniques garantis.

Par Pierre Havez, Le Nouvel Économiste, 10/10/2013.

Séance 05

Des monstres

Oral

Quelles sont les choses les plus extraordinaires que vous avez vu ou que vous souhaiteriez voir ?

Pistes

Recherche

1. Qu'est-ce que l'extraordinaire dans ces documents ?

2. Quelles réactions suscite-t-il ?

Prolongement

Le goût pour l'extraordinaire vous paraît-il être un penchant malsain ?

Notes

1. Un médecin comme Ambroise Paré a parlé des monstres qu'il définit comme "des choses qui apparaissent outre le cours de la nature (et sont le plus souvent signes de quelque malheur advenir)."

2. C'est ce qu'on a appelé depuis le XIXe siècle des frères siamois - après que deux frères ainsi attachés, néss au Siam en 1808, furent montrés à travers le monde avant de se fixer et de se marier aux Etats-Unis.

3. Il semble que Montaigne se moque des compilateurs de son temps qui voyaient dans les "monstres" de ce genre la prédiction de calamités publiques.

Document A

Au XVIe s., le philosophe Montaigne livre dans ses Essais une réflexion sur l'homme et ses limites.

Ce récit sera tout simple car je laisse aux médecins le soin de disserter sur le sujet1. Je vis avant-hier un enfant que deux hommes et une nourrice, qui disaient être le père, l'oncle et la tante, conduisaient pour le montrer à cause de son étrangeté et pour tirer de cela quelque sou. Il était pour tout le reste d'une forme ordinaire et il se soutenait sur ses pieds, marchait et gazouillait à peu près comme les autres enfants de même âge ; il n'avait pas encore voulu prendre d'autre nourriture que celle qui venait du sein de sa nourrice, et celle que l'on essaya, en ma présence, de lui mettre dans la bouche, il le mâchait un peu et le rendait sans l'avaler ; ses cris semblaient bien avoir quelque chose de particulier ; il était âgé de quatorze mois tout juste. Au-dessous de ses tétins, il était attaché et collé à un autre enfant sans tête et qui avait le canal du dos bouché, le reste intact, car, s'il avait un bras plus court que l'autre, c'est qu'il lui avait été cassé accidentellement à la naissance ; ils étaient joints face à face et comme si un plus petit enfant voulait en embrasser un second, plus grandelet2. La jointure et l'espace par où ils étaient attachés n'était que de quatre doigts ou environ, en sorte que si vous retroussiez cet enfant imparfait vous voyiez, au-dessous, le nombril de l'autre ; ainsi la couture était faite entre les tétins et ce nombril. Le nombril de l'enfant incomplet ne pouvait pas se voir, mais on voyait bien tout le reste de son ventre. Voilà comment [il se faisait que] ce qui n'était pas attaché, comme les bras, le fessier, les cuisses et les jambes de cet enfant incomplet, demeurait pendant et branlant sur l'autre et pouvait lui aller, en longueur, jusqu'à mi-jambe. La nourrice nous a dit qu'il urinait par les deux endroits ; en outre les membres de cet autre enfant étaient nourris et vivants et dans le même état que ceux du premier, sauf qu'ils étaient plus petits et plus menus. [...]

Ce double corps et ces membres différents, se raccordant à une seule tête, pourraient bien fournir au roi un présage favorable3 qu'il maintiendra sous l'union faite par ses lois ces partis et factions opposées de notre État ; mais de peur que l'évènement ne démente cela, il vaut mieux le laisser passer devant car le mieux est de deviner dans le domaine des choses déjà faites : "Ut quum facta sunt, tum ad conjectarum aliqua interpretatione revocantur." [Ainsi quand les choses se sont produites, on leur trouve quelque interprétation qui vérifie la conjecture. Ciceron, De divinatione, II, 31] De la même façon on dit d'Epiménide qu'il devinait à reculons.

Je viens de voir dans le Médoc un pâtre, de trente ans ou à peu près qui n'a aucun signe de parties génitales : il a deux ou trois trous par où il émet continuellement son eau ; il est barbu, éprouve le désir et recherche le contact des femmes.

Les [êtres] que nous appelons monstres ne le sont pas pour Dieu, qui voit dans l'immensité de son ouvrage l'infinité des formes qu'il y a englobées ; et il est à croire que cette forme, qui nous frappe d'étonnement, se rapporte et se rattache à quelque autre forme d'un même genre, inconnu de l'homme. De sa parfaite sagesse il ne vient rien que de bon et d'ordinaire et de régulier ; mais nous n'en voyons pas l'arrangement et les rapports.

"Quod crebro videt, non miratur, etiam si cur fiat nescit. Qod ante non vidit, si evenerit, ostentum esse censet." [Ce que (l'homme) voit fréquemment ne l'étonne pas, même s'il en ignore la cause. Mais si ce qu'il n'a jamais vu arrive, il pense que c'est un prodige. Ciceron, De divinatione, II, 27]

Nous appelons "contre nature" ce qui arrive contrairement à l'habitude : il n'y a rien, quoi que ce puisse être, qui ne soit pas selon la nature. Que cette raison universelle et naturelle chasse de nous l'erreur et l'étonnement que la nouveauté nous apporte.

M. de Montaigne, Les Essais (1595), II, XXX, Au sujet d'un enfant monstrueux, adaptation en français moderne d'A. Lanly, coll. Quarto, éd. Gallimard, 2009.

Le corps d'une créature, mi-homme, mi-animal, effraye le Paraguay

Pour certains, il s'agirait d'un "chupacabra", une créature légendaire qui s'attaquerait aux animaux.

La taille d'un chien, une longue queue, une peau vaguement jaunâtre... et des membres munis de doigts, étrangement humains. La découverte de cette inquiétante créature, mi-homme, mi-animal, à la fin du mois d'octobre, à Carmen del Panama au Paraguay, effraye la population sur place.

Certains témoins, relayés par les médias locaux, estiment en effet qu'il s'agit d'un "chupacabra", littéralement un "suceur de chèvres", une créature légendaire, parfois décrite comme un "homme moustique" ou comme une chauve-souris couverte de poils, aux yeux rouges et aux crocs acérés.

Selon une croyance populaire, le chupacabra aurait sévi pour la première fois en 1992 à Porto Rico, explique "Ouest-France", qui relaye l'information. Il aurait tué et vidé de leur sang des chèvres, mais aussi des chevaux et des oiseaux. Depuis, cette croyance est très présente en Amérique latine, mais existe également en Europe. Ainsi, en 2014, le ministre de l'Agriculture de la région de Moscou avait dû prendre officiellement position pour nier l'existence du chupacabra, après la mort mystérieuse de dizaines d'animaux dans des fermes.

Plus terre-à-terre, le chef des pompiers de Carmen del Panama, Javier Medina, estime plutôt que le cadavre s'apparenterait plutôt à celui d'un singe, mais son état de décomposition ne permet pas une identification formelle. Une thèse accréditée par le médecin légiste Pablo Lemir, pour qui la créature a de long doigts, comme ceux des humains, mais n'est pas un humain.

"Il a une queue et ça me fait dire qu'il s'agit d'un singe", a-t-il expliqué à Ultima Hora, repris par le "Huffington Post".

Pour Rone Pine, ancien conservateur à la Smithsonian Institution - un institut de recherche américain - il pourrait s'agit d'un singe hurleur ou d'un capucin.

L'OBS, le 12 novembre 2015.

Document C
Document B

La cryptozoologie est l'étude des animaux dont l'existence n' a pas été irréfutablement prouvée par la science. Des serpents de mer au Yéti, cet ouvrage nous propose un tour du monde des animaux extraordinaires. Étayé de témoignages de savants et de documents rares et surprenants, il plonge dans le rêve des scientifiques et les fantasmes des hommes.

Benoît Grison, Du yéti au calmar géant Le bestiaire énigmatique de la cryptozoologie, éd. Delachaux et Niestlé, 2016.

Document B

Dans ce film culte américain, la troupe d'un cirque, composée de gens atteints de diverses malformations spectaculaires, sont victimes des moqueries de la belle trapéziste.

Tod Browning, Freaks, du début à 6'50, 1932

Séance 06

voir le quotidien

Observation

Observez le film The Groundhog Day, de 18'15 à 30'42.

Quelle est la morale de ce film ?

Recherche

1. Comment, d'après le texte de Philippe Filliol, perçoit-on habituellement l'ordinaire ?

2. Quel regard sur l'ordinaire propose la philosophie zen ?

3. Quel est le rôle des artistes et des penseurs dans cette façon de regarder le monde quotidien ?

Prolongement

Selon vous, l'extraordinaire n'est-il qu'une question de perception ?

Document A

Philippe Filliol montre que dans le zen - une branche japonaise du bouddhisme - les moments habituellement tenus pour les plus triviaux de notre vie quotidienne peuvent devenir des moments extraordinaires.

L'ordinaire, loin d'être une expérience ordinaire, peut devenir ainsi le lieu d'une expérience extrême, radicale, paradoxale, où s'opère une mystérieuse "coïncidence des opposés" alchimique : immanent et transcendant, profane et sacré, proche et lointain... Car "interroger l'habituel", comme le souhaitait G. Perec, invite à s'arracher de l'anesthésie dans laquelle est comme engluée la vie quotidienne. L'ordinaire est ce qui constitue la matière même de nos vies, et, en même temps, ce qui échappe à la saisie intellectuelle et sensible. Tel est le paradoxe souvent relevé de l'expérience de l'ordinaire : le trop proche est inaccessible, le trop familier est inconnu, le trop visible est invu. Comme le formule le philosophe et sinologue F. Jullien : "Vivre dit donc à la fois le plus immédiat et ce qui n'est jamais satisfait : nous sommes vivants, ici et maintenant, et nous ne savons pas y accéder." Le problème central, élémentaire, vital, peut alors se formuler en une seule question : Comment faire retour sur cet ordinaire, et, par là, vivre de manière plus pleine et plus consciente ?

Document B

Jean Siméon Chardin est un peintre du xviiie s. connu pour ses natures mortes. La toile ci-dessous, l'une de ses premières, a été vendue plus de deux millions d'euros les 14 et 15 décembre 2015 lors d'une vente aux enchères à l'Hôtel Drouot.

Jean Siméon Chardin, Plateau de pêches avec bocal, environ 1724-1728.

Les sages, les poètes, les artistes, nous invitent à trouver l'extraordinaire dans l'ordinaire et à "voir le miraculeux dans le banal", pour reprendre la formule du philosophe américain Emerson. [...]

La banalité dans l'enseignement zen est l'unique lieu de l'illumination (traduction du japonais satori). Dans cette "illumination", il n'y a cependant rien d'extraordinaire, ou plutôt l'extraordinaire gît dans l'épaisseur concrète, matérielle, profondément étrange, de la vie elle-même. "Qu'y a-t-il d'extraordinaire ? Être assis", répond H. Ekaï, un ancien patriarche zen. R. Barthes désignait l'événement du satori comme "un réveil devant le fait". Par conséquent, tous les détails, même triviaux méritent attention et respect. Aucune activité humaine, la plus prosaïque soit-elle, n'est rejetée. L'esprit zen embrasse les distinctions avec équanimité : le noble et le trivial, le sacré et le profane, le grossier et le précieux.... Les oppositions conventionnelles entre le "haut" et le "bas" sont totalement abolies. Le zen est un "éveil au quotidien", quitte pour cela à se détourner à 180 degrés des mots et des concepts. Le savoir intellectuel, qui a bien sûr son utilité, est, d'un autre point de vue, un obstacle entre soi et le courant de la vie. C'est l'objet d'un dialogue célèbre entre un moine et son disciple : "- Maitre, je vous en prie, enseignez-moi la voie. - As-tu terminé ton repas? - Oui. Maître, j'ai terminé. - Alors va laver ton bol !" La voie proposée est de vivre chaque moment, chaque acte en pleine conscience : manger, faire la vaisselle, dormir, marcher, respirer... Aussi, pendant le samu (qui désigne le travail manuel dans le monastère), les tâches les plus ordinaires, voire les plus ingrates, doivent être exécutées avec la même attention que pendant la méditation assise. Jamais une tradition spirituelle n'a mis autant l'accent sur cette adhésion la plus complète possible à la réalité ordinaire et à la conscience de tous les jours. Le zen est une spiritualité "terre à terre".

Philippe Filliot, Sociétés, 2014/4, n°126.

Paul Cézanne, longtemps ami d'E. Zola, est un peintre de la seconde moitié du XIXe s. Il ets considéré comme l'un des précurseurs de la peinture moderne.

P. Cézanne, Nature morte avec le tiroir ouvert, 1878-1879.

Jean Siméon Chardin, Nature morte avec des pêches, un gobelet d'argent, du raisin et des noix, environ 1759-1760.

Évaluation

"Un grand pouvoir..."

Recherche

Vous proposerez une synthèse organisée des documents ci-contre.

Prolongement

Selon vous, le rôle de la littérature et du cinéma est-il de nous raconter des histoires extraordinaires ?

Document A

Le criminel Fantômas est le personnage principal d'une série de romans-feuilletons publiés en 1910-1911. La série connaît un succès populaire considérable et est adapté au cinéma par Louis Feuillade en 1913-1914. Dans cet extrait, Bobinette, une espionne, découvre la véritable identité du clochard Vagualame pour qui elle travaille.

- Vagualame, qui êtes-vous ? dites-le moi...

- Qui je suis ! pardieu !... tu le demandes ? tu veux le savoir ? Eh bien ! qu'il soit fait suivant ta volonté !... C'est ta dernière volonté !... Qui je suis ?... regarde !

Lentement, d'un mouvement digne et sûr, Vagualame déroulait la longue cape dans laquelle il était enveloppé.

Il arrachait son chapeau qu'il jetait à ses pieds et, les bras croisés, fixant Bobinette, il l'apostrophait :

- Ose dire mon nom ! ose me nommer !...

Devant Bobinette se dressait une terrifiante silhouette.

Le mendiant de tout à l'heure, sa cape enlevée, dépouillé de son chapeau, apparaissait soudain non plus comme un vieillard au corps tassé, mais comme un homme à coup sûr jeune, vigoureux, superbement musclé.

Il était vêtu, ganté plutôt, d'un maillot collant de laine noire qui, des pieds jusqu'au cou, le gainait étroitement...

Bobinette ne pouvait apercevoir son visage : celui-ci était dissimulé par une longue cagoule noire enveloppant entièrement sa tête; seuls les yeux, d'où sortaient deux reflets fauves, deux regards de feu, lumineux, impressionnants dans leur fixité, étaient apparents...

Cette vision, la vision de cet homme, sans visage, sans ressemblance avec un autre homme, la vision de cette apparition, au masque anonyme, au corps de statue, de cet être qui n'était aucun être reconnaissable, avait quelque chose de si précis en son mystère que Bobinette, un quart de seconde, l'ayant contemplée, hurla d'une voix rauque, inhumaine, mourante :

- Fantômas ! ah ! vous êtes Fantômas !

... L'orage redoublait de violence, la tempête déchaînée multipliait ses hurlements sinistres, la nuit se faisait plus sombre, la pluie plus lourde, le vent plus impétueux !

- Fantômas ! vous êtes Fantômas !

Bobinette répétait inlassablement son exclamation.

Et telle était sa surprise, tel était son émoi de se trouver réellement en présence de l'insaisissable, de l'inidentifiable bandit qu'elle oubliait presque ses horribles menaces; hébétée, anéantie, incapable d'une pensée consciente.

- Fantômas ! vous êtes Fantômas !

Comme à dessein, comme jouissant du trouble de la pauvre fille, le bandit ne se hâtait point de répondre.

- Eh bien, oui ! faisait-il enfin, je suis Fantômas !... Je suis celui que le monde entier recherche, que nul n'a jamais vu, que nul ne peut reconnaître ! Je suis le Crime ! Je suis la Nuit ! Je n'ai pas de visage, pour personne, parce que la nuit, parce que le crime n'ont point de visage !... Je suis la puissance illimitée; Je suis celui qui se raille de tous les pouvoirs, de toutes les forces, de tous les efforts ! Je suis le maître de tous, de tout, de l'heure, du temps ! Je suis la Mort ! Bobinette, tu l'as dit, je suis Fantômas !...

Pierre Souvestre et Marcel Allain, Fantômas : l'agent secret, 1910.

Au VIIIe s., en représailles au pillage de Pampelune, l'arrière-garde de l'armée franque est massacrée par des Vascons, ancêtres des Basques, dans les Pyrénées. Trois siècles plus tard, la Chanson de Roland transforme cet épisode en une bataille héroïque, où se sacrifient les meilleurs chevaliers francs au service de Charlemagne.

La bataille est merveilleuse, la bataille est une mêlée.

Le comte Roland ne craint pas de s'exposer.

Il frappe de la lance tant que le bois en dure ;

Mais la voilà bientôt brisée par quinze coups, brisée, perdue.

Alors Roland tire Durendal, sa bonne épée nue,

Éperonne son cheval et va frapper Chernuble.

Il met en pièces le heaume du païen où les escarboucles étincellent,

Lui coupe en deux la tête et la chevelure,

Lui tranche les yeux et le visage,

Le blanc haubert aux mailles si fines,

Tout le corps jusqu'à l'enfourchure

Et jusque sur la selle qui est incrustée d'or.

L'épée entre dans le corps du cheval,

Lui tranche l'échine sans chercher le joint,

Et sur l'herbe drue abat morts le cheval et le cavalier :

"Misérable, lui dit-il ensuite, tu fus mal inspiré de venir ici" [...]

"Ton Mahomet neteviendra point en aide,

"Et ce n'est pas par un tel glouton que cette victoire sera gagnée!»


Au milieu du champ de bataille chevauche le comte Roland,

Sa Durendal au poing, qui bien tranche et bien taillé,

Et qui tait grande tuerie des Sarrasins.

Ah ! si vous aviez vu Roland jeter un mort sur un autre mort,

Et le sang tout clair inondant le sol!

Roland est rouge de sang ; rouge est son haubert, rouges sont ses bras,

Rouges sont les épaules et le cou de son cheval.

Pour Olivier, il ne se met pas en retard de frapper.

Les douze Pairs aussi ne méritent aucun blâme;

Tous les Francais frappent, tous les Francais massacrent.

Et les païens de mourir ou de se pâmer :

"vivent nos barons ! dit alors l'Archevêque :

"Montjoie ! crie-t-il, Montjoie !" C'est le cri de Charles. [...]


La bataille est merveilleuse et pesante :

olivier et Roland frappent de grand cœur;

L'archevêque Turpin y rend des milliers de coups;

Les douze Pairs ne sont pas en retard.

Tous les Francais se battent et sont en pleine mêlée;

Et les païens de mourir par cent et par mille.

Qui ne s'enfuit ne peut échapper à la mort:

Bon gré, mal gré, tous y laissent leur vie.

Mais les Francais y perdent leur meilleure défense :

Ils ne reverront plus ni leurs pères ni leurs familles,

Ni Charlemagne qui les attend là-bas...


Et pendant ce temps, en France, il y a une merveilleuse tourmente :

Des tempêtes, du vent et du tonnerre,

De la pluie et de la grêle démesurément,

Des foudres qui tombent souvent et menu,

Et (rien n'est plus vrai) un tremblement de terre.

Depuis Saint-Michel de Paris jusqu'à Reims,

Depuis Besançon jusqu'au port de Wissant,

Pas une maison dont les murs ne crèvent.

À midi, il y a grandes ténèbres:

Il ne fait clair que si le ciel se fend.

Tous ceux qui voient ces prodiges en sont dans l'épouvante,

Et plusieurs disent : "C'est la fin du monde,

"C'est la consommation du siècle."

Non, non : ils ne le savent pas, ils se trompent :

C'est le grand deuil pour la mort de Roland !

La Chanson de Roland, deuxième partie, v. 1320 à 1335, 1338 à 1350, 1412 à 1437, XIe siècle, éd. de Léon Gautier.

Document B

Dans cet essai, l'écrivain et essayiste Umberto Eco se penche sur les "surhommes" des romans populaires, de Rocambole à Monte-Cristo, d'Arsène Lupin à James Bond, de Tarzan à Superman.

De Hercule à Siegfried, de Roland à Pantagruel en passant par Peter Pan, le héros doué de pouvoirs supérieurs à ceux du commun des mortels est une constante de l'imagination populaire. Souvent, la vertu du héros s'humanise, et ses pouvoirs ultra-surnaturels ne sont que la réalisation parfaitement aboutie d'un pouvoir naturel, la ruse, la rapidité, l'habileté guerrière, voire l'intelligence syllogistique et le sens de l'observation à l'état pur que l'on retrouve chez Sherlock Holmes. Mais dans une société particulièrement nivelée, où les troubles psychologiques, les frustrations, les complexes d'infériorité sont à l'ordre du jour, dans une société industrielle où l'homme devient un numéro à l'intérieur d'une organisation qui décide pour lui, où la force individuelle, quand elle ne s'exerce pas au sein d'une activité sportive, est humiliée face à la force de la machine qui agit pour l'homme et va jusqu'à déterminer ses mouvements, dans une telle société, le héros positif doit incarner, au-delà du concevable, les exigences de puissance que le citoyen commun nourrit sans pouvoir les satisfaire.

Superman est le mythe type pour ce genre de lecteurs: ce n'est pas un Terrien, il a atterri chez nous encore enfant en provenance de la planète Krypton qu'une catastrophe cosmique allait détruire. Son père, un grand savant, avait réussi à sauver son fils en le confiant a un vaisseau spatial. Superman grandit sur terre mais il est doté de pouvoirs surhumains. Sa force est pratiquement illimitée, il vole dans l'espace à la vitesse de la lumière, et lorsqu'il la dépasse il brise le mur du temps et peut se transférer à d'autres époques. Par la simple pression de ses mains. il soumet le charbon à une température telle qu'il se transforme en diamant; en quelques secondes, à une vitesse supersonique, il peut abattre une forêt entière. débiter les arbres en planches et construire avec un village entier ou un navire ; il peut perforer des montagnes, soulever des paquebots, abattre ou édifier des barrages; sa vue à rayons X lui permet de voir à travers n'importe quel corps à des distances pratiquement illimitées, de faire fondre par son seul regard des objets de métal; autre avantage très précieux, sa superouïe lui permet d'entendre toutes les conversations, d'où qu'elles viennent. Il est beau, humble, généreux et serviable, il voue sa vie à pourfendre les forces du mal et la police trouve en lui un collaborateur infatigable.

Malgré tout, il est loisible au lecteur de s'identifier à l'image de Superman, En effet, ce dernier vit parmi les hommes sous l'identité mensongère du journaliste Clark Kent, un type apparemment peureux, timide, médiocrement intelligent, un peu gauche, myope, soumis à sa collègue Lois Lane, une femme dominatrice et capricieuse qui le méprise, car elle est éperdument amoureuse de notre héros. D'un point de vue narratif, la double identité de Superman a une raison d'être, puisqu'elle permet d'articuler de façon extrêmement variée le récit de ses aventures, les équivoques, les coups de théâtre, un certain suspense de polar. Mais d'un point de vue mythopoiétique, la trouvaille est carrément géniale: en effet, Clark Kent incarne exactement le lecteur moyen type, bourré de complexes et méprisé par ses semblables; ainsi, par un évident processus d'identification, n'importe quel employé de n'importe quelle ville d'Amérique nourrit le secret espoir de voir fleurir un jour, sur les dépouilles de sa personnalité, un surhomme capable de racheter ses années de médiocrité.

Une fois établie l'indéniable connotation mythologique du personnage, il faut repérer les structures narratives au moyen desquelles le "mythe" est offert au public, chaque jour ou chaque semaine. Il y a en effet une différence fondamentale entre quelqu'un comme Superman et les personnages traditionnels tels que les héros de la mythologie classique, nordique ou les figures des religions révélées.

L'image religieuse traditionnelle était celle d'un personnage, d'origine divine ou humaine, qui avait une image fixe, avec ses caractéristiques éternelles et ses aventures irréversibles. Il n'était pas exclu que, derrière ce personnage, outre cet ensemble de caractéristiques, il existât aussi une histoire: mais celle-ci avait déjà été élaborée selon un développement déterminé et constituait de manière définitive la physionomie du personnage. Autrement dit, une statue grecque pouvait représenter Hercule ou une scène des travaux d'Hercule; dans les deux cas, dans le second plus que dans le premier, Hercule était vu comme quelqu'un qui avait eu une histoire, laquelle caractérisait sa physionomie divine. L'histoire s'était produite, peu importait comment, elle ne pouvait plus être niée. Hercule s'était concrétisé en un développement temporel d'évènements, mais ce développement avait eu un terme et l'image était, avec le personnage, le symbole de son développement, son enregistrement définitif et son jugement

L'image pouvait avoir une structure narrative: que l'on songe aux fresques de l'Invention de la Croix ou à des récits de type cinématographique comme l'histoire du clerc Théophile qui vend son âme au diable et est sauvé par la Vierge, représentée sur le tympan de Souillac. L'image sacrée n'excluait pas la narration, mais il s'agissait d'un parcours irréversible au cours duquel le personnage s'était défini de façon irrécusable.

Le héros de BD naît au contraire dans une civilisation du roman. Les civilisations anciennes privilégiaient le récit du déjà-survenu et du déjà-connu. On racontait indéfiniment les aventures du paladin Roland dont on connaissait les moindres détails. Pulci reprend le cycle carolingien et annonce à la fin ce que tout le monde sait déjà, la mort de Roland à Roncevaux; le public n'exigeait pas d'apprendre du nouveau, il préférait entendre le récit agréable d'un mythe et se complaire à retrouver d'une manière chaque fois plus intense et plus riche le déroulement connu. Les ajouts et les embellissements romanesques abondaient sans pour autant entamer le caractère du mythe conté. Les histoires plastiques et picturales des cathédrales gothiques ou des églises de la Renaissance et de la Contre-Réforme ne fonctionnaient pas autrement. On narrait, souvent de façon dramatique et mouvementée, le déjà-advenu.

La tradition romantique (et il importe peu ici que les racines de cette attitude soient bien antérieures au romantisme) nous offre en revanche un récit où l'intérêt principal du lecteur est déplacé sur l'imprévisibilité de ce qui va arriver, et donc sur l'invention de l'intrigue, qui glisse au premier plan. L'histoire n'a pas eu lieu avant le récit: elle se déroule au fur et à mesure et, par convention, l'auteur lui-même ne sait pas ce qui va se passer.

À l époque où il naît, le coup de théâtre d'Œdipe, qui découvre sa culpabilité à la suite des révélations de Tirésias, "fonctionne" auprès du public, non parce qu'il surprend des auditeurs ignorants du mythe, mais parce que le mécanisme de la fable, selon les règles d'Aristote, nous fait participer à l'histoire, nous amenant par la pitié ou la terreur à nous identifier à la situation et au personnage. En revanche, quand Julien Sorel tire sur Madame de Rênal, quand le détective de Poe découvre le coupable du double crime de a rue Morgue, quand Javert paye sa dette de reconnaissance à Jean Valiean, nous assistons à un coup de théâtre dont l'imprévisibilité fait partie de l'invention et devient une valeur esthétique, dans le contexte d'une nouvelle poétique narrative, indépendante de la validité du style, du discours verbal par lequel nous est communiqué le fait. Plus le roman sera populaire, plus ce phénomène gagnera en importance, et le feuilleton destiné aux masses - les aventures de Rocambole et d'Arsène Lupin -tire sa valeur artisanale de l'invention ingénieuse de situations inattendues.

, Le tribut à payer pour cette nouvelle ditnenlem du récit, c'est une moindre "mythtfiabilité» du person- nage. Le héros mythique incarne une loi, une exigence universelle, il doit être plus ou irloins prévisible, pas question donc qu'il nous réserve la moindre surprise ; au contraire, le personnage de roman se veut un homme comme tout le monde, et ce qui lui arrive est tout aussi imprévisible que ce qui nous arrive. C'est pourquoi il assume une "universalité esdiétique", une capacité à nous faite participer, une aptitude à être terme de réfé- rence des comportements et des sentiments appartenant à tout un chacun; mais il n' ssume pas l'universalité propre au mythe, il ne devient ni l'hiémglyphe, ni l'emblème d'une réalité sumaturelle, car il résulte de la transformation d'une histoire pa ieuliète en histoire ttni4 versclle. C'est si vrai que, pour ce personnage, l'esthéti- que du roman devra dépoussiérer une vieille catégorie, dont l'exigence . fait sentir quand l'art abandonne le terrain du mythe : le "typique". Or, le personnage mythologique de la En se retrouve dans l'étrange situation suivante: il doit être un arché- type, la somme d'aspirations collectives bien précise et doit donc nécessairement se figer en une fixité embléma- tique qui le rende facilement reconnaissable (ce qui se produit avec la gure de Superman) ; mais corinne il est commercialisé dans le cadre d'une production "roma- nesque" pour un public consommateur de "romans", il doit être soumis à ce développement qui, nous l'avons vu, est caractéristique du personnage de roman. Pour résoudre une telle situation, on a recours à divers compromis, et il serait inlére 'anl d'analyser l'évolution des comics de ce point de vue. Nous nous limitemns ici

Umberto Eco, De Superman au surhomme, coll. Livre de Poche, éd. LGF, 1995.

Document C

Dans cet article, le journaliste Jacky Goldberg revient sur l'évolution récente des blockbusters américains.

Cela n'aura échappé à personne, ces dix dernières années, les films de superhéros ont connu un boom spectaculaire, devenant sans conteste le genre dominant à Hollywood. Par dominant, nous n'entendons ni le meilleur (ça se discute) ni le plus répandu (il continue à se fabriquer plus de comédies, de films d'horreur ou de polars), mais celui qui concentre le plus d'attention, le plus d'énergie et, c'est bien sûr l'essentiel, le plus de revenus. Une statistique l'illustre très simplement : en 2000, on produisit deux films de super-héros (X-Men et Incassable) qui représentèrent 2,7 % du box-office annuel (beau succès) ; en 2002, c'était huit films (dont Spider-Man) pour une part de marché de 8,6 % ; en 2008, onze films pour 12,47 % ; et en 2012, enfin, une douzaine de films sont attendus, dont l'un (Avengers) est déjà le troisième plus grand succès de l'histoire du cinéma. Et la tendance ne devrait pas s'inverser tout de suite, à en croire le carnet de production des grands studios, notamment Disney qui, en rachetant Marvel pour un prix d'or, s'est offert un catalogue infini de franchises qu'il va bien falloir rentabiliser. [...]

Document D

Second volet de la trilogie consacrée à Spider-Man, le film de Sam Raimi met en scène un jeune homme en apparence timide mais doté en secret de pouvoirs fantastiques.

Sam Raimi, Spiderman 2, 2004.

Avant notre ère moderne, le genre avait déjà tenté quelques percées, plus ou moins fructueuses. La première fois avec Superman de Richard Donner en 1978 et ses trois sequels (en 1980, 1983 et 1987), suivis de quelques kitscheries eighties tombées dans l'oubli : un Supergirl en 1984, un Flash Gordon ridicule en 1980, un Punisher confidentiel en 1989. Après ces premiers essais trop isolés pour qu'on puisse déjà parler de genre, le film de superhéros se structure plus sérieusement dans les années 90 : les deux Batman de Tim Burton (1989, 1992) marquent les esprits et remportent un franc succès, de même que, dans une moindre mesure, ceux de Joel Schumacher, pourtant ratés (1995, 1997) ; Darkman permet à Sam Raimi, en 1990, de poser quelques jalons de son oeuvre, tandis que The Crow, Spawn ou Blade ancrent les super-héros dans un imaginaire sombre, trop pour séduire le grand public mais suffisamment pour contenter, enfin, les fans de comic books.

Les voilà cultes, à défaut d'être rentables. C'est avec le succès des X-Men de Bryan Singer en 2000, et surtout du Spider-Man de Sam Raimi, dont on peut dire qu'il fonde l'ère moderne des super-héros en 2002, que le déclic se produit. 300 millions de dollars de recettes dans le monde pour le premier, plus de 800 pour le second ! Quelque chose se produit, et cette chose pourrait être, avec un peu de chance, clonable. Dès lors, tous les studios se tournent massivement vers ce patrimoine apparemment inépuisable pour en tirer des franchises à succès. On adapte à tour de bras, on parodie, on détourne, on hybride... et les dollars pleuvent à chaque fois, ou presque. Comme si l'eau des comics se transformait en vin sur grand écran. Quel lien avec le 11 Septembre, cela étant dit ? Un lien fort, mais non exclusif. Autrement dit, si les super-héros n'ont pas attendu que deux avions s'écrasent sur les tours jumelles pour s'agiter sur grand écran – X-Men est d'ailleurs sorti en 2000 et Spider-Man a été conçu avant les attentats –, et si cet événement n'est pas le seul facteur explicatif de cette irrésistible ascension, celle-ci est à l'évidence une réponse au plus grand traumatisme de l'histoire américaine depuis la guerre du Vietnam.

Inventés en 1938 avec Superman, les super-héros ont toujours eu pour fonction de protéger l'Amérique et les Américains, de leur donner l'illusion d'être invulnérables. Comment, dans ce cas, le 11 Septembre a-t-il pu se produire ? Que faisait Spider-Man quand les complices de Ben Laden jetaient des Boeing dans la chair de New York ? Où était Captain America et son bouclier magique quand la fumée brûlante envahissait les rues de Manhattan ? Et Iron Man, Hulk, Superman, ils foutaient quoi quand des innocents sautaient dans le vide pour échapper aux flammes ? Les comic books parus dans les mois suivant la catastrophe figurèrent ce désarroi de la plus crue des façons : les super-héros y gardaient profil bas, et ce sont les héros, les simples héros du quotidien, policiers, pompiers, infirmiers, qui étaient mis en avant. [...]La citation de Rudolph Giuliani placée ici en exergue – et qui ornait la couverture d'un comic sur le 11 Septembre édité par Marvel et intitulé A Moment of Silence – l'illustre d'ailleurs à la perfection : Soudain, l'Amérique réalisait qu'on pouvait s'inspirer de leurs fictions les plus extraordinaires pour la blesser, mais que seuls ses héros les plus ordinaires allaient pouvoir l'en guérir.

En toute logique, une vague de films réalistes célébrant ces laborieux sauveurs aurait dû débouler : c'est l'inverse qui s'est produit. La (science) fiction a repris ses droits, les gros bras en collant sont repartis à l'assaut du box-office. Bien sûr, il y eut World Trade Center (Oliver Stone), Vol 93 (Paul Greengrass) ou Reign Over Me (beau film de Mike Binder, jamais sorti en France) : tous furent des bides. Au contraire de Spider-Man qui, sorti au printemps 2002 amputé de ses quelques plans sur les deux tours, fut le carton de l'année. [...]Les deux guerres de Bush qui suivirent, en Afghanistan et en Irak, conséquences immédiates du 11 Septembre, produisirent elles aussi leur lot de fictions réalistes (et le plus souvent démocrates) : Syriana, Loups et Agneaux, Redacted, Brothers, Dans la vallée d'Elah, The Kingdom, Green Zone, Démineurs... Résultat : échecs, échecs, échecs – en dépit, parfois, de belles moissons d'Oscars.

Non, décidément, dans les années 2000, l'Amérique n'avait pas envie, comme après la guerre du Viêtnam, de se regarder dans le miroir, triste et défigurée. Tout au contraire, il aura fallu laver l'affront, se venger, surtout penser à autre chose, laisser le sale boulot aux flics, aux pompiers, aux soldats (et à Jack Bauer, notable exception), et reprendre confiance en soi dans les bras de héros aux pouvoirs surnaturels : Spider-Man, Batman, Iron Man, Captain America, Les 4 Fantastiques, Watchmen, Hulk, Thor et Captain America, parmi tant d'autres. [...]Toutefois, il ne faut pas croire que les super-héros furent, unilatéralement, l'arme d'une restauration idéologique telle que l'administration Reagan avait pu en fomenter vingt ans auparavant avec ses petits soldats patriotes (Rambo, Rocky, Top Gun...).

Il est amusant, d'autant plus a posteriori, de constater à quel point républicains comme démocrates ont voulu trouver, dans pratiquement chaque grand film de super-héros, matière à appuyer leurs thèses. Ainsi Spider-Man, avec son sens des responsabilités et sa capacité à unir le peuple derrière lui, n'est-il pas un appel à faire fi des divisions et à botter les fesses de ces canailles islamistes ? Certes, répondent les démocrates, mais que symbolise le Docteur Octopus, si ce n'est le complexe militaro-industriel, vil et corrompu, face au petit gars du peuple dont on sent bien que son coeur balance à gauche ?

Le même genre de débat enflammé émailla la sortie de The Dark Knight ou celle d'Iron Man. Rien d'étonnant à cela : ces films sont conçus comme des foires idéologiques où chacun peut, d'une manière ou d'une autre, y trouver son compte. Ni républicains ni démocrates, les super-héros sont surtout individualistes (la constante du héros américain) et contradictoires. Et s'ils ont bel et bien gratté les plaies laissées par le 11 Septembre, ils l'ont fait par le biais de l'allégorie et en prenant soin de ne froisser personne : les dollars n'ont pas d'odeur.

Si les super-héros ont indéniablement bénéficié d'un contexte politique favorable pour s'épanouir, que se serait-il passé si le 11 Septembre n'avait pas eu lieu ? Peut-être la même chose. Car outre le facteur idéologique, la prise de pouvoir des super-héros apparaît surtout concomitante de celle des geeks (à Hollywood, dans la société en général), d'une part, et des effets spéciaux, d'autre part. Soit une armée de cinéastes élevés dans le culte des comics – et autant de spectateurs pour les suivre –, capables grâce aux nouvelles technologies de laisser libre cours à leur imagination, de faire que la caméra, enfin, ait le même pouvoir évocateur que le dessin. A la fameuse caméra-stylo d'Astruc, symbole de légèreté, répond ainsi la caméra-stylet, qui permet, par l'intermédiaire de la lourde palette graphique, de figurer à peu près n'importe quoi de façon photo-réaliste. Les superhéros première (Superman) et deuxième générations (Batman) étaient bridés par la technique, obligés de recourir à des astuces vieilles comme le cinéma ou de s'appuyer sur un décorum expressionniste pour masquer le défaut criant de réalité.

La course aux CGI (computer generated imagery, c'est-à-dire images de synthèse) offre à ceux de la troisième génération (à partir de Spider-Man, donc) toutes les acrobaties et destructions que l'esprit humain peut imaginer. L'enchantement est ainsi total devant Peter Parker sautant d'immeuble en immeuble à l'aide de son filin digital (les deux sens du terme conviennent ici à merveille), redonnant du lustre à un New York encore traumatisé par les attentats.

Dix ans plus tard, le reboot de la franchise intitulé The Amazing Spider-Man atteint une sorte de perfection dans la représentation, ce moment où il est impossible de différencier une image filmée par une caméra de sa cousine créée par ordinateur. On peut d'ailleurs s'interroger sur la signification d'un tel achèvement, alors que la recherche de la frontière photo-réaliste a constitué, dans la décennie 2000, un argument de vente capital : celui du toujours plus. Une fois que les effets spéciaux ont atteint la perfection, que vendre en plus ? Comment étourdir encore les spectateurs ? Les super-héros, qui sont venus à bout de tant d'ennemis depuis trente ans, sont peut-être guettés par un danger plus pernicieux encore, un danger qu'ils n'ont pas vu venir : leur propre puissance.

Jacky Goldberg, "Pourquoi les super-héros dominent Hollywood", in Les Inrocks, 20 juillet 2012.

Séance 07

Vies extraordinaires

Écriture

Imaginez une success story fictive construite sur le modèle des exemples proposés.

La success story, ses ingrédients, ses fonctions

Document A

Comme les aventuriers, les sportifs se battent. Ils repoussent pour nombre d'entre eux les limites du possible, parfois avec des moyens (dopage, surentraînement) nocifs pour leur santé et leur équilibre. D'ailleurs, le culte de la performance, qui s'applique traditionnellement au monde des affaires et de l'entreprise, s'élargit dans les années 1980 quasiment à l'ensemble de la société. Mais la figure la plus exposée, la plus médiatisée - sur les affiches, sur les écrans, dans les médias - est le sportif. Aucun exploit ne parvient jusqu'au public sans être préparé, mis en scène, commenté à satiété. Le stade est désormais le champ de bataille d'une guerre symbolique, comme l'ont montré les sociologues du sport. Le héros sportif, succédané1 de guerrier, n'a pas grand-chose à voir avec le héros antique aristocratique. Ce ne sont plus les dieux qui parlent à travers ses exploits, c'est l'individu ordinaire qui accède à la célébrité. Le champ sportif révèle les tensions et les contradictions de nos sociétés. L'individu exhibe sa singularité tout en prétendant ressembler aux masses. Les valeurs méritocratiques et pacifistes mises en avant dans le discours sportif se heurtent souvent à la réalité des inégalités et de la violence, bien que l'affrontement soit théoriquement contraint par l'euphémisme du fair play et d'un code d'honneur sportif non écrit. Le combat se déroule en effet dans un espace et un temps dévolus à cette activité, dans l'étonnant sanctuaire qu'est le stade. Ce lieu moderne de construction épique vise à rendre équivalentes les figures médiatiques et les figures sportives au prix d'un dispositif d'héroïsation coûteux.

L'héroïsation du footballeur français Zinedine Zidane repose largement, comme pour le brésilien Pelé, sur la belle action médiatisée et le modèle de réussite sociale... Le sport choisit en effet de réserver "un sort tout particulier à celui ou celle qui repousse les limites et se joue des barrières et des seuils : l'être d'une extrême particularité, l'auteur de l'incomparable, celui du jamais vu, brusquement projeté sur une autre scène encore, celle tout imaginaire de l'espace légendaire et héroïsé". L'une des personnalités préférées des Français, modèle d'intégration, Zidane est mondialement connu et fait rêver. Le voisin d'en face devient un surhomme, qui repousse les limites de la condition humaine, et parfois un homme providentiel. L'image visible et véhiculée du footballeur Zidane, c'est à la fois l'intelligence et la grâce du geste, la figure monumentale et protectrice peinte sur un mur de Marseille, la célébrité altruiste (parrain d'associations qui luttent contre des maladies) et la violence du héros : tirs décisifs, buts meurtriers, selon le vocabulaire des commentateurs, dont plusieurs têtes et l'ultime coup de boule en finale de la Coupe du monde 2006, qui n'efface pas son exceptionnel parcours.

"Le Battant", dossier de presse de l'exposition de la Bibliothèque nationale de France "Héros, d'Achille à Zidane" (2007)

Document B

Pour elle, les prothèses, c'est comme les chapeaux. Il en faut une par activité. Pour le moment, elle en a douze. En terre cuite, en bois, en verre, en acier, en polyuréthanne, pour la journée, le soir, le sport, la nuit."Vous voulez voir ?" demande-t-elle en sirotant son thé. Elle allume son iPhone et montre ses photos. La voilà en maillot d'athlète, juchée sur des cercles de métal qui ressemblent à des faucilles inversées. "Mon époque 'Blade Runner' pour les Jeux paralympiques de 1996 à Atlanta. Je faisais partie de l'équipe américaine du 100 mètres, du 200 mètres et du saut en longueur." Là, elle porte des jambes transparentes en Plexiglas pour les besoins du film de Matthew Barney, le plasticien américain, compagnon de Björk et auteur du Cremaster Cycle. Ici, ses prothèses sont en frêne sculpté de feuilles de vigne et de magnolias. "Alexander McQueen les a réalisées pour moi, pour son défilé de 1999."

Toute petite, Aimee a décidé qu'à défaut d'être normale, elle serait "extra-ordinaire". "Dans les histoires qu'enfant je m'inventais, j'étais toujours un homme, un chevalier très courageux. J'avais le temps de peaufiner mes rôles. J'étais souvent seule dans les hôpitaux. Mes parents travaillaient dur. Je les voyais peu. Mais j'y ai rencontré des médecins et des infirmières qui n'arrêtaient pas de me dire : 'Aimee, tu es forte, courageuse. Tu vas y arriver.' Je crois que cela m'a donné la rage de me surpasser." Le père d'Aimee était maçon d'origine irlandaise. Sa mère, qui avait été religieuse pendant cinq ans chez les franciscains, était vendeuse.

"Quand il a fallu m'amputer, maman a dû se dire que c'était la volonté de Dieu et elle est passée à autre chose ! Trois ans plus tard, mes deux frères sont nés. On n'avait pas beaucoup d'argent. Je n'étais pas le centre du monde. On me traitait comme les autres. Cela a dû m'aider à admettre que ne pas avoir de jambes pouvait devenir une force. Ce qui est bien en Amérique, c'est que si une petite fille dit à son entourage : 'Vous allez voir, je vais dépasser mon handicap et le transformer en atout', les gens la croient et l'aident à accomplir ses rêves. C'est la grande qualité de ce pays. "

Aimee surfe sur l'excellence. À l'école, c'est la meilleure. Elle ne sait pas comment payer ses études à l'université ? Le département de la Défense offre une bourse d'études à trois candidats. Elle est sélectionnée parmi des milliers. Elle entre alors à l'université de Georgetown, section Relations internationales. Grande sportive, elle participe aux Jeux paralympiques d'Atlanta de 1996, où elle bat le record du monde du 100 mètres, du 200 mètres et du saut en longueur. Elle veut devenir comédienne ? Oliver Stone l'engage dans son World Trade Center. Elle veut être mannequin ? Dior et Valentino se l'arrachent. En 1998, la conférence TED l'invite à Monterey, en Californie. Dans la salle, Bill Gates, Al Gore, Warren Buffett. "Je ne savais pas quoi dire. Alors j'ai raconté que mes prothèses n'avaient rien d'un handicap, que Pamela Anderson avait plus de prothèses que moi et que ça n'en faisait pas une handicapée, que la beauté n'avait rien à voir avec la normalité et que chacun, devant sa propre réalité, doit toujours se réinventer. Enfin, j'ai demandé à des fabricants de concevoir des prothèses qui associent à la fois la science, la fonction et l'esthétique." De ce moment, Aimee devient une star. Elle vit aujourd'hui à New York avec son amoureux et répète à l'envi cette phrase qui sonne comme un cri de guerre : "L'adversité est une formidable occasion d'innover et de se reconstruire." Finalement, chez elle, il n'y a qu'une seule chose de vraiment normal, ce sont ses jambes.

Isabelle Girard, Le Figaro Madame, 29 janvier 20111.

Document D

L'homme d'affaires, président de la société Altrad et du club de rugby de Montpellier, a reçu samedi 6 juin le prix de l'Entrepreneur de l'année décerné par EY.

L'homme d'affaires Mohed Altrad, qui dirige un important groupe d'échafaudages et de services aux industries du BTP, présidant par ailleurs le club de rugby de Montpellier, a reçu le prix mondial de l'entrepreneur de l'année 2015 décerné par le cabinet EY, une première pour un Français.

Mohed Altrad représentait la France parmi les 64 gagnants de 53 pays dans lequel est organisé ce prix, qui lui a été remis lors du "EY World entrepreneur of the year", organisé du 3 au 7 juin à Monaco. Un parcours atypique

Le président d'EY en France, Jean-Pierre Letartre, a salué "le parcours exceptionnel" de l'homme d'affaires, né dans une tribu nomade syrienne, "qui a su faire preuve de courage, de persévérance et d'audace".

Le parcours de Mohed Altrad, est plus qu'atypique. L'homme, d'une soixantaine d'années, ne connaît pas sa date de naissance, expliquant qu'il n'y avait pas d'état civil dans les tribus bédouines.

Il est arrivé en France, à Montpellier, vers ses 17 ans pour faire des études scientifiques, grâce à ses excellents résultats et une bourse de son pays d'origine. De 1975 à 1980, il est ingénieur chez Alcatel, puis Thomson, avant de partir pour une compagnie pétrolière à Abou Dhabi. Sa carrière d'entrepreneur débute en 1984, quand il crée sa propre entreprise d'informatique, qu'il revendra à Matra un an plus tard. Il acquiert alors un fabricant d'échafaudages en faillite, première pierre du groupe Altrad.

Trente ans plus tard, le groupe, numéro 1 européen des échafaudages dont le siège est resté à Montpellier, compte 7.300 salariés et a réalisé un chiffre d'affaires de 870 millions d'euros l'an dernier.

Avec le rachat du néerlandais Hertel, en mars dernier, Altrad va doubler son chiffre d'affaires à plus de 1,6 milliard d'euros et voir grossir ses effectifs à 17.000 salariés.

Amateur de rugby, Mohed Altrad a aussi repris en 2011 le club de rugby de Montpellier alors en difficulté.

En mars dernier, l'homme d'affaires est entré à la 1.741e place dans le classement mondial Forbes des milliardaires en dollars.

LEXPRESS.fr , publié le 07/06/2015.

Fiche

Bilan sur l'extraordinaire

Recherche

A l'aide des documents étudiés, notez les éléments importants que vous avez vus en cours.

Vous pouvez également vous appuyer sur la liste de mots-clés publiée dans le BO.

Pistes

Auteurs et œuvres Personnages et histoires Notions et vocabulaire Citations
01. La trame du quotidien
02. Sortir de l'ordinaire
03. L'évènement
04. Du fantastique
Évaluation. Désirs d'ailleurs
05. Des monstres
06. Voir le quotidien
Lectures cursives : Nouvelles de Maupassant, L'Extraordinaire Voyage du fakir...
Films : The Host, Freaks, Les Aventuriers de l'Arche perdue, Un jour sans fin, Les Combattants.