Sonnets pour Hélène
22
Puisqu’elle est tout hiver, toute la même glace,
Toute neige, et son cœur tout armé de glaçons,
Qui ne m’aime sinon pour avoir mes chansons,
Pourquoi suis-je si fol que je ne m’en
délace ?
De quoi me sert son nom, sa grandeur et sa race,
Que d’honnête servage et de belles prisons ?
Maîtresse, je n’ai pas les cheveux si grisons,
Qu’une autre de bon cœur ne prenne votre place.
Amour, qui est enfant, ne cèle vérité.
Vous n’êtes si superbe, ou si riche en beauté,
Qu’il faille dédaigner un bon cœur qui vous aime.
Rentrer en mon Avril désormais je ne puis :
Aimez-moi, s’il vous plaît, grison comme je suis,
Et je vous aimerai quand vous serez de même.
31
Ôtez votre beauté, ôtez votre jeunesse,
Ôtez ces rares dons que vous tenez des cieux,
Ôtez ce docte esprit, ôtez-moi ces beaux yeux,
Cet aller, ce parler digne d’une Déesse :
Je ne vous serai plus d’une importune presse
Fâcheux comme je suis : vos dons si précieux
Me font en les voyant devenir furieux,
Et par le désespoir l’âme prend hardiesse.
Pour ce si quelquefois je vous touche la main,
Par courroux votre teint n’en doit devenir
blême :
Je suis fol, ma raison n’obéit plus au frein,
Tant je suis agité d’une fureur extrême,
Ne prenez, s’il vous plaît, mon *offense à dédain,
Mais douce pardonnez mes fautes à vous-même.
43
Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant,
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.
Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.
Je serai sous la terre et fantôme sans os
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos :
Vous serez au foyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.
63
Voyant par les soudards ma maison saccagée,
Et mon pays couvert de Mars et de la mort,
Pensant en ta beauté tu étais mon support,
Et soudain ma tristesse en joie était changée.
Résolu je disais, Fortune s’est vengée,
Elle emporte mon bien et non mon réconfort.
Ha, que je fus trompé ! tu me fais plus de tort
Que n’eût fait une armée en bataille rangée.
Les soudards m’ont pillé, tu as ravi mon cœur :
Tu es plus grand voleur, j’en demande justice
Aux Dieux qui n’oseraient châtier ta rigueur.
Tu saccages ma vie en te faisant service :
Encore te moquant tu braves ma langueur,
Qui me fait plus de mal que ne fait ta malice.
Ronsard, P. de (1578). Sonnets pour
Hélène.
Peau d'Âne
Il était une fois un roi si grand, si aimé de ses peuples,
si respecté de tous ses voisins et de ses alliés, qu’on
pouvait dire qu’il était le plus heureux de tous les
monarques. Son bonheur était encore confirmé par le choix
qu’il avait fait d’une princesse aussi belle que vertueuse ;
et ces heureux époux vivaient dans une union parfaite. De
leur chaste hymen était née une fille, douée de tant de
grâces et de charmes, qu’ils ne regrettaient point de n’avoir
pas une plus ample lignée.
La magnificence, le goût et l’abondance régnaient dans son
palais ; les ministres étaient sages et habiles ; les
courtisans vertueux et attachés ; les domestiques fidèles et
laborieux ; les écuries vastes et remplies des plus beaux
chevaux du monde, couverts de riches caparaçons : mais ce qui
étonnait les étrangers qui venaient admirer ces belles
écuries, c’est qu’au lieu le plus apparent, un maître âne
étalait de longues et grandes oreilles. Ce n’était pas par
fantaisie, mais avec raison, que le roi lui avait donné une
place particulière et distinguée. Les vertus de ce rare
animal méritaient cette distinction, puisque la nature
l’avait formé si extraordinaire, que sa litière, au lieu
d’être malpropre, était couverte, tous les matins, avec
profusion, de beaux écus au soleil> de toute espèce, qu’on
allait recueillir à son réveil.
Or, comme les vicissitudes de la vie s’étendent aussi bien
sur les rois que sur les sujets, et que toujours les biens
sont mêlés de quelques maux, le ciel permit que la reine fût
tout-à-coup attaquée d’une âpre maladie, pour laquelle,
malgré la science et l’habileté des médecins, on ne put
trouver aucun secours. La désolation fut générale. Le roi
sensible et amoureux, malgré le proverbe fameux qui dit que
l’hymen est le tombeau de l’amour, s’affligeait sans
modération, faisait des vœux ardens à tous les temples de son
royaume, offrait sa vie pour celle d’une épouse si chère ;
mais les dieux et les fées étaient invoqués en vain. La
reine, sentant sa dernière heure approcher, dit à son époux
qui fondait en larmes : « Trouvez bon, avant que je meure,
que j’exige une chose de vous : c’est que s’il vous prenait
envie de vous remarier… » À ces mots, le roi fit des cris
pitoyables, prit les mains de sa femme, les baigna de pleurs
; et l’assurant qu’il était superflu de lui parler d’un
second hyménée : « Non, non, dit-il enfin, ma chère reine,
parlez-moi plutôt de vous suivre. — L’état, reprit la reine
avec une fermeté qui augmentait les regrets de ce prince,
l’état doit exiger des successeurs, et comme je ne vous ai
donné qu’une fille, vous presser d’avoir des fils qui vous
ressemblent : mais je vous demande instamment, par tout
l’amour que vous avez eu pour moi, de ne céder à
l’empressement de vos peuples que lorsque vous aurez trouvé
une princesse plus belle et mieux faite que moi ; j’en veux
votre serment, et alors je mourrai contente. »
On présume que la reine, qui ne manquait pas
d’amour-propre, avait exigé ce serment, ne croyant pas qu’il
fût au monde personne qui pût l’égaler, pensant bien que
c’était s’assurer que le roi ne se remarierait jamais. Enfin
elle mourut. Jamais mari ne fit tant de vacarme ; pleurer,
sangloter jour et nuit, menus droits du veuvage, furent son
unique occupation.
Les grandes douleurs ne durent pas. D’ailleurs les grands
de l’état s’assemblèrent, et vinrent en corps prier le roi de
se remarier. Cette première proposition lui parut dure, et
lui fit répandre de nouvelles larmes. Il allégua le serment
qu’il avait fait à la reine, défiant tous ses conseillers de
pouvoir trouver une princesse plus belle et mieux faite que
feue sa femme, pensant que cela était impossible. Mais le
conseil traita de babiole une telle promesse, et dit qu’il
importait peu de la beauté, pourvu qu’une reine fût vertueuse
et point stérile ; que l’état demandait des princes pour son
repos et sa tranquillité ; qu’à la vérité l’infante avait
toutes les qualités requises pour faire une grande reine,
mais qu’il fallait lui choisir un étranger pour époux ; et
qu’alors, ou cet étranger l’emmènerait chez lui, ou que s’il
régnait avec elle, ses enfans ne seraient plus réputés du
même sang ; et que, n’y ayant point de prince de son nom, les
peuples voisins pourraient leur susciter des guerres qui
entraîneraient la ruine du royaume. Le roi, frappé de ces
considérations, promit qu’il songerait à les contenter.
Effectivement il chercha, parmi les princesses à marier,
qui serait celle qui pourrait lui convenir. Chaque jour on
lui apportait des portraits charmans ; mais aucun n’avait les
grâces de la feue reine : ainsi il ne se déterminait point.
Malheureusement, il s’avisa de trouver que l’infante, sa
fille, était non-seulement belle et bien faite à ravir, mais
qu’elle surpassait encore de beaucoup la reine sa mère en
esprit et en agrémens. Sa jeunesse, l’agréable fraîcheur de
son beau teint enflamma le roi d’un feu si violent, qu’il ne
pu le cacher à l’infante, et il lui dit qu’il avait résolu de
l’épouser, puisqu’elle seule pouvait le dégager de son
serment.
La jeune princesse, remplie de vertu et de pudeur, pensa
s’évanouir à cette horrible proposition. Elle se jeta aux
pieds du roi son père, et le conjura, avec toute la force
qu’elle put trouver dans son esprit, de ne la pas contraindre
à commettre un tel crime.
Le roi, qui s’était mis en tête ce bizarre projet, avait
consulté un vieux druide pour mettre la conscience de la
princesse en repos. Ce druide, moins religieux qu’ambitieux,
sacrifia, à l’honneur d’être confident d’un grand roi,
l’intérêt de l’innocence et de la vertu, et s’insinua avec
tant d’adresse dans l’esprit du roi, lui adoucit tellement le
crime qu’il allait commettre, qu’il lui persuada même que
c’était une œuvre pie que d’épouser sa fille. Ce prince,
flatté par les discours de ce scélérat, l’embrassa, et revint
d’avec lui plus entêté que jamais dans son projet : il fit
donc ordonner à l’infante de se préparer à lui obéir.
La jeune princesse, outrée d’une vive douleur, n’imagina
rien autre chose que d’aller trouver la fée des Lilas, sa
marraine. Pour cet effet elle partit la même nuit dans un
joli cabriolet attelé d’un gros mouton qui savait tous les
chemins. Elle y arriva heureusement. La fée, qui aimait
l’infante, lui dit qu’elle savait tout ce qu’elle venait lui
dire, mais qu’elle n’eût aucun souci, rien ne pouvant lui
nuire si elle exécutait fidèlement ce qu’elle allait lui
prescrire ; « car, ma chère enfant, lui dit-elle, ce serait
une grande faute que d’épouser votre père ; mais, sans le
contredire, vous pouvez l’éviter : dites-lui que, pour
remplir une fantaisie que vous avez, il faut qu’il vous donne
une robe de la couleur du tems ; jamais, avec tout son amour
et son pouvoir, il ne pourras y parvenir. »
La princesse remercia bien sa marraine ; et dès le
lendemain matin elle dit au roi son père ce que la fée lui
avait conseillé, et protesta qu’on ne tirerait d’elle aucun
aveu qu’elle n’eût une robe couleur du tems. Le roi, ravi de
l’espérance qu’elle lui donnait, assembla les plus fameux
ouvriers, et leur commanda cette robe, sous la condition que
s’ils ne pouvaient réussir, il les ferait tous pendre. Il
n’eut pas le chagrin d’en venir à cette extrémité ; dès le
second jour ils apportèrent la robe si désirée. L’empirée
n’est pas d’un plus beau bleu, lorsqu’il est ceint de nuages
d’or, que cette belle robe lorsqu’elle fut étalée. L’infante
en fut toute contristée, et ne savait comment se tirer
d’embarras. Le roi pressait la conclusion. Il fallut recourir
encore à la marraine, qui, étonnée de ce que son secret
n’avait pas réussi, lui dit d’essayer d’en demander une de la
couleur de la lune. Le roi, qui ne pouvait lui rien refuser,
envoya chercher les plus habiles ouvriers, et leur commanda
si expressément une robe couleur de la lune, qu’entre
ordonner et l’apporter il n’y eut pas vingt-quatre
heures…
L’infante, plus charmée de cette superbe robe que des
soins du roi son père, s’affligea immodérément lorsqu’elle
fut avec ses femmes et sa nourrice. La fée des Lilas, qui
savait tout, vint au secours de l’affligée princesse, et lui
dit : « Ou je me trompe fort, ou je crois que si vous
demandez une robe couleur du soleil, ou nous viendrons à bout
de dégoûter le roi votre père, car jamais on ne pourra
parvenir à faire une pareille robe, ou nous gagnerons au
moins du tems. »
L’infante en convint, demanda la robe ; et l’amoureux roi
donna, sans regret, tous les diamans et les rubis de sa
couronne pour aider à ce superbe ouvrage, avec ordre de ne
rien épargner pour rendre cette robe égale au soleil. Aussi,
dès qu’elle parut, tous ceux qui la virent déployée furent
obligés de fermer les yeux, tant ils furent éblouis. C’est de
ce tems que datent les lunettes vertes et les verres noirs.
Que devint l’infante à cette vue ? Jamais on n’avait rien vu
de si beau et de si artistement ouvré. Elle était confondue ;
et sous prétexte d’avoir mal aux yeux, elle se retira dans sa
chambre, où la fée l’attendait, plus honteuse qu’on ne peut
dire. Ce fut bien pis ; car en voyant la robe du soleil elle
devint rouge de colère. « Oh ! pour le coup, ma fille,
dit-elle à l’infante, nous allons mettre l’indigne amour de
votre père à une terrible épreuve. Je le crois bien entêté de
ce mariage qu’il croit si prochain ; mais je pense qu’il sera
un peu étourdi de la demande que je vous conseille de lui
faire ; c’est la peau de cet âne qu’il aime si passionnément,
et qui fournit à toutes ses dépenses avec tant de profusion :
allez, et ne manquez pas de lui dire que vous désirez cette
peau. »
L’infante, ravie de trouver encore un moyen d’éluder un
mariage qu’elle détestait, et qui pensait en même tems que
son père ne pourrait jamais se résoudre à sacrifier son âne,
vint le trouver, et lui exposa son désir pour la peau de ce
bel animal. Quoique le roi fût étonné de cette fantaisie, il
ne balança pas à la satisfaire. Le pauvre âne fut sacrifié,
et la peau galamment apportée à l’infante, qui, ne voyant
plus aucun moyen d’éluder son malheur, s’allait désespérer
lorsque sa marraine accourut. « Que faites-vous, ma fille ?
dit-elle voyant la princesse déchirant ses cheveux et
meurtrissant ses belles joues ; voici le moment le plus
heureux de votre vie. Enveloppez-vous de cette peau, sortez
de ce palais, et allez tant que terre pourra vous porter :
lorsqu’on sacrifie tout à la vertu, les dieux savent en
récompenser. Allez, j’aurai soin que votre toilette vous
suive partout ; en quelque lieu que vous vous arrêtiez, votre
cassette, où seront vos habits et vos bijoux, suivra vos pas
sous terre ; et voici ma baguette que je vous donne : en
frappant la terre, quand vous aurez besoin de cette cassette,
elle paraîtra à vos yeux : mais hâtez-vous de partir, et ne
tardez pas. »
L’infante embrassa mille fois sa marraine, la pria de ne
pas l’abandonner, s’affubla de cette vilaine peau, après
s’être barbouillée de suie de cheminée, et sortit de ce riche
palais sans être reconnue de personne.
Perrault, C. (1694). Peau
d'Âne.
Un parricide
L’avocat avait plaidé la folie. Comment expliquer
autrement ce crime étrange ?
On avait retrouvé un matin, dans les roseaux, près de
Chatou, deux cadavres enlacés, la femme et l’homme, deux
mondains connus, riches, plus tout jeunes, et mariés
seulement de l’année précédente, la femme n’étant veuve que
depuis trois ans.
On ne leur connaissait point d’ennemis, ils n’avaient pas
été volés. Il semblait qu’on les eût jetés de la berge dans
la rivière, après les avoir frappés, l’un après l’autre, avec
une longue pointe de fer.
L’enquête ne faisait rien découvrir. Les mariniers
interrogés ne savaient rien ; on allait abandonner l’affaire,
quand un jeune menuisier d’un village voisin, nommé Georges
Louis, dit Le Bourgeois, vint se constituer prisonnier.
À toutes les interrogations, il ne répondit que ceci :
— Je connaissais l’homme depuis deux ans, la femme depuis
six mois. Ils venaient souvent me faire réparer des meubles
anciens, parce que je suis habile dans le métier.
Et quand on lui demandait :
— Pourquoi les avez-vous tués ?
Il répondait obstinément :
— Je les ai tués parce que j’ai voulu les tuer.
On n’en put tirer autre chose.
Cet homme était un enfant naturel sans doute, mis
autrefois en nourrice dans le pays, puis abandonné. Il
n’avait pas d’autre nom que Georges Louis, mais comme, en
grandissant, il devint singulièrement intelligent, avec des
goûts et des délicatesses natives que n’avaient point ses
camarades, on le surnomma : « le bourgeois », et on ne
l’appelait plus autrement. Il passait pour remarquablement
adroit dans le métier de menuisier qu’il avait adopté. Il
faisait même un peu de sculpture sur bois. On le disait aussi
fort exalté, partisan des doctrines communistes et même
nihilistes, grand liseur de romans d’aventures, de romans à
drames sanglants, électeur influent et orateur habile dans
les réunions publiques d’ouvriers ou de paysans.
L’avocat avait plaidé la folie. [...]
Alors le président posa au prévenu la question d’usage
:
— Accusé, n’avez-vous rien à ajouter pour votre défense
?
L’homme se leva :
Il était de petite taille, d’un blond de lin, avec des
yeux gris, fixes et clairs. Une voix forte, franche et sonore
sortait de ce frêle garçon et changeait brusquement, aux
premiers mots, l’opinion qu’on s’était faite de lui.
Il parla hautement, d’un ton déclamatoire, mais si net que
ses moindres paroles se faisaient entendre jusqu’au fond de
la grande salle :
— Mon président, comme je ne veux pas aller dans une
maison de fous, et que je préfère même la guillotine, je vais
tout vous dire.
J’ai tué cet homme et cette femme parce qu’ils étaient mes
parents.
Maintenant, écoutez-moi et jugez-moi.
*
Une femme, ayant accouché d’un fils, l’envoya quelque part
en nourrice. Sut-elle seulement en quel pays son complice
porta le petit être innocent, mais condamné à la misère
éternelle, à la honte d’une naissance illégitime, plus que
cela : à la mort, puisqu’on l’abandonna, puisque la nourrice,
ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait, comme elles
font souvent, le laisser dépérir, souffrir de faim, mourir de
délaissement ?
La femme qui m’allaita fut honnête, plus honnête, plus
femme, plus grande, plus mère que ma mère. Elle m’éleva. Elle
eut tort en faisant son devoir. Il vaut mieux laisser périr
ces misérables jetés aux villages des banlieues, comme on
jette une ordure aux bornes.
Je grandis avec l’impression vague que je portais un
déshonneur. Les autres enfants m’appelèrent un jour « bâtard
». Ils ne savaient pas ce que signifiait ce mot, entendu par
l’un d’eux chez ses parents. Je l’ignorais aussi, mais je le
sentis.
J’étais, je puis le dire, un des plus intelligents de
l’école. J’aurais été un honnête homme, mon président,
peut-être un homme supérieur, si mes parents n’avaient pas
commis le crime de m’abandonner.
Ce crime, c’est contre moi qu’ils l’ont commis. Je fus la
victime, eux furent les coupables. J’étais sans défense, ils
furent sans pitié. Ils devaient m’aimer : ils m’ont
rejeté.
Moi, je leur devais la vie — mais la vie est-elle un
présent ? La mienne, en tout cas, n’était qu’un malheur.
Après leur honteux abandon, je ne leur devais plus que la
vengeance. Ils ont accompli contre moi l’acte le plus
inhumain, le plus infâme, le plus monstrueux qu’on puisse
accomplir contre un être.
Un homme injurié frappe ; un homme volé reprend son bien
par la force. Un homme trompé, joué, martyrisé, tue ; un
homme souffleté tue ; un homme déshonoré tue. J’ai été plus
volé, trompé, martyrisé, souffleté moralement, déshonoré, que
tous ceux dont vous absolvez la colère.
Je me suis vengé, j’ai tué. C’était mon droit légitime.
J’ai pris leur vie heureuse en échange de la vie horrible
qu’ils m’avaient imposée.
Vous allez parler de parricide ! Étaient-ils mes parents,
ces gens pour qui je fus un fardeau abominable, une terreur,
une tache d’infamie ; pour qui ma naissance fut une calamité
et ma vie une menace de honte ? Ils cherchaient un plaisir
égoïste ; ils ont eu un enfant imprévu. Ils ont supprimé
l’enfant. Mon tour est venu d’en faire autant pour eux.
Et pourtant, dernièrement encore, j’étais prêt à les
aimer.
Voici deux ans, je vous l’ai dit, que l’homme, mon père,
entra chez moi pour la première fois. Je ne soupçonnais rien.
Il me commanda deux meubles. Il avait pris, je le sus plus
tard, des renseignements auprès du curé, sous le sceau du
secret, bien entendu.
Il revint souvent ; il me faisait travailler et payait
bien. Parfois même il causait un peu de choses et d’autres.
Je me sentais de l’affection pour lui.
Au commencement de cette année il amena sa femme, ma mère.
Quand elle entra, elle tremblait si fort que je la crus
atteinte d’une maladie nerveuse. Puis elle demanda un siège
et un verre d’eau. Elle ne dit rien ; elle regarda mes
meubles d’un air fou, et elle ne répondait que oui et non, à
tort et à travers, à toutes les questions qu’il lui posait !
Quand elle fut partie, je la crus un peu toquée.
Elle revint le mois suivant. Elle était calme, maîtresse
d’elle. Ils restèrent, ce jour-là, assez longtemps à
bavarder, et ils me firent une grosse commande. Je la revis
encore trois fois, sans rien deviner ; mais un jour voilà
qu’elle se mit à me parler de ma vie, de mon enfance, de mes
parents. Je répondis : « Mes parents, madame, étaient des
misérables qui m’ont abandonné. » Alors elle porta la main
sur son cœur, et tomba sans connaissance. Je pensai tout de
suite : « C’est ma mère ! » mais je me gardai bien de laisser
rien voir. Je voulais la regarder venir.
Par exemple, je pris de mon côté mes renseignements.
J’appris qu’ils n’étaient mariés que du mois de juillet
précédent, ma mère n’étant devenue veuve que depuis trois
ans. On avait bien chuchoté qu’ils s’étaient aimés du vivant
du premier mari, mais on n’en avait aucune preuve. C’était
moi la preuve, la preuve qu’on avait cachée d’abord, espéré
détruire ensuite.
J’attendis. Elle reparut un soir, toujours accompagnée de
mon père. Ce jour-là, elle semblait fort émue, je ne sais
pourquoi. Puis, au moment de s’en aller, elle me dit : « Je
vous veux du bien, parce que vous m’avez l’air d’un honnête
garçon et d’un travailleur ; vous penserez sans doute à vous
marier quelque jour ; je viens vous aider à choisir librement
la femme qui vous conviendra. Moi, j’ai été mariée contre mon
cœur une fois, et je sais comme on en souffre. Maintenant, je
suis riche, sans enfants, libre, maîtresse de ma fortune.
Voici votre dot. »
Elle me tendit une grande enveloppe cachetée.
Je la regardai fixement, puis je lui dis : « Vous êtes ma
mère ? »
Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main
pour ne plus me voir. Lui, l’homme, mon père, la soutint dans
ses bras et il me cria : « Mais vous êtes fou ! »
Je répondis : « Pas du tout. Je sais bien que vous êtes
mes parents. On ne me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous
garderai le secret ; je ne vous en voudrai pas ; je resterai
ce que je suis, un menuisier. »
Il reculait vers la sortie en soutenant toujours sa femme
qui commençait à sangloter. Je courus fermer la porte, je mis
la clef dans ma poche, et je repris : « Regardez-la donc et
niez encore qu’elle soit ma mère. »
Alors il s’emporta, devenu très pâle, épouvanté par la
pensée que le scandale évité jusqu’ici pouvait éclater
soudain ; que leur situation, leur renom, leur honneur
seraient perdus d’un seul coup ; il balbutiait : « Vous êtes
une canaille qui voulez nous tirer de l’argent. Faites donc
du bien au peuple, à ces manants-là, aidez-les, secourez-les
! »
Ma mère, éperdue, répétait coup sur coup : «
Allons-nous-en, allons-nous-en ! »
Alors, comme la porte était fermée, il cria : « Si vous ne
m’ouvrez pas tout de suite, je vous fais flanquer en prison
pour chantage et violence ! »
J’étais resté maître de moi ; j’ouvris la porte et je les
vis s’enfoncer dans l’ombre.
Alors il me sembla tout à coup que je venais d’être fait
orphelin, d’être abandonné, poussé au ruisseau. Une tristesse
épouvantable, mêlée de colère, de haine, de dégoût, m’envahit
; j’avais comme un soulèvement de tout mon être, un
soulèvement de la justice, de la droiture, de l’honneur, de
l’affection rejetée. Je me mis à courir pour les rejoindre le
long de la Seine qu’il leur fallait suivre pour gagner la
gare de Chatou.
Je les rattrapai bientôt. La nuit était venue toute noire.
J’allais à pas de loup sur l’herbe, de sorte qu’ils ne
m’entendirent pas. Ma mère pleurait toujours. Mon père disait
: « C’est votre faute. Pourquoi avez-vous tenu à le voir ?
C’était une folie dans notre position. On aurait pu lui faire
du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne pouvons le
reconnaître, à quoi servaient ces visites dangereuses ? »
Alors, je m’élançai devant eux, suppliant. Je balbutiai :
« Vous voyez bien que vous êtes mes parents. Vous m’avez déjà
rejeté une fois, me repousserez-vous encore ? »
Alors, mon président, il leva la main sur moi, je vous le
jure sur l’honneur, sur la loi, sur la République. Il me
frappa, et comme je le saisissais au collet, il tira de sa
poche un revolver.
J’ai vu rouge, je ne sais plus, j’avais mon compas dans ma
poche ; je l’ai frappé, frappé tant que j’ai pu.
Alors elle s’est mise à crier : « Au secours ! à
l’assassin ! » en m’arrachant la barbe. Il paraît que je l’ai
tuée aussi. Est-ce que je sais, moi, ce que j’ai fait à ce
moment-là ?
Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les
ai jetés à la Seine, sans réfléchir.
Voilà. — Maintenant, jugez-moi.
*
L’accusé se rassit. Devant cette révélation, l’affaire a
été reportée à la session suivante. Elle passera bientôt. Si
nous étions jurés, que ferions-nous de ce parricide ?
Maupassant, G. de. (1882). Un
parricide.