La lecture

01 Perceval

Ainsi se dirigèrent-ils vers le château en se tenant par la main. Comme ils montaient un escalier, un valet vint de lui-même apporter un manteau court. Il courut en vêtir le jeune homme de peur qu'après avoir eu chaud il ne prît froid et n'attrapât du mal. Le gentilhomme possédait une riche demeure, belle et grande, avec d'alertes serviteurs . On avait préparé un bon et beau repas, bien présenté. Les chevaliers se lavèrent les mains et s'assirent à table. Le gentilhomme plaça le garçon auprès de lui et le fit manger dans la même écuelle que lui. Sur les mets je n'ajouterai rien, ni sur leur nombre ni sur leur qualité. Mais ils mangèrent et burent à satiété. Sur le repas je ne raconterai rien d'autre.

Une fois qu'ils furent levés de table, le gentilhomme, qui était la courtoisie même, pria le garçon assis près de lui de rester un mois entier. Il l'aurait bien volontiers gardé une année entière, s'il avait voulu, pour lui apprendre pendant ce temps, avec son accord, certaines choses qui lui seraient utiles à l'occasion. Mais le jeune homme lui répondit :

« Seigneur, je ne sais pas si je suis près du manoir où habite ma mère. Mais je prie Dieu qu'il me mène à elle et que je puisse la revoir, car je l'ai vue tomber évanouie à l'entrée du pont, devant sa porte : je ne sais si elle est vivante ou morte. C'est du chagrin de me voir partir qu'elle est tombée évanouie, je le sais bien. C'est pourquoi je ne pourrais pas, jusqu'à ce que je sache ce qu'elle est devenue, rester longtemps. Mais je m'en irai demain avec le jour. »

Le gentilhomme comprit qu'il était inutile de le prier, et l'on cessa de parler. Ils allèrent se coucher sans plus de discours, car leurs lits étaient déjà prêts. De bon matin, le gentilhomme se leva et se rendit au lit du garçon qu'il trouva couché. Il lui fit porter comme présent une chemise et des braies de toile fine, des chausses teintes en rouge et une tunique de soie violette qui avait été tissée et fabriquée en Inde. [...]

À mettre les habits il ne perdit pas de temps, après avoir laissé ceux de sa mère. Le gentilhomme se baissa et lui chaussa l'éperon droit. C'était alors la coutume que celui qui faisait un chevalier devait lui chausser l'éperon. Il y avait beaucoup d'autres jeunes gens dont chacun, quand il le pouvait, prêta la main pour l'armer. Le gentilhomme prit l'épée ; il la lui ceignit et lui donna la colée en lui disant qu'il lui avait conféré avec l'épée l'ordre le plus élevé que Dieu eût créé et établi : c'est l'ordre de chevalerie qui n'admet pas de bassesse.

« Cher frère, ajouta-t-il, souvenez-vous-en, s'il arrive qu'il vous faille combattre contre un chevalier, voici ce que je veux vous dire et vous prier de faire : si vous avez le dessus si bien qu'il ne puisse plus se défendre contre vous ni vous résister, et qu'il lui faille demander grâce, ne le tuez pas sciemment. Gardez-vous aussi d'être trop bavard et de trop colporter les bruits. Personne ne peut être bavard sans dire souvent une parole qu'on lui impute à bassesse. Le sage le dit et l'enseigne : “À trop parler, péché on fait.” C'est pourquoi, cher frère, je vous interdis de trop parler, et je vous fais aussi cette prière : si vous trouvez un homme ou une femme, demoiselle ou dame, qui soit dans l'embarras, aidez-le, aidez-la, vous ferez une bonne action, si vous savez le faire et si vous le pouvez. Voici une autre chose que je vous commande, ne la traitez pas par le dédain, car elle n'est pas à dédaigner : allez volontiers à l'église prier Celui qui a tout créé d'avoir pitié de votre âme et de vous garder en ce monde terrestre comme son fidèle chrétien. »

Le jeune homme lui répondit :

« De tous les apôtres de Rome soyez béni, cher seigneur, car ce sont les paroles mêmes de ma mère.

– Désormais, ne dites plus jamais, cher frère, reprit le gentilhomme, que c'est votre mère qui vous l'a appris et enseigné. Je ne vous blâme pas du tout de l'avoir dit jusqu'à présent, mais désormais faites-moi la grâce, je vous en prie, de vous en corriger, car, si vous le disiez encore, on le prendrait pour de la folie. C'est pourquoi je vous prie de vous en garder.

– Que dirai-je donc, cher seigneur ?

– Vous pouvez dire que c'est le vavasseur, celui qui vous a chaussé l'éperon, qui vous l'a appris et enseigné. »

Chrétien De Troyes. Perceval, ou, Le conte du graal. trd. Jean Dufournet. Coll. GF. Éditions Flammarion.

02"Une ancienne citadelle"

Au milieu de la plaine, à une distance suffisante pour que nous ne puissions plus voir notre case, il y avait des châteaux. Le long d'une aire dénudée et sèche, des pans de murs rouge sombre, aux crêtes noircies par l'incendie, tels les remparts d'une ancienne citadelle. De loin en loin, le long des murs, se dressaient des tours dont les sommets paraissaient becquetés d'oiseaux, déchiquetés, brûlés par la foudre. Ces murailles occupaient une superficie aussi vaste qu'une ville. Les murs, les tours étaient plus hauts que nous. Nous n'étions que des enfants, mais dans mon souvenir j'imagine que ces murs devaient être plus hauts qu'un homme adulte, et certaines des tours devaient dépasser deux mètres.

Nous savions que c'était la ville des termites. Comment l'avons-nous su ? Peut-être par mon père, ou bien par un des garçons du village. Mais personne ne nous accompagnait. Nous avons appris à démolir ces murs. Nous avions dû commencer par jeter quelques pierres, pour sonder, pour écouter le bruit caverneux qu'elles faisaient en heurtant les termitières. Puis nous avons frappé à coups de bâton les murs, les hautes tours, pour voir s'écrouler la terre poudreuse, mettre au jour les galeries, les bêtes aveugles qui y vivaient. Le jour suivant, les ouvrières avaient colmaté les brèches, tenté de reconstruire les tours. Nous frappions à nouveau, jusqu'à en avoir mal aux mains, comme si nous combattions un ennemi invisible. Nous ne parlions pas, nous cognions, nous poussions des cris de rage, et de nouveaux pans de murs s'écroulaient. [...]C'était un jeu. Était-ce un jeu ? Nous nous sentions pleins de puissance. Je m'en souviens aujourd'hui, non pas comme d'un divertissement sadique de sale gosse – la cruauté gratuite que des petits garçons peuvent aimer exercer contre une forme de vie sans défense, couper les pattes des doryphores, écraser les crapauds dans l'angle d'une porte –, mais d'une sorte de possession, que nous inspiraient l'étendue de la savane, la proximité de la forêt, la fureur du ciel et des orages. Ou peut-être que nous rejetions de cette manière l'autorité excessive de notre père, rendant coup pour coup avec nos bâtons.

Quand mon père était absent, quand ma mère dormait, nous nous échappions, la prairie fauve nous happait. Nous courions à toute vitesse, pieds nus, loin de la maison, à travers les hautes herbes qui nous aveuglaient, sautant par-dessus les rochers, sur la terre sèche et craquelée par la chaleur, jusqu'aux cités des termites. Nous avions le cœur battant, la violence débordait avec notre souffle, nous prenions des pierres, des bâtons et nous frappions, frappions, nous faisions écrouler des pans de ces cathédrales, pour rien, simplement pour le bonheur de voir monter les nuages de poussière, entendre crouler les tours, résonner le bâton sur les murs durcis, pour voir s'offrir à la lumière les galeries rouges comme des veines où grouillait une vie pâle, couleur de nacre. Mais peut-être qu'à l'écrire je rends trop littéraire, trop symbolique la fureur qui animait nos bras quand nous frappions les termitières. Nous étions seulement deux enfants [...]. qui avaient traversé l'enfermement de cinq années de guerre, élevés dans un environnement de femmes, dans un mélange de crainte et de ruse, où le seul éclat était la voix de ma grand-mère maudissant les "Boches". Ces journées à courir dans les hautes herbes à Ogoja, c'était notre première liberté. La savane, L'orage qui s'accumulait chaque après-midi, la brûlure du soleil sur nos têtes, et cette expression trop forte, presque caricaturale de la nature animale, c'est cela qui emplissait nos petites poitrines et nous lançait contre la muraille des termites, ces noirs châteaux hérissés contre le ciel.

Le Clézio, J.-M.-G. (2004). L'Africain.

03Scènes de lecture

Document A

Le personnage principal de ce roman, "le vieux", vit en Amazonie, parmi les indiens Shuars. C'est un passionné de romans "à l'eau de rose".

Après avoir mangé les crabes délicieux, le vieux nettoya méticuleusement son dentier et le rangea dans son mouchoir. Après quoi il débarrassa la table, jeta les restes par la fenêtre, ouvrit une bouteille de Frontera et choisit un roman.

La pluie qui l'entourait de toutes parts lui ménageait une intimité sans pareille.

Le roman commençait bien.

"Paul lui donna un baiser ardent pendant que le gondolier complice des aventures de son ami faisait semblant de regarder ailleurs et que la gondole, garnie de coussins moelleux, glissait sur les canaux vénitiens."

Il lut la phrase à voix haute et plusieurs fois.

Qu'est-ce que ça peut bien être, des gondoles ?

Ça glissait sur des canaux. Il devait s'agir de barques ou de pirogues. Quant à Paul, il était clair que ce n'était pas un individu recommandable, puisqu'il donne un "baiser ardent" à la jeune fille en présence d'un ami, complice de surcroit.

Ce début lui plaisait.

Il était reconnaissant à l'auteur de désigner les méchants dès le départ. De cette manière, on évitait les malentendus et les sympathies non méritées.

Restait le baiser – quoi déjà ? – "ardent". Comment est-ce qu'on pouvait faire ça ?

Il se souvenait des rares fois où il avait donné un baiser à Dolores Encarnación del Santísimo Sacramento Estupiñán Otavalo. Peut-être, sans qu'il s'en rende compte, l'un de ces baisers avait-il été ardent, comme celui de Paul dans le roman.

En tout cas il n'y avait pas eu beaucoup de baisers, parce que sa femme répondait par des éclats de rire, ou alors elle disait que ça devait être un péché.

Un baiser ardent. Un baiser. Il avait découvert récemment qu'il n'en avait guère donné, et seulement à sa femme, car les Shuars ne connaissent pas le baiser.

Il existe chez eux, entre hommes et femmes, des caresses sur tout le corps, sans se préoccuper de la présence de tiers. Même quand ils font l'amour, ils ne se donnent pas de baisers. [...]

Non, chez les Shuars le baiser n'existe pas.

Il se souvenait aussi d'avoir vu, une fois, un chercheur d'or culbuter une femme jivaro, une pauvresse qui rôdait chez les colons et les aventuriers en mendiant une gorgée d'aguardiente. Tous les hommes qui en avaient envie pouvaient l'emmener dans un coin et la posséder. Abrutie par l'alcool, la malheureuse ne se rendait pas compte de ce qu'on faisait d'elle. Cette fois-là, un aventurier l'avait prise sur la plage et avait cherché à coller sa bouche à la sienne.

La femme avait réagi comme un animal sauvage. Elle avait fait rouler l'homme couché sur elle, lui avait lancé une poignée de sable dans les yeux et était allée ostensiblement vomir de dégout.

Si c'était cela un baiser ardent, alors le Paul du roman n'était qu'un porc.

Quand arriva l'heure de la sieste, il avait lu environ quatre pages et réfléchi à leur propos, et il était préoccupé de ne pouvoir imaginer Venise en lui prêtant les caractères qu'il avait attribués à d'autres villes, également découvertes dans des romans.

À Venise, apparemment, les rues étaient inondées et les gens étaient obligés de se déplacer en gondoles.

Les gondoles. Le mot "gondole" avait fini par le séduire et il pensa que ce serait bien d'appeler ainsi sa pirogue. La Gondole du Nangaritza.

Sepúlveda, L. (1989). Le vieux qui lisait des romans d'amour. Éditions du Seuil.

Document B

Dans cet essai, Daniel Pennac réfléchit sur l'enseignement de la lecture dans le monde scolaire. L'essai est rempli de scènes fictives, comme celle qui suit.

Reste la question du grand, là haut, dans sa chambre.

Lui aussi, il aurait besoin d'être réconcilié avec "les livres" !

Maison vide, parents couchés, télévision éteinte, il se retrouve donc seul… devant la page 48.

Et cette "fiche de lecture" à rendre demain…

Demain…

Bref calcul mental :

446 – 48 = 398.

Trois cent quatre-vingt-dix-huit pages à s'envoyer dans la nuit !

Il s'y remet bravement. Une page poussant l'autre. Les mots du "livre" dansent entre les oreillettes de son walkman. Sans joie. Les mots ont des pieds de plomb. Ils tombent les uns après les autres, comme ces chevaux qu'on achève. Même le solo de batterie n'arrive pas à les ressusciter. (Un fameux batteur, pourtant, Kendall !) Il poursuit sa lecture sans se retourner sur le cadavre des mots. Les mots ont perdu leur sens, paix à leurs lettres. Cette hécatombe ne l'effraye pas. Il lit comme on avance. C'est le devoir qui le pousse. Page 62, page 63.

Il lit.

Que lit-il ?

L'histoire d'Emma Bovary.

L'histoire d'une fille qui a beaucoup lu :

"Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette de bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l'amitié douce de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers, ou qui court pieds nus sur le sable, vous apportant un nid d'oiseau. "

Le mieux est de téléphoner à Thierry, ou à Stéphanie, pour qu'ils lui passent leur fiche de lecture, demain matin, qu'il recopiera vite fait, avant d'entrer en cours, ni vu ni connu, ils lui doivent bien ça.

"Lorsqu'elle eut treize ans, son père l'amena lui-même à la ville pour la mettre au couvent. Ils descendirent dans une auberge du quartier Saint-Gervais où ils eurent à leur souper des assiettes peintes qui représentaient l'histoire de mademoiselle de La Vallière. Les explications légendaires, coupées çà et là par l'égratignure des couteaux, glorifiaient toutes la religion, les délicatesses du cœur et les pompes de la Cour."

La formule : "Ils eurent à leur souper des assiettes peintes…" lui arrache un sourire fatigué : "On leur a donné à bouffer des assiettes vides ? On leur a fait becqueter l'histoire de cette La Vallière ? " Il fait le malin. Il se croit en marge de sa lecture. Erreur, son ironie a tapé dans le mille. Car leurs malheurs symétriques viennent de là : Emma est capable d'envisager son assiette comme un livre, et lui son livre comme une assiette.

Pennac, D. (1992). Comme un roman. Éditions Gallimard.

Document C

Il avait commencé à lire le roman quelques jours auparavant. Il l'abandonna à cause d'affaires urgentes et l'ouvrit de nouveau dans le train, en retournant à sa propriété. Il se laissait lentement intéresser par l'intrigue et le caractère des personnages. Ce soir-là, après avoir écrit une lettre à son fondé de pouvoirs et discuté avec l'intendant une question de métayage, il reprit sa lecture dans la tranquillité du studio, d'où la vue s'étendait sur le parc planté de chênes. Installé dans son fauteuil favori, le dos à la porte pour ne pas être gêné par une irritante possibilité de dérangements divers, il laissait sa main gauche caresser de temps en temps le velours vert. Il se mit à lire les derniers chapitres. Sa mémoire retenait sans effort les noms et l'apparence des héros. L'illusion romanesque le prit presque aussitôt. Il jouissait du plaisir presque pervers de s'éloigner petit à petit, ligne après ligne, de ce qui l'entourait, tout en demeurant conscient que sa tête reposait commodément sur le velours du dossier élevé, que les cigarettes restaient à portée de sa main et qu'au-delà des grandes fenêtres le souffle du crépuscule semblait danser sous les chênes.

Phrase après phrase, absorbé par la sordide alternative où se débattaient les protagonistes, il se laissait prendre aux images qui s'organisaient et acquéraient progressivement couleur et vie. Il fut ainsi témoin de la dernière rencontre dans la cabane parmi la broussaille. La femme entra la première, méfiante. Puis vint l'homme, le visage griffé par les épines d'une branche. Admirablement, elle étanchait de ses baisers le sang des égratignures. Lui, se dérobait aux caresses. Il n'était pas venu pour répéter le cérémonial d'une passion clandestine protégée par un monde de feuilles sèches et de sentiers furtifs. Le poignard devenait tiède au contact de sa poitrine. Dessous, au rythme du cœur, battait la liberté convoitée. Un dialogue haletant se déroulait au long des pages comme un fleuve de reptiles, et l'on sentait que tout était décidé depuis toujours. Jusqu'à ces caresses qui enveloppaient le corps de l'amant comme pour le retenir et le dissuader, dessinaient abominablement les contours de l'autre corps, qu'il était nécessaire d'abattre. Rien n'avait été oublié : alibis, hasards, erreurs possibles. A partir de cette heure, chaque instant avait son usage minutieusement calculé. La double et implacable répétition était à peine interrompue le temps qu'une main frôle une joue. Il commençait à faire nuit.

Sans se regarder, étroitement liés à la tâche qui les attendait, ils se séparèrent à la porte de la cabane. Elle devait suivre le sentier qui allait vers le nord. Sur le sentier opposé, il se retourna un instant pour la voir courir, les cheveux dénoués. A son tour, il se mit à courir, se courbant sous les arbres et les haies. A la fin, il distingua dans la brume mauve du crépuscule l'allée qui conduisait à la maison. Les chiens ne devaient pas aboyer et ils n'aboyèrent pas. A cette heure, l'intendant ne devait pas être là et il n'était pas là. Il monta les trois marches du perron et entra. A travers le sang qui bourdonnait dans ses oreilles, lui parvenaient encore les paroles de la femme. D'abord une salle bleue, puis un corridor, puis un escalier avec un tapis. En haut, deux portes. Personne dans la première pièce, personne dans la seconde. ... [La fin du texte a été tronquée.]La porte du salon, et alors, le poignard en main, les lumières des grandes baies, le dossier élevé du fauteuil de velours vert et, dépassant le fauteuil, la tête de l'homme en train de lire un roman.

Cortazar, J. (1959). "Continuité des parcs", Les Armes secrètes, trad. C. et R. Caillois, éd. Gallimard.

Document D

... thy rope of sands...

George Herbert (1593-1633)

La ligne est composée d'un nombre infini de points ; le plan, d'un nombre infini de lignes ; le volume, d'un nombre infini de plans ; l'hypervolume, d'un nombre infini de volumes... Non, décidément, ce n'est pas là, more geometrico, la meilleure façon de commencer mon récit. C'est devenu une convention aujourd'hui d'affirmer de tout conte fantastique qu'il est véridique ; le mien, pourtant, est véridique.

Je vis seul, au quatrième étage d'un immeuble de la rue Belgrano. II y a de cela quelques mois, en fin d'après-midi, j'entendis frapper à ma porte. J'ouvris et un inconnu entra. C'était un homme grand, aux traits imprécis. Peut-être est-ce ma myopie qui me les fit voir de la sorte. Tout son aspect reflétait une pauvreté décente. II était vêtu de gris et il tenait une valise à la main. Je me rendis tout de suite compte que c'était un étranger. Au premier abord, je le pris pour un homme âgé ; ensuite je constatai que j'avais été trompé par ses cheveux clairsemés, blonds, presque blancs, comme chez les Nordiques. Au cours de notre conversation, qui ne dura pas plus d'une heure, j'appris qu'il était originaire des Orcades.

Je lui offris une chaise. L'homme laissa passer un moment avant de parler. II émanait de lui une espèce de mélancolie, comme il doit en être de moi aujourd'hui.

- Je vends des bibles, me dit-il.

Non sans pédanterie, je lui répondis :

- II y a ici plusieurs bibles anglaises, y compris la première, celle de Jean Wiclef. J'ai également celle de Cipriano de Valera, celle de Luther, qui du point de vue littéraire est la plus mauvaise, et un exemplaire en latin de la Vulgate. Comme vous voyez, ce ne sont pas précisément les bibles qui me manquent.

Après un silence, il me rétorqua :

- Je ne vends pas que des bibles. Je puis vous montrer un livre sacré qui peut-être vous intéressera. Je l'ai acheté à la frontière du Bikanir.

Il ouvrit sa valise et posa l'objet sur la table. C'était un volume in-octavo, relié en toile. Il avait sans aucun doute passé par bien des mains. Je l'examinai ; son poids insolite me surprit. En haut du dos je lus Holy Writ et en bas Bombay.

- Il doit dater du dix-neuvième siècle, observai-je.

- Je ne sais pas. Je ne l'ai jamais su, me fut-il répondu.

Je l'ouvris au hasard. Les caractères m'étaient inconnus. Les pages, qui me parurent assez abîmées et d'une pauvre typographie, étaient imprimées sur deux colonnes à la façon d'une bible. Le texte était serré et disposé en versets. A l'angle supérieur des pages figuraient des chiffres arabes. Mon attention fut attirée sur le fait qu'une page paire portait, par exemple, le numéro 40514 et l'impaire, qui suivait, le numéro 999. Je tournai cette page; au verso la pagination comportait huit chiffres. Elle était ornée d'une petite illustration, comme on en trouve dans les dictionnaires : une ancre dessinée à la plume, comme par la main malhabile d'un enfant.

L'inconnu me dit alors:

- Regardez-la bien. Vous ne la verrez jamais plus.

Il y avait comme une menace dans cette affirmation, mais pas dans la voix.

Je repérai sa place exacte dans le livre et fermai le volume. Je le rouvris aussitôt. Je cherchai en vain le dessin de l'ancre, page par page. Pour masquer ma surprise, je lui dis :

- Il s'agit d'une version de l'Ecriture Sainte dans une des langues hindoues, n'est-ce pas ?

- Non, me répondit-il.

Puis, baissant la voix comme pour me confier un secret :

- J'ai acheté ce volume, dit-il, dans un village de la plaine, en échange de quelques roupies et d'une bible. Son possesseur ne savait pas lire. Je suppose qu'il a pris le Livre des Livres pour une amulette. II appartenait à la caste la plus inférieure; on ne pouvait, sans contamination, marcher sur son ombre. II me dit que son livre s'appelait le livre de sable, parce que ni ce livre ni le sable n'ont de commencement ni de fin.

II me demanda de chercher la première page.

Je posai ma main gauche sur la couverture et ouvris le volume de mon pouce serré contre l'index. Je m'efforçai en vain : il restait toujours des feuilles entre la couverture et mon pouce. Elles semblaient sourdre du livre.

- Maintenant cherchez la dernière.

Mes tentatives échouèrent de même; à peine pus-je balbutier d'une voix qui n'était plus ma voix :

- Cela n'est pas possible.

Toujours à voix basse le vendeur de bibles me dit :

- Cela n'est pas possible et pourtant cela est. Le nombre de pages de ce livre est exactement infini. Aucune n'est la première, aucune n'est la dernière. Je ne sais pourquoi elles sont numérotées de cette façon arbitraire. Peut-être pour laisser entendre que les composants d'une série infinie peuvent être numérotés de façon absolument quelconque.

Puis, comme s'il pensait à voix haute, il ajouta :

- Si l'espace est infini, nous sommes dans n'importe quel point de l'espace. Si le temps est infini, nous sommes dans n'importe quel point du temps.

Ses considérations m'irritèrent.

- Vous avez une religion, sans doute ? lui demandai-je.

- Oui, je suis presbytérien. Ma conscience est tranquille. Je suis sûr de ne pas avoir escroqué l'indigène en lui donnant la Parole du Seigneur en échange de son livre diabolique.

Je l'assurai qu'il n'avait rien à se reprocher et je lui demandai s'il était de passage seulement sous nos climats. Il me répondit qu'il pensait retourner prochainement dans sa patrie. C'est alors que j'appris qu'il était Écossais, des îles Orcades. Je lui dis que j'aimais personnellement l'Ecosse, ayant une véritable passion pour Stevenson et pour Hume.

- Et pour Robbie Burns, corrigea-t-il.

Tandis que nous parlions je continuais à feuilleter le livre infini.

- Vous avez l'intention d'offrir ce curieux spécimen au British Muséum ? lui demandai-je, feignant l'indifférence.

- Non. C'est à vous que je l'offre, me répliqua-t-il, et il énonça un prix élevé.

Je lui répondis, en toute sincérité, que cette somme n'était pas dans mes moyens et je me mis à réfléchir. Au bout de quelques minutes, j'avais ourdi mon plan.

- Je vous propose un échange, lui dis-je. Vous, vous avez obtenu ce volume contre quelques roupies et un exemplaire de l'Écriture Sainte ; moi, je vous offre le montant de ma retraite, que je viens de toucher, et la bible de Wiclef en caractères gothiques. Elle me vient de mes parents.

- A black letter Wiclef ! murmura-t-il.

J'allai dans ma chambre et je lui apportai l'argent et le livre. Il le feuilleta et examina la page de titre avec une ferveur de bibliophile.

- Marché conclu, me dit-il.

Je fus surpris qu'il ne marchandât pas. Ce n'est que par la suite que je compris qu'il était venu chez moi décidé à me vendre le livre. Sans même les compter, il mit les billets dans sa poche.

Nous parlâmes de l'Inde, des Orcades et des jarls norvégiens qui gouvernèrent ces îles. Quand l'homme s'en alla, il faisait nuit. Je ne l'ai jamais revu et j'ignore son nom.

Je comptais ranger le Livre de Sable dans le vide qu'avait laissé la bible de Wiclef, mais je décidai finalement de le dissimuler derrière des volumes dépareillés des Mille et Une Nuits.

Je me couchai mais ne dormis point. Vers trois ou quatre heures du matin, j'allumai. Je repris le livre impossible et me mis à le feuilleter. Sur l'une des pages, je vis le dessin d'un masque. Le haut du feuillet portait un chiffre, que j'ai oublié, élevé à la puissance 9.

Je ne montrai mon trésor à personne. Au bonheur de le posséder s'ajouta la crainte qu'on ne me le volât, puis le soupçon qu'il ne fût pas véritablement infini. Ces deux soucis vinrent accroître ma vieille misanthropie. J'avais encore quelques amis ; je cessai de les voir. Prisonnier du livre, je ne mettais pratiquement plus les pieds dehors. J'examinai à la loupe le dos et les plats fatigués et je repoussai l'éventualité d'un quelconque artifice. Je constatai que les petites illustrations se trouvaient à deux mille pages les unes des autres. Je les notai dans un répertoire alphabétique que je ne tardai pas à remplir. Elles ne réapparurent jamais. La nuit, pendant les rares intervalles que m'accordait l'insomnie, je rêvais du livre.

L'été déclinait quand je compris que ce livre était monstrueux. Cela ne me servit à rien de reconnaître que j'étais moi-même également monstrueux, moi qui le voyais avec mes yeux et le palpais avec mes dix doigts et mes ongles. Je sentis que c'était un objet de cauchemar, une chose obscène qui diffamait et corrompait la réalité.

... [La fin du texte a été tronquée.]

Je pensai au feu, mais je craignis que la combustion d'un livre infini ne soit pareillement infinie et n'asphyxie la planète par sa fumée.

Je me souvins d'avoir lu quelque part que le meilleur endroit où cacher une feuille c'est une forêt. Avant d'avoir pris ma retraite, je travaillais à la Bibliothèque nationale, qui abrite neuf cent mille livres ; je sais qu'à droite du vestibule, un escalier en colimaçon descend dans les profondeurs d'un sous-sol où sont gardés les périodiques et les cartes. Je profitai d'une inattention des employés pour oublier le livre de sable sur l'un des rayons humides. J'essayai de ne pas regarder à quelle hauteur ni à quelle distance de la porte.

Je suis un peu soulagé mais je ne veux pas même passer rue Mexico.

Borges, J. L. (1978). "Le Livre de sable". Le Livre de Sable.

04Lecture littéraire

"Frères humains..."

François Villon est un étudiant parisien. Arrêté à plusieurs reprises, notamment pour un meurtre, il est condamné à mort. En appel, il est finalement banni pour dix ans et on perd totalement sa trace. Cette ballade aurait été écrite en prison, vers 1462.

Frères humains qui après nous vivez,

N'ayez les cœurs contre nous endurcis,

Car, si pitié de nous pauvres avez,

Dieu en aura plus tôt de vous mercis.

Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :

Quant de la chair que trop avons nourrie,

Elle est déjà dévorée et pourrie,

Et nous, les os, devenons cendre et poudre.

De notre mal personne ne s'en rie ;

Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Si frères vous clamons, pas n'en devez

Avoir dédain, quoique fûmes occis

Par justice. Toutefois, vous savez

Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis ;

Excusez-nous, puisque nous sommes transis,

Envers le fils de la Vierge Marie,

Que sa grâce ne soit pour nous tarie,

Nous préservant de l'infernale foudre.

Nous sommes morts, âme ne nous harie ;

Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a détrempés et lavés,

Et le soleil desséchés et noircis ;

Pies, corbeaux, nous ont les yeux creusés,

Et arraché la barbe et les sourcils.

Jamais, nul temps, nous ne sommes assis ;

Puis çà, puis là, comme le vent varie,

À son plaisir sans cesser nous charrie,

Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.

Ne soyez donc de notre confrérie,

Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

ENVOI

Prince Jésus, qui sur tous a maîtrie,

Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :

À lui n'ayons que faire ne que soudre.

Hommes, ici n'a point de moquerie ;

Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Villon, F. (1462). « Frères humains ». Œuvres complètes de François Villon, texte établi par La Monnoye, 1876. (orthographe modernisée).

"Le Loup et le Chien"

Dans cette fable, l'une des premières de son premier recueil, La Fontaine représente la rencontre de deux animaux que tout oppose.

Un loup n'avait que les os et la peau,

Tant les chiens faisaient bonne garde.

Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,

Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.

L'attaquer, le mettre en quartiers,

Sire loup l'eût fait volontiers :

Mais il fallait livrer bataille ;

Et le mâtin était de taille

À se défendre hardiment.

Le loup donc l'aborde humblement,

Entre en propos, et lui fait compliment

Sur son embonpoint, qu'il admire.

Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,

D'être aussi gras que moi, lui repartit le chien.

Quittez les bois, vous ferez bien :

Vos pareils y sont misérables,

Cancres, hères et pauvres diables,

Dont la condition est de mourir de faim.

Car, quoi ! rien d'assuré ! point de franche lippée !

Tout à la pointe de l'épée !

Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin.

Le loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?

Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens

Portants bâtons, et mendiants ;

Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;

Moyennant quoi votre salaire

Sera force reliefs de toutes les façons,

Os de poulets, os de pigeons ;

Sans parler de mainte caresse.

Le loup déjà se forge une félicité

Qui le fait pleurer de tendresse.

Chemin faisant il vit le cou du chien pelé.

Qu'est-ce là ? lui dit-il. — Rien. — Quoi ! rien ! — Peu de chose. —

Mais encor ? — Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.

Attaché ! dit le loup : vous ne courez donc pas

Où vous voulez ? — Pas toujours ; mais qu'importe ?

Il importe si bien, que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix d'un trésor.

Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encor.

La Fontaine, J. (1668). Fables, livre I, 5.

Edmond Dantès "au fond du gouffre"

Le jeune Edmond Dantès a été injustement emprisonné au château d'If. Au bout de quelques années sans aucun contact avec l'extérieur, il sombre dans le désespoir.

À force de se dire à lui-même, à propos de ses ennemis, que le calme était la mort, et qu'à celui qui veut punir cruellement, il faut d'autres moyens que la mort,il tomba dans l'immobilité morne des idées de suicide ; malheur à celui qui, sur la pente du malheur, s'arrête à ces sombres idées ! C'est une de ces mers mortes qui s'étendent comme l'azur des flots purs, mais dans lesquelles le nageur sent de plus en plus s'engluer ses pieds dans une vase bitumineuse qui l'attire à elle, l'aspire, l'engloutit. Une fois pris ainsi, si le secours divin ne vient point à son aide, tout est fini, et chaque effort qu'il tente l'enfonce plus avant dans la mort.

Cependant cet état d'agonie morale est moins terrible que la souffrance qui l'a précédé et que le châtiment qui le suivra peut-être ; c'est une espèce de consolation vertigineuse qui vous montre le gouffre béant, mais au fond du gouffre le néant. Arrivé là, Edmond trouva quelque consolation dans cette idée ; toutes ses douleurs, toutes ses souffrances, ce cortège de spectres qu'elles traînaient à leur suite, parurent s'envoler de ce coin de sa prison où l'ange de la mort pouvait poser son pied silencieux, Dantès regarda avec calme sa vie passée, avec terreur sa vie future, et choisit ce point milieu qui lui paraissait être un lieu d'asile.

- Quelquefois, se disait-il alors, dans mes courses lointaines, quand j'étais encore un homme, et quand cet homme, libre et puissant, jetait à d'autres hommes des commandements qui étaient exécutés, j'ai vu le ciel se couvrir, la mer frémir et gronder, l'orage naître dans un coin du ciel, et comme un aigle gigantesque battre les deux horizons de ses deux ailes ; alors je sentais que mon vaisseau n'était plus qu'un refuge impuissant, car mon vaisseau, léger comme une plume à la main d'un géant, tremblait et frissonnait lui-même.

Bientôt, au bruit effroyable des lames, l'aspect des rochers tranchants m'annonçait la mort, et la mort m'épouvantait ; je faisais tous mes efforts pour y échapper, et je réunissais toutes les forces de l'homme et toute l'intelligence du marin pour lutter avec Dieu !… C'est que j'étais heureux alors, c'est que revenir à la vie, c'était revenir au bonheur ; c'est que cette mort, je ne l'avais pas appelée, je ne l'avais pas choisie ; c'est que le sommeil enfin me paraissait dur sur ce lit d'algues et de cailloux ; c'est que je m'indignais, moi qui me croyais une créature faite à l'image de Dieu, de servir, après ma mort, de pâture aux goélands et aux vautours.

Mais aujourd'hui c'est autre chose : j'ai perdu tout ce qui pouvait me faire aimer la vie, aujourd'hui la mort me sourit comme une nourrice à l'enfant qu'elle va bercer ; mais aujourd'hui je meurs à ma guise, et je m'endors las et brisé, comme je m'endormais après un de ces soirs de désespoir et de rage pendant lesquels j'avais compté trois mille tours dans ma chambre, c'est-à-dire trente mille pas, c'est-à-dire à peu près dix lieues.

Dumas, A. (1845). Le Comte de Monte-Cristo, chp XV.

Burn Out

Dans cette pièce, une jeune femme ambitieuse et exigente, L’Évaluée, dialogue avec l’évaluateur, responsable des ressources humaines de l’entreprise. L’extrait proposée est le début de la pièce.

L'ÉVALUÉE

Travailler plus. Travailler plus. Chaque jour. La réussite est possible. Tout est possible. Travailler plus c’est possible. Dix heures par jour. Même douze. Je peux monter à douze si je veux. Des heures sup. Il faut faire des heures sup. Il faut que je montre que je suis capable. Je suis très capable. Je mérite d’être promue. Je mérite. Je le mérite.

Je travaille plus et je mérite plus.

Jeune cadre dynamique. C’est ça. Je suis une jeune cadre dynamique. Il ne faut pas que j’oublie. Je suis dynamique et je vais être de plus en plus dynamique.

Rentabiliser le temps. Gagner du temps. De plus en plus.

Manger devant l’ordi. Des surgelés.

Je mets la barquette dans le micro-ondes. Dix minutes. Pendant que ça chauffe moi je travaille. Je ne m’arrête pas. Je ne perds pas mon temps. Surtout pas.

Travailler plus. De plus en plus.

Le plat est prêt. Non je ne le mets pas dans une assiette. Je le mange directement dans la barquette. Avec une fourchette en plastique. C’est plus rapide. C’est plus facile. Pas de vaisselle à faire. Pas de temps à perdre.

Travailler plus. De plus en plus.

Pas de pause café. Pas de cigarette. Portable éteint.

Du chewing-gum à la caféine. Je mâche et je travaille. Je travaille et je mâche. Le rythme de la mâchoire en syncro avec le rythme du cerveau. Dynamique. De plus en plus dynamique.

Objectifs. Avoir des objectifs.

Je me fixe des objectifs.

Un objectif toutes les cinq minutes.

Des objectifs sur des post-it.

Les post-it jaunes les objectifs courants.

Les post-it roses les objectifs urgents.

Les post-it bleus les objectifs complexes.

Les post-it blancs les objectifs perso.

Les mini post-it les objectifs immédiats.

Les post-it carrés les objectifs à court terme.

Les post-it rectangulaires les objectifs à long terme.

Des post-it partout

Sur la porte

Sur les fenêtres

Sur les interrupteurs

Sur la clim

Sur l’ordi

Sur l’imprimante

Sur la photocopieuse

Sur le scanner

Sur les classeurs

Sur le téléphone

Badea, A. (2009). Burn Out, scène 1.

05Les valeurs

Sonnets pour Hélène

22

Puisqu’elle est tout hiver, toute la même glace,

Toute neige, et son cœur tout armé de glaçons,

Qui ne m’aime sinon pour avoir mes chansons,

Pourquoi suis-je si fol que je ne m’en délace ?

De quoi me sert son nom, sa grandeur et sa race,

Que d’honnête servage et de belles prisons ?

Maîtresse, je n’ai pas les cheveux si grisons,

Qu’une autre de bon cœur ne prenne votre place.

Amour, qui est enfant, ne cèle vérité.

Vous n’êtes si superbe, ou si riche en beauté,

Qu’il faille dédaigner un bon cœur qui vous aime.

Rentrer en mon Avril désormais je ne puis :

Aimez-moi, s’il vous plaît, grison comme je suis,

Et je vous aimerai quand vous serez de même.

31

Ôtez votre beauté, ôtez votre jeunesse,

Ôtez ces rares dons que vous tenez des cieux,

Ôtez ce docte esprit, ôtez-moi ces beaux yeux,

Cet aller, ce parler digne d’une Déesse :

Je ne vous serai plus d’une importune presse

Fâcheux comme je suis : vos dons si précieux

Me font en les voyant devenir furieux,

Et par le désespoir l’âme prend hardiesse.

Pour ce si quelquefois je vous touche la main,

Par courroux votre teint n’en doit devenir blême :

Je suis fol, ma raison n’obéit plus au frein,

Tant je suis agité d’une fureur extrême,

Ne prenez, s’il vous plaît, mon *offense à dédain,

Mais douce pardonnez mes fautes à vous-même.

43

Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,

Assise auprès du feu, dévidant et filant,

Direz chantant mes vers, en vous émerveillant,

Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.

Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,

Déjà sous le labeur à demi sommeillant,

Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,

Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre et fantôme sans os

Par les ombres myrteux je prendrai mon repos :

Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :

Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

63

Voyant par les soudards ma maison saccagée,

Et mon pays couvert de Mars et de la mort,

Pensant en ta beauté tu étais mon support,

Et soudain ma tristesse en joie était changée.

Résolu je disais, Fortune s’est vengée,

Elle emporte mon bien et non mon réconfort.

Ha, que je fus trompé ! tu me fais plus de tort

Que n’eût fait une armée en bataille rangée.

Les soudards m’ont pillé, tu as ravi mon cœur :

Tu es plus grand voleur, j’en demande justice

Aux Dieux qui n’oseraient châtier ta rigueur.

Tu saccages ma vie en te faisant service :

Encore te moquant tu braves ma langueur,

Qui me fait plus de mal que ne fait ta malice.

Ronsard, P. de (1578). Sonnets pour Hélène.

Peau d'Âne

Il était une fois un roi si grand, si aimé de ses peuples, si respecté de tous ses voisins et de ses alliés, qu’on pouvait dire qu’il était le plus heureux de tous les monarques. Son bonheur était encore confirmé par le choix qu’il avait fait d’une princesse aussi belle que vertueuse ; et ces heureux époux vivaient dans une union parfaite. De leur chaste hymen était née une fille, douée de tant de grâces et de charmes, qu’ils ne regrettaient point de n’avoir pas une plus ample lignée.

La magnificence, le goût et l’abondance régnaient dans son palais ; les ministres étaient sages et habiles ; les courtisans vertueux et attachés ; les domestiques fidèles et laborieux ; les écuries vastes et remplies des plus beaux chevaux du monde, couverts de riches caparaçons : mais ce qui étonnait les étrangers qui venaient admirer ces belles écuries, c’est qu’au lieu le plus apparent, un maître âne étalait de longues et grandes oreilles. Ce n’était pas par fantaisie, mais avec raison, que le roi lui avait donné une place particulière et distinguée. Les vertus de ce rare animal méritaient cette distinction, puisque la nature l’avait formé si extraordinaire, que sa litière, au lieu d’être malpropre, était couverte, tous les matins, avec profusion, de beaux écus au soleil> de toute espèce, qu’on allait recueillir à son réveil.

Or, comme les vicissitudes de la vie s’étendent aussi bien sur les rois que sur les sujets, et que toujours les biens sont mêlés de quelques maux, le ciel permit que la reine fût tout-à-coup attaquée d’une âpre maladie, pour laquelle, malgré la science et l’habileté des médecins, on ne put trouver aucun secours. La désolation fut générale. Le roi sensible et amoureux, malgré le proverbe fameux qui dit que l’hymen est le tombeau de l’amour, s’affligeait sans modération, faisait des vœux ardens à tous les temples de son royaume, offrait sa vie pour celle d’une épouse si chère ; mais les dieux et les fées étaient invoqués en vain. La reine, sentant sa dernière heure approcher, dit à son époux qui fondait en larmes : « Trouvez bon, avant que je meure, que j’exige une chose de vous : c’est que s’il vous prenait envie de vous remarier… » À ces mots, le roi fit des cris pitoyables, prit les mains de sa femme, les baigna de pleurs ; et l’assurant qu’il était superflu de lui parler d’un second hyménée : « Non, non, dit-il enfin, ma chère reine, parlez-moi plutôt de vous suivre. — L’état, reprit la reine avec une fermeté qui augmentait les regrets de ce prince, l’état doit exiger des successeurs, et comme je ne vous ai donné qu’une fille, vous presser d’avoir des fils qui vous ressemblent : mais je vous demande instamment, par tout l’amour que vous avez eu pour moi, de ne céder à l’empressement de vos peuples que lorsque vous aurez trouvé une princesse plus belle et mieux faite que moi ; j’en veux votre serment, et alors je mourrai contente. »

On présume que la reine, qui ne manquait pas d’amour-propre, avait exigé ce serment, ne croyant pas qu’il fût au monde personne qui pût l’égaler, pensant bien que c’était s’assurer que le roi ne se remarierait jamais. Enfin elle mourut. Jamais mari ne fit tant de vacarme ; pleurer, sangloter jour et nuit, menus droits du veuvage, furent son unique occupation.

Les grandes douleurs ne durent pas. D’ailleurs les grands de l’état s’assemblèrent, et vinrent en corps prier le roi de se remarier. Cette première proposition lui parut dure, et lui fit répandre de nouvelles larmes. Il allégua le serment qu’il avait fait à la reine, défiant tous ses conseillers de pouvoir trouver une princesse plus belle et mieux faite que feue sa femme, pensant que cela était impossible. Mais le conseil traita de babiole une telle promesse, et dit qu’il importait peu de la beauté, pourvu qu’une reine fût vertueuse et point stérile ; que l’état demandait des princes pour son repos et sa tranquillité ; qu’à la vérité l’infante avait toutes les qualités requises pour faire une grande reine, mais qu’il fallait lui choisir un étranger pour époux ; et qu’alors, ou cet étranger l’emmènerait chez lui, ou que s’il régnait avec elle, ses enfans ne seraient plus réputés du même sang ; et que, n’y ayant point de prince de son nom, les peuples voisins pourraient leur susciter des guerres qui entraîneraient la ruine du royaume. Le roi, frappé de ces considérations, promit qu’il songerait à les contenter.

Effectivement il chercha, parmi les princesses à marier, qui serait celle qui pourrait lui convenir. Chaque jour on lui apportait des portraits charmans ; mais aucun n’avait les grâces de la feue reine : ainsi il ne se déterminait point. Malheureusement, il s’avisa de trouver que l’infante, sa fille, était non-seulement belle et bien faite à ravir, mais qu’elle surpassait encore de beaucoup la reine sa mère en esprit et en agrémens. Sa jeunesse, l’agréable fraîcheur de son beau teint enflamma le roi d’un feu si violent, qu’il ne pu le cacher à l’infante, et il lui dit qu’il avait résolu de l’épouser, puisqu’elle seule pouvait le dégager de son serment.

La jeune princesse, remplie de vertu et de pudeur, pensa s’évanouir à cette horrible proposition. Elle se jeta aux pieds du roi son père, et le conjura, avec toute la force qu’elle put trouver dans son esprit, de ne la pas contraindre à commettre un tel crime.

Le roi, qui s’était mis en tête ce bizarre projet, avait consulté un vieux druide pour mettre la conscience de la princesse en repos. Ce druide, moins religieux qu’ambitieux, sacrifia, à l’honneur d’être confident d’un grand roi, l’intérêt de l’innocence et de la vertu, et s’insinua avec tant d’adresse dans l’esprit du roi, lui adoucit tellement le crime qu’il allait commettre, qu’il lui persuada même que c’était une œuvre pie que d’épouser sa fille. Ce prince, flatté par les discours de ce scélérat, l’embrassa, et revint d’avec lui plus entêté que jamais dans son projet : il fit donc ordonner à l’infante de se préparer à lui obéir.

La jeune princesse, outrée d’une vive douleur, n’imagina rien autre chose que d’aller trouver la fée des Lilas, sa marraine. Pour cet effet elle partit la même nuit dans un joli cabriolet attelé d’un gros mouton qui savait tous les chemins. Elle y arriva heureusement. La fée, qui aimait l’infante, lui dit qu’elle savait tout ce qu’elle venait lui dire, mais qu’elle n’eût aucun souci, rien ne pouvant lui nuire si elle exécutait fidèlement ce qu’elle allait lui prescrire ; « car, ma chère enfant, lui dit-elle, ce serait une grande faute que d’épouser votre père ; mais, sans le contredire, vous pouvez l’éviter : dites-lui que, pour remplir une fantaisie que vous avez, il faut qu’il vous donne une robe de la couleur du tems ; jamais, avec tout son amour et son pouvoir, il ne pourras y parvenir. »

La princesse remercia bien sa marraine ; et dès le lendemain matin elle dit au roi son père ce que la fée lui avait conseillé, et protesta qu’on ne tirerait d’elle aucun aveu qu’elle n’eût une robe couleur du tems. Le roi, ravi de l’espérance qu’elle lui donnait, assembla les plus fameux ouvriers, et leur commanda cette robe, sous la condition que s’ils ne pouvaient réussir, il les ferait tous pendre. Il n’eut pas le chagrin d’en venir à cette extrémité ; dès le second jour ils apportèrent la robe si désirée. L’empirée n’est pas d’un plus beau bleu, lorsqu’il est ceint de nuages d’or, que cette belle robe lorsqu’elle fut étalée. L’infante en fut toute contristée, et ne savait comment se tirer d’embarras. Le roi pressait la conclusion. Il fallut recourir encore à la marraine, qui, étonnée de ce que son secret n’avait pas réussi, lui dit d’essayer d’en demander une de la couleur de la lune. Le roi, qui ne pouvait lui rien refuser, envoya chercher les plus habiles ouvriers, et leur commanda si expressément une robe couleur de la lune, qu’entre ordonner et l’apporter il n’y eut pas vingt-quatre heures…

L’infante, plus charmée de cette superbe robe que des soins du roi son père, s’affligea immodérément lorsqu’elle fut avec ses femmes et sa nourrice. La fée des Lilas, qui savait tout, vint au secours de l’affligée princesse, et lui dit : « Ou je me trompe fort, ou je crois que si vous demandez une robe couleur du soleil, ou nous viendrons à bout de dégoûter le roi votre père, car jamais on ne pourra parvenir à faire une pareille robe, ou nous gagnerons au moins du tems. »

L’infante en convint, demanda la robe ; et l’amoureux roi donna, sans regret, tous les diamans et les rubis de sa couronne pour aider à ce superbe ouvrage, avec ordre de ne rien épargner pour rendre cette robe égale au soleil. Aussi, dès qu’elle parut, tous ceux qui la virent déployée furent obligés de fermer les yeux, tant ils furent éblouis. C’est de ce tems que datent les lunettes vertes et les verres noirs. Que devint l’infante à cette vue ? Jamais on n’avait rien vu de si beau et de si artistement ouvré. Elle était confondue ; et sous prétexte d’avoir mal aux yeux, elle se retira dans sa chambre, où la fée l’attendait, plus honteuse qu’on ne peut dire. Ce fut bien pis ; car en voyant la robe du soleil elle devint rouge de colère. « Oh ! pour le coup, ma fille, dit-elle à l’infante, nous allons mettre l’indigne amour de votre père à une terrible épreuve. Je le crois bien entêté de ce mariage qu’il croit si prochain ; mais je pense qu’il sera un peu étourdi de la demande que je vous conseille de lui faire ; c’est la peau de cet âne qu’il aime si passionnément, et qui fournit à toutes ses dépenses avec tant de profusion : allez, et ne manquez pas de lui dire que vous désirez cette peau. »

L’infante, ravie de trouver encore un moyen d’éluder un mariage qu’elle détestait, et qui pensait en même tems que son père ne pourrait jamais se résoudre à sacrifier son âne, vint le trouver, et lui exposa son désir pour la peau de ce bel animal. Quoique le roi fût étonné de cette fantaisie, il ne balança pas à la satisfaire. Le pauvre âne fut sacrifié, et la peau galamment apportée à l’infante, qui, ne voyant plus aucun moyen d’éluder son malheur, s’allait désespérer lorsque sa marraine accourut. « Que faites-vous, ma fille ? dit-elle voyant la princesse déchirant ses cheveux et meurtrissant ses belles joues ; voici le moment le plus heureux de votre vie. Enveloppez-vous de cette peau, sortez de ce palais, et allez tant que terre pourra vous porter : lorsqu’on sacrifie tout à la vertu, les dieux savent en récompenser. Allez, j’aurai soin que votre toilette vous suive partout ; en quelque lieu que vous vous arrêtiez, votre cassette, où seront vos habits et vos bijoux, suivra vos pas sous terre ; et voici ma baguette que je vous donne : en frappant la terre, quand vous aurez besoin de cette cassette, elle paraîtra à vos yeux : mais hâtez-vous de partir, et ne tardez pas. »

L’infante embrassa mille fois sa marraine, la pria de ne pas l’abandonner, s’affubla de cette vilaine peau, après s’être barbouillée de suie de cheminée, et sortit de ce riche palais sans être reconnue de personne.

Perrault, C. (1694). Peau d'Âne.

Un parricide

L’avocat avait plaidé la folie. Comment expliquer autrement ce crime étrange ?

On avait retrouvé un matin, dans les roseaux, près de Chatou, deux cadavres enlacés, la femme et l’homme, deux mondains connus, riches, plus tout jeunes, et mariés seulement de l’année précédente, la femme n’étant veuve que depuis trois ans.

On ne leur connaissait point d’ennemis, ils n’avaient pas été volés. Il semblait qu’on les eût jetés de la berge dans la rivière, après les avoir frappés, l’un après l’autre, avec une longue pointe de fer.

L’enquête ne faisait rien découvrir. Les mariniers interrogés ne savaient rien ; on allait abandonner l’affaire, quand un jeune menuisier d’un village voisin, nommé Georges Louis, dit Le Bourgeois, vint se constituer prisonnier.

À toutes les interrogations, il ne répondit que ceci :

— Je connaissais l’homme depuis deux ans, la femme depuis six mois. Ils venaient souvent me faire réparer des meubles anciens, parce que je suis habile dans le métier.

Et quand on lui demandait :

— Pourquoi les avez-vous tués ?

Il répondait obstinément :

— Je les ai tués parce que j’ai voulu les tuer.

On n’en put tirer autre chose.

Cet homme était un enfant naturel sans doute, mis autrefois en nourrice dans le pays, puis abandonné. Il n’avait pas d’autre nom que Georges Louis, mais comme, en grandissant, il devint singulièrement intelligent, avec des goûts et des délicatesses natives que n’avaient point ses camarades, on le surnomma : « le bourgeois », et on ne l’appelait plus autrement. Il passait pour remarquablement adroit dans le métier de menuisier qu’il avait adopté. Il faisait même un peu de sculpture sur bois. On le disait aussi fort exalté, partisan des doctrines communistes et même nihilistes, grand liseur de romans d’aventures, de romans à drames sanglants, électeur influent et orateur habile dans les réunions publiques d’ouvriers ou de paysans.

L’avocat avait plaidé la folie. [...]

Alors le président posa au prévenu la question d’usage :

— Accusé, n’avez-vous rien à ajouter pour votre défense ?

L’homme se leva :

Il était de petite taille, d’un blond de lin, avec des yeux gris, fixes et clairs. Une voix forte, franche et sonore sortait de ce frêle garçon et changeait brusquement, aux premiers mots, l’opinion qu’on s’était faite de lui.

Il parla hautement, d’un ton déclamatoire, mais si net que ses moindres paroles se faisaient entendre jusqu’au fond de la grande salle :

— Mon président, comme je ne veux pas aller dans une maison de fous, et que je préfère même la guillotine, je vais tout vous dire.

J’ai tué cet homme et cette femme parce qu’ils étaient mes parents.

Maintenant, écoutez-moi et jugez-moi.

*

Une femme, ayant accouché d’un fils, l’envoya quelque part en nourrice. Sut-elle seulement en quel pays son complice porta le petit être innocent, mais condamné à la misère éternelle, à la honte d’une naissance illégitime, plus que cela : à la mort, puisqu’on l’abandonna, puisque la nourrice, ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait, comme elles font souvent, le laisser dépérir, souffrir de faim, mourir de délaissement ?

La femme qui m’allaita fut honnête, plus honnête, plus femme, plus grande, plus mère que ma mère. Elle m’éleva. Elle eut tort en faisant son devoir. Il vaut mieux laisser périr ces misérables jetés aux villages des banlieues, comme on jette une ordure aux bornes.

Je grandis avec l’impression vague que je portais un déshonneur. Les autres enfants m’appelèrent un jour « bâtard ». Ils ne savaient pas ce que signifiait ce mot, entendu par l’un d’eux chez ses parents. Je l’ignorais aussi, mais je le sentis.

J’étais, je puis le dire, un des plus intelligents de l’école. J’aurais été un honnête homme, mon président, peut-être un homme supérieur, si mes parents n’avaient pas commis le crime de m’abandonner.

Ce crime, c’est contre moi qu’ils l’ont commis. Je fus la victime, eux furent les coupables. J’étais sans défense, ils furent sans pitié. Ils devaient m’aimer : ils m’ont rejeté.

Moi, je leur devais la vie — mais la vie est-elle un présent ? La mienne, en tout cas, n’était qu’un malheur. Après leur honteux abandon, je ne leur devais plus que la vengeance. Ils ont accompli contre moi l’acte le plus inhumain, le plus infâme, le plus monstrueux qu’on puisse accomplir contre un être.

Un homme injurié frappe ; un homme volé reprend son bien par la force. Un homme trompé, joué, martyrisé, tue ; un homme souffleté tue ; un homme déshonoré tue. J’ai été plus volé, trompé, martyrisé, souffleté moralement, déshonoré, que tous ceux dont vous absolvez la colère.

Je me suis vengé, j’ai tué. C’était mon droit légitime. J’ai pris leur vie heureuse en échange de la vie horrible qu’ils m’avaient imposée.

Vous allez parler de parricide ! Étaient-ils mes parents, ces gens pour qui je fus un fardeau abominable, une terreur, une tache d’infamie ; pour qui ma naissance fut une calamité et ma vie une menace de honte ? Ils cherchaient un plaisir égoïste ; ils ont eu un enfant imprévu. Ils ont supprimé l’enfant. Mon tour est venu d’en faire autant pour eux.

Et pourtant, dernièrement encore, j’étais prêt à les aimer.

Voici deux ans, je vous l’ai dit, que l’homme, mon père, entra chez moi pour la première fois. Je ne soupçonnais rien. Il me commanda deux meubles. Il avait pris, je le sus plus tard, des renseignements auprès du curé, sous le sceau du secret, bien entendu.

Il revint souvent ; il me faisait travailler et payait bien. Parfois même il causait un peu de choses et d’autres. Je me sentais de l’affection pour lui.

Au commencement de cette année il amena sa femme, ma mère. Quand elle entra, elle tremblait si fort que je la crus atteinte d’une maladie nerveuse. Puis elle demanda un siège et un verre d’eau. Elle ne dit rien ; elle regarda mes meubles d’un air fou, et elle ne répondait que oui et non, à tort et à travers, à toutes les questions qu’il lui posait ! Quand elle fut partie, je la crus un peu toquée.

Elle revint le mois suivant. Elle était calme, maîtresse d’elle. Ils restèrent, ce jour-là, assez longtemps à bavarder, et ils me firent une grosse commande. Je la revis encore trois fois, sans rien deviner ; mais un jour voilà qu’elle se mit à me parler de ma vie, de mon enfance, de mes parents. Je répondis : « Mes parents, madame, étaient des misérables qui m’ont abandonné. » Alors elle porta la main sur son cœur, et tomba sans connaissance. Je pensai tout de suite : « C’est ma mère ! » mais je me gardai bien de laisser rien voir. Je voulais la regarder venir.

Par exemple, je pris de mon côté mes renseignements. J’appris qu’ils n’étaient mariés que du mois de juillet précédent, ma mère n’étant devenue veuve que depuis trois ans. On avait bien chuchoté qu’ils s’étaient aimés du vivant du premier mari, mais on n’en avait aucune preuve. C’était moi la preuve, la preuve qu’on avait cachée d’abord, espéré détruire ensuite.

J’attendis. Elle reparut un soir, toujours accompagnée de mon père. Ce jour-là, elle semblait fort émue, je ne sais pourquoi. Puis, au moment de s’en aller, elle me dit : « Je vous veux du bien, parce que vous m’avez l’air d’un honnête garçon et d’un travailleur ; vous penserez sans doute à vous marier quelque jour ; je viens vous aider à choisir librement la femme qui vous conviendra. Moi, j’ai été mariée contre mon cœur une fois, et je sais comme on en souffre. Maintenant, je suis riche, sans enfants, libre, maîtresse de ma fortune. Voici votre dot. »

Elle me tendit une grande enveloppe cachetée.

Je la regardai fixement, puis je lui dis : « Vous êtes ma mère ? »

Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus me voir. Lui, l’homme, mon père, la soutint dans ses bras et il me cria : « Mais vous êtes fou ! »

Je répondis : « Pas du tout. Je sais bien que vous êtes mes parents. On ne me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret ; je ne vous en voudrai pas ; je resterai ce que je suis, un menuisier. »

Il reculait vers la sortie en soutenant toujours sa femme qui commençait à sangloter. Je courus fermer la porte, je mis la clef dans ma poche, et je repris : « Regardez-la donc et niez encore qu’elle soit ma mère. »

Alors il s’emporta, devenu très pâle, épouvanté par la pensée que le scandale évité jusqu’ici pouvait éclater soudain ; que leur situation, leur renom, leur honneur seraient perdus d’un seul coup ; il balbutiait : « Vous êtes une canaille qui voulez nous tirer de l’argent. Faites donc du bien au peuple, à ces manants-là, aidez-les, secourez-les ! »

Ma mère, éperdue, répétait coup sur coup : « Allons-nous-en, allons-nous-en ! »

Alors, comme la porte était fermée, il cria : « Si vous ne m’ouvrez pas tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et violence ! »

J’étais resté maître de moi ; j’ouvris la porte et je les vis s’enfoncer dans l’ombre.

Alors il me sembla tout à coup que je venais d’être fait orphelin, d’être abandonné, poussé au ruisseau. Une tristesse épouvantable, mêlée de colère, de haine, de dégoût, m’envahit ; j’avais comme un soulèvement de tout mon être, un soulèvement de la justice, de la droiture, de l’honneur, de l’affection rejetée. Je me mis à courir pour les rejoindre le long de la Seine qu’il leur fallait suivre pour gagner la gare de Chatou.

Je les rattrapai bientôt. La nuit était venue toute noire. J’allais à pas de loup sur l’herbe, de sorte qu’ils ne m’entendirent pas. Ma mère pleurait toujours. Mon père disait : « C’est votre faute. Pourquoi avez-vous tenu à le voir ? C’était une folie dans notre position. On aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne pouvons le reconnaître, à quoi servaient ces visites dangereuses ? »

Alors, je m’élançai devant eux, suppliant. Je balbutiai : « Vous voyez bien que vous êtes mes parents. Vous m’avez déjà rejeté une fois, me repousserez-vous encore ? »

Alors, mon président, il leva la main sur moi, je vous le jure sur l’honneur, sur la loi, sur la République. Il me frappa, et comme je le saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver.

J’ai vu rouge, je ne sais plus, j’avais mon compas dans ma poche ; je l’ai frappé, frappé tant que j’ai pu.

Alors elle s’est mise à crier : « Au secours ! à l’assassin ! » en m’arrachant la barbe. Il paraît que je l’ai tuée aussi. Est-ce que je sais, moi, ce que j’ai fait à ce moment-là ?

Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jetés à la Seine, sans réfléchir.

Voilà. — Maintenant, jugez-moi.

*

L’accusé se rassit. Devant cette révélation, l’affaire a été reportée à la session suivante. Elle passera bientôt. Si nous étions jurés, que ferions-nous de ce parricide ?

Maupassant, G. de. (1882). Un parricide.

01Le Livre de sable

... thy rope of sands...

George Herbert (1593-1633)

La ligne est composée d'un nombre infini de points ; le plan, d'un nombre infini de lignes ; le volume, d'un nombre infini de plans ; l'hypervolume, d'un nombre infini de volumes... Non, décidément, ce n'est pas là, more geometrico, la meilleure façon de commencer mon récit. C'est devenu une convention aujourd'hui d'affirmer de tout conte fantastique qu'il est véridique ; le mien, pourtant, est véridique.

Je vis seul, au quatrième étage d'un immeuble de la rue Belgrano. II y a de cela quelques mois, en fin d'après-midi, j'entendis frapper à ma porte. J'ouvris et un inconnu entra. C'était un homme grand, aux traits imprécis. Peut-être est-ce ma myopie qui me les fit voir de la sorte. Tout son aspect reflétait une pauvreté décente. II était vêtu de gris et il tenait une valise à la main. Je me rendis tout de suite compte que c'était un étranger. Au premier abord, je le pris pour un homme âgé ; ensuite je constatai que j'avais été trompé par ses cheveux clairsemés, blonds, presque blancs, comme chez les Nordiques. Au cours de notre conversation, qui ne dura pas plus d'une heure, j'appris qu'il était originaire des Orcades.

Je lui offris une chaise. L'homme laissa passer un moment avant de parler. II émanait de lui une espèce de mélancolie, comme il doit en être de moi aujourd'hui.

- Je vends des bibles, me dit-il.

Non sans pédanterie, je lui répondis :

- II y a ici plusieurs bibles anglaises, y compris la première, celle de Jean Wiclef. J'ai également celle de Cipriano de Valera, celle de Luther, qui du point de vue littéraire est la plus mauvaise, et un exemplaire en latin de la Vulgate. Comme vous voyez, ce ne sont pas précisément les bibles qui me manquent.

Après un silence, il me rétorqua :

- Je ne vends pas que des bibles. Je puis vous montrer un livre sacré qui peut-être vous intéressera. Je l'ai acheté à la frontière du Bikanir.

Il ouvrit sa valise et posa l'objet sur la table. C'était un volume in-octavo, relié en toile. Il avait sans aucun doute passé par bien des mains. Je l'examinai ; son poids insolite me surprit. En haut du dos je lus Holy Writ et en bas Bombay.

- Il doit dater du dix-neuvième siècle, observai-je.

- Je ne sais pas. Je ne l'ai jamais su, me fut-il répondu.

Je l'ouvris au hasard. Les caractères m'étaient inconnus. Les pages, qui me parurent assez abîmées et d'une pauvre typographie, étaient imprimées sur deux colonnes à la façon d'une bible. Le texte était serré et disposé en versets. A l'angle supérieur des pages figuraient des chiffres arabes. Mon attention fut attirée sur le fait qu'une page paire portait, par exemple, le numéro 40514 et l'impaire, qui suivait, le numéro 999. Je tournai cette page; au verso la pagination comportait huit chiffres. Elle était ornée d'une petite illustration, comme on en trouve dans les dictionnaires : une ancre dessinée à la plume, comme par la main malhabile d'un enfant.

L'inconnu me dit alors:

- Regardez-la bien. Vous ne la verrez jamais plus.

Il y avait comme une menace dans cette affirmation, mais pas dans la voix.

Je repérai sa place exacte dans le livre et fermai le volume. Je le rouvris aussitôt. Je cherchai en vain le dessin de l'ancre, page par page. Pour masquer ma surprise, je lui dis :

- Il s'agit d'une version de l'Ecriture Sainte dans une des langues hindoues, n'est-ce pas ?

- Non, me répondit-il.

Puis, baissant la voix comme pour me confier un secret :

- J'ai acheté ce volume, dit-il, dans un village de la plaine, en échange de quelques roupies et d'une bible. Son possesseur ne savait pas lire. Je suppose qu'il a pris le Livre des Livres pour une amulette. II appartenait à la caste la plus inférieure; on ne pouvait, sans contamination, marcher sur son ombre. II me dit que son livre s'appelait le livre de sable, parce que ni ce livre ni le sable n'ont de commencement ni de fin.

II me demanda de chercher la première page.

Je posai ma main gauche sur la couverture et ouvris le volume de mon pouce serré contre l'index. Je m'efforçai en vain : il restait toujours des feuilles entre la couverture et mon pouce. Elles semblaient sourdre du livre.

- Maintenant cherchez la dernière.

Mes tentatives échouèrent de même; à peine pus-je balbutier d'une voix qui n'était plus ma voix :

- Cela n'est pas possible.

Toujours à voix basse le vendeur de bibles me dit :

- Cela n'est pas possible et pourtant cela est. Le nombre de pages de ce livre est exactement infini. Aucune n'est la première, aucune n'est la dernière. Je ne sais pourquoi elles sont numérotées de cette façon arbitraire. Peut-être pour laisser entendre que les composants d'une série infinie peuvent être numérotés de façon absolument quelconque.

Puis, comme s'il pensait à voix haute, il ajouta :

- Si l'espace est infini, nous sommes dans n'importe quel point de l'espace. Si le temps est infini, nous sommes dans n'importe quel point du temps.

Ses considérations m'irritèrent.

- Vous avez une religion, sans doute ? lui demandai-je.

- Oui, je suis presbytérien. Ma conscience est tranquille. Je suis sûr de ne pas avoir escroqué l'indigène en lui donnant la Parole du Seigneur en échange de son livre diabolique.

Je l'assurai qu'il n'avait rien à se reprocher et je lui demandai s'il était de passage seulement sous nos climats. Il me répondit qu'il pensait retourner prochainement dans sa patrie. C'est alors que j'appris qu'il était Écossais, des îles Orcades. Je lui dis que j'aimais personnellement l'Ecosse, ayant une véritable passion pour Stevenson et pour Hume.

- Et pour Robbie Burns, corrigea-t-il.

Tandis que nous parlions je continuais à feuilleter le livre infini.

- Vous avez l'intention d'offrir ce curieux spécimen au British Muséum ? lui demandai-je, feignant l'indifférence.

- Non. C'est à vous que je l'offre, me répliqua-t-il, et il énonça un prix élevé.

Je lui répondis, en toute sincérité, que cette somme n'était pas dans mes moyens et je me mis à réfléchir. Au bout de quelques minutes, j'avais ourdi mon plan.

- Je vous propose un échange, lui dis-je. Vous, vous avez obtenu ce volume contre quelques roupies et un exemplaire de l'Écriture Sainte ; moi, je vous offre le montant de ma retraite, que je viens de toucher, et la bible de Wiclef en caractères gothiques. Elle me vient de mes parents.

- A black letter Wiclef ! murmura-t-il.

J'allai dans ma chambre et je lui apportai l'argent et le livre. Il le feuilleta et examina la page de titre avec une ferveur de bibliophile.

- Marché conclu, me dit-il.

Je fus surpris qu'il ne marchandât pas. Ce n'est que par la suite que je compris qu'il était venu chez moi décidé à me vendre le livre. Sans même les compter, il mit les billets dans sa poche.

Nous parlâmes de l'Inde, des Orcades et des jarls norvégiens qui gouvernèrent ces îles. Quand l'homme s'en alla, il faisait nuit. Je ne l'ai jamais revu et j'ignore son nom.

Je comptais ranger le Livre de Sable dans le vide qu'avait laissé la bible de Wiclef, mais je décidai finalement de le dissimuler derrière des volumes dépareillés des Mille et Une Nuits.

Je me couchai mais ne dormis point. Vers trois ou quatre heures du matin, j'allumai. Je repris le livre impossible et me mis à le feuilleter. Sur l'une des pages, je vis le dessin d'un masque. Le haut du feuillet portait un chiffre, que j'ai oublié, élevé à la puissance 9.

Je ne montrai mon trésor à personne. Au bonheur de le posséder s'ajouta la crainte qu'on ne me le volât, puis le soupçon qu'il ne fût pas véritablement infini. Ces deux soucis vinrent accroître ma vieille misanthropie. J'avais encore quelques amis ; je cessai de les voir. Prisonnier du livre, je ne mettais pratiquement plus les pieds dehors. J'examinai à la loupe le dos et les plats fatigués et je repoussai l'éventualité d'un quelconque artifice. Je constatai que les petites illustrations se trouvaient à deux mille pages les unes des autres. Je les notai dans un répertoire alphabétique que je ne tardai pas à remplir. Elles ne réapparurent jamais. La nuit, pendant les rares intervalles que m'accordait l'insomnie, je rêvais du livre.

L'été déclinait quand je compris que ce livre était monstrueux. Cela ne me servit à rien de reconnaître que j'étais moi-même également monstrueux, moi qui le voyais avec mes yeux et le palpais avec mes dix doigts et mes ongles. Je sentis que c'était un objet de cauchemar, une chose obscène qui diffamait et corrompait la réalité.

Je pensai au feu, mais je craignis que la combustion d'un livre infini ne soit pareillement infinie et n'asphyxie la planète par sa fumée.

Je me souvins d'avoir lu quelque part que le meilleur endroit où cacher une feuille c'est une forêt. Avant d'avoir pris ma retraite, je travaillais à la Bibliothèque nationale, qui abrite neuf cent mille livres ; je sais qu'à droite du vestibule, un escalier en colimaçon descend dans les profondeurs d'un sous-sol où sont gardés les périodiques et les cartes. Je profitai d'une inattention des employés pour oublier le livre de sable sur l'un des rayons humides. J'essayai de ne pas regarder à quelle hauteur ni à quelle distance de la porte.

Je suis un peu soulagé mais je ne veux pas même passer rue Mexico.

Borges, J. L. (1978). "Le Livre de sable". Le Livre de Sable.

01Le Miroir et le masque

Après la bataille de Clontarf, où l'ennemi norvégien connut la honte de la défaite, le Grand Roi parla ainsi au poète :

- Les exploits les plus éclatants perdent leur lustre si on ne les coule pas dans le bronze des mots. Je veux que tu proclames ma victoire et chantes ma louange. Je serai Énée ; tu seras mon Virgile. Te sens-tu capable d'entreprendre cette oeuvre qui nous rendra tous les deux immortels ?

- Oui, mon Roi, dit le poète. Je suis le grand Ollan. J'ai passé douze hivers à étudier l'art de la métrique. Je sais par coeur les trois cent soixante fables sur lesquelles se fonde la véritable poésie. Les cycles d'Ulster et de Munster sont dans les cordes de ma harpe. Les règles m'autorisent à user des mots les plus archaïques du langage et des métaphores les plus subtiles. Je connais les arcanes de l'écriture secrète qui permet à notre art d'échapper aux indiscrètes investigations de la foule. Je peux célébrer les amours, les vols de bétail, les périples, les guerres. Je connais les ascendances mythologiques de toutes les maisons royales d'Irlande. Je sais les vertus des herbes, l'astrologie justiciaire, les mathématiques et le droit canon. Aux joutes oratoires, j'ai battu mes rivaux. Je me suis exercé à la satire, qui provoque des maladies de peau, et même la lèpre. Je sais manier l'épée, comme je l'ai prouvé en combattant pour toi. Il n'y a qu'une chose que je ne sache faire, c'est te remercier assez du don que tu me fais. Le Roi, que fatiguaient facilement les longs discours prononcés par d'autres que lui-même, répondit avec soulagement :

- Je sais parfaitement tout cela. On vient de m'apprendre que le rossignol a déjà chanté en Angleterre. Quand auront passé les pluies et les neiges, quand le rossignol sera revenu de ses terres du Sud, tu réciteras ton poème à ma louange devant la cour et devant le Collège des Poètes. Je te donne une année entière. Tu cisèleras chaque syllabe et chaque mot. La récompense, tu le sais, ne sera pas indigne de mes façons royales ni de tes veilles inspirées.

- O Roi, la meilleure récompense est de contempler ton visage, dit le poète qui était aussi un courtisan.

Il fit ses révérences et s'en fut, ébauchant déjà quelque strophe. Le délai expiré, qui compta épidémies et révoltes, le poète présenta son panégyrique. Il le déclama avec une sûre lenteur, sans un coup d'oeil au manuscrit. Le Roi ponctuait son discours d'un hochement de tête approbateur. Tous imitaient son geste, même ceux qui, massés aux portes, ne pouvaient entendre le moindre mot. Quand le poète se tut, le Roi parla.

- Ton œuvre mérite mon suffrage. C'est une autre victoire. Tu as donné à chaque mot son sens véritable et à chaque substantif l'épithète que lui donnèrent les premiers poètes. Il n'y a pas dans tout ce poème une seule image que n'aient employée les classiques. La guerre est un beau tissu d'hommes et le sang l'eau de l'épée. La mer a son dieu et les nuages prédisent l'avenir. Tu as manié avec adresse la rime, l'allitération, l'assonance, les nombres, les artifices de la plus fine rhétorique, la savante alternance des mètres. Si toute la littérature de l'Irlande venait à se perdre -amen absit - on pourrait la reconstituer sans en rien perdre avec ton ode classique. Trente scribes vont la retranscrire douze fois.

Après un silence, il reprit :

- Tout cela est bien et pourtant rien ne s'est produit. Dans nos artères le sang ne bat pas plus vite. Nos mains n'ont pas cherché à saisir les arcs. Personne n'a pâli. Personne n'a poussé un cri de guerre, personne n'est allé affronter les Vikings. Dans un délai d'un an nous applaudirons un autre poème à ma louange, ô poète. En témoignage de notre satisfaction, reçois ce miroir qui est d'argent.

- Je te rends grâce et je comprends, dit le poète.

Les étoiles du ciel reprirent leurs chemins de lumière. Le rossignol de nouveau chanta dans les forêts saxonnes et le poète revint avec son manuscrit, moins long que le précédent. Il ne le récita pas de mémoire; il le lut avec un manque visible d'assurance, omettant certains passages, comme si lui-même ne les comprenait pas entièrement ou qu'il ne voulût pas les profaner. Le texte était étrange. Ce n'était pas une description de la bataille, c'était la bataille. Dans son désordre belliqueux s'agitaient le Dieu qui est Trois en Un, les divinités païennes d'Irlande et ceux qui devaient guerroyer des siècles plus tard, au début de l'Edda Majeure. La forme n'en était pas moins surprenante. Un substantif au singulier était sujet d'un verbe pluriel. Les prépositions échappaient aux normes habituelles. L'âpreté alternait avec la douceur. Les métaphores étaient arbitraires ou semblaient telles. Le Roi échangea quelques mots avec les hommes de lettres qui l'entouraient et parla ainsi :

- De ton premier poème, j'ai dit à juste titre qu'il était une parfaite somme de tout ce qui avait été jusque-là composé en Irlande. Celui-ci dépasse tout ce qui l'a précédé et en même temps l'annule. Il étonne, il émerveille, il éblouit. Il n'est pas fait pour les ignorants mais pour les doctes, en petit nombre. Un coffret d'ivoire en préservera l'unique exemplaire. De la plume qui a produit une oeuvre aussi insigne nous pouvons attendre une oeuvre encore plus sublime. Il ajouta avec un sourire :

- Nous sommes les personnages d'une fable et n'oublions pas que dans les fables c'est le nombre trois qui fait la loi. Le poète se risqua à murmurer :

- Les trois dons du magicien, les triades et l'indiscutable Trinité.

Le Roi reprit :

- Comme témoignage de notre satisfaction, reçois ce masque qui est en or.

- Je te rends grâce et j'ai compris, dit le poète.

Une année passa. Au jour fixé, les sentinelles du palais remarquèrent que le poète n'apportait pas de manuscrit. Stupéfait, le Roi le considéra ; il semblait être un autre. Quelque chose, qui n'était pas le temps, avait marqué et transformé ses traits. Ses yeux semblaient regarder très loin ou être devenus aveugles. Le poète le pria de bien vouloir lui accorder un instant d'entretien. Les esclaves quittèrent la pièce.

- Tu n'as pas composé l'ode ? demanda le Roi.

- Si, dit tristement le poète. Plût au ciel que le Christ Notre-Seigneur m'en eût empêché !

- Tu peux la réciter ?

- Je n'ose.

- Je vais te donner le courage qui te fait défaut, déclara le Roi.

Le poète récita l'ode. Elle consistait en un seul mot.

Sans se risquer à le déclamer à haute voix, le poète et son Roi le murmurèrent comme s'il se fût agi d'une prière secrète ou d'un blasphème. Le Roi n'était pas moins émerveillé ni moins frappé que le poète. Tous deux se regardèrent, très pâles.

- Du temps de ma jeunesse, dit le Roi, j'ai navigué vers le Ponant. Dans une île, j'ai vu des lévriers d'argent qui mettaient à mort des sangliers d'or. Dans une autre, nous nous sommes nourris du seul parfum des pommes enchantées. Dans une autre, j'ai vu des murailles de feu. Dans la plus lointaine de toutes un fleuve passant sous des voûtes traversait le ciel et ses eaux étaient sillonnées de poissons et de bateaux. Ce sont là des choses merveilleuses, mais on ne peut les comparer à ton poème, qui en quelque sorte les contient toutes. Quel sortilège te l'inspira ?

- A l'aube, dit le poète, je me suis réveillé en prononçant des mots que d'abord je n'ai pas compris. Ces mots sont un poème. J'ai eu l'impression d'avoir commis un péché, celui peut-être que l'Esprit ne pardonne pas.

- Celui que désormais nous sommes deux à avoir commis, murmura le Roi. Celui d'avoir connu la Beauté, faveur interdite aux hommes. Maintenant il nous faut l'expier. Je t'ai donné un miroir et un masque d'or ; voici mon troisième présent qui sera le dernier. Il lui mit une dague dans la main droite.

Pour ce qui est du poète nous savons qu'il se donna la mort au sortir du palais ; du Roi nous savons qu'il est aujourd'hui un mendiant parcourant les routes de cette Irlande qui fut son royaume, et qu'il n'a jamais redit le poème.

Borges, J. L. (1978). "Le Miroir et le Masque". Le livre de Sable.

02Les livres intérieurs

Les esthéticiens parlent parfois de "l'achèvement" et de l' "ouverture" de l'œuvre d'art, pour éclairer ce qui se passe au moment de la « consommation" de l'objet esthétique. Une œuvre d'art est d'un côté un objet dont on peut retrouver la forme originelle, telle qu'elle a été conçue par l'auteur, à travers la configuration des effets qu'elle produit sur l'intelligence et la sensibilité du consommateur : ainsi l'auteur crée-t-il une forme achevée afin qu'elle soit goûtée et comprise telle qu'il l'a voulue. Mais d'un autre côté, en réagissant à la constellation des stimuli, en essayant d'apercevoir et de comprendre leurs relations, chaque consommateur exerce une sensibilité personnelle, une culture déterminée, des goûts, des tendances, des préjugés qui orientent sa jouissance dans une perspective qui lui est propre. Au fond, une forme est esthétiquement valable justement dans la mesure où elle peut être envisagée et comprise selon des perspectives multiples, où elle manifeste une grande variété d'aspects et de résonances sans jamais cesser d'être elle-même. (Un panneau de signalisation routière ne peut, au contraire, être envisagé que sous un seul aspect; le soumettre à une interprétation fantaisiste, ce serait lui retirer jusqu'à sa définition.) En ce premier sens, toute œuvre d'art, alors même qu'elle est forme achevée et "close" dans sa perfection d'organisme exactement calibré, est "ouverte" au moins en ce qu'elle peut être interprétée de différentes façons sans que son irréductible singularité en soit altérée. Jouir d'une œuvre d'art revient à en donner une interprétation, une exécution, à la faire revivre dans une perspective originale.

Une œuvre littéraire n'est jamais complète, ou, si l'on préfère, ne constitue pas un monde complet, au sens où l'est, quelles que soient ses imperfections, celui dans lequel nous vivons. Si elle emprunte des éléments à des mondes déjà existants, dont le nôtre, elle ne donne pas à voir et à vivre un univers entier, mais délivre une série d'informations parcellaires qui ne seraient pas suffisantes sans notre intervention. Il serait plus juste alors de parler, à propos de cet espace littéraire insuffisant, de fragments de monde.

Dès lors, l'activité de la lecture et de la critique est contrainte de compléter ce monde. Ajouter des données là où elles font défaut, finir les descriptions, poursuivre des pensées inachevées, inventer du passé et de l'avenir au texte. Ainsi l'œuvre se prolonge-t-elle chez chaque lecteur, qui, en venant l'habiter, la termine temporairement pour lui-même. Cette clôture personnelle concerne tous les niveaux de l'œuvre, notamment ceux où la littérature est en manque de représentation par rapport à l'image. On peut supposer que son mouvement est largement déterminé – par exemple du point de vue des phénomènes identificatoires – par l'inconscient du lecteur.

Sans doute serait-il souhaitable, en toute rigueur, que cette activité de complément soit aussi limitée que possible [...]. Mais il n'est pas sûr que cela soit réalisable et que l'on puisse facilement empêcher, même pour des textes plus explicites qu'Hamlet, le travail de l'imagination de se donner libre cours. Et ce d'autant plus que la reconnaissance de l'inconscient conduit à privilégier une conception de la lecture où dominent les images intimes venues d'une histoire incomparable, le texte n'étant plus accessible qu'au travers de découpes à chaque fois individuelles.

Cette incomplétude est particulièrement perceptible dans le cas du personnage littéraire. Structure ouverte et toujours en excès, qu'il est impossible de réduire aux mots qui lui donnent souffle, il est pour une part spécifié par le texte, mais aussi pour une part non négligeable produit par le lecteur, dont il est au moins partie prenante quand il n'en constitue pas, par projection, le prolongement direct. Pour cette raison il est particulièrement représentatif de la difficulté – évoquée au chapitre précédent – à immobiliser le référent, c'est-à-dire à parler de la même chose que ses interlocuteurs.

Pierre Bayard, Enquête sur Hamlet, 2014.

Trompettes. Le rideau se lève, découvrant la scène où commence une pantomime.

LA PANTOMIME

Entrent un roi et une reine qui s'embrassent fort tendrement. La reine s'agenouille et fait au roi force protestations, il la relève et appuie sa tête sur son épaule, puis il s'allonge sur un tertre couvert de fleurs. Elle, le voyant endormi, se retire. Paraît alors un personnage qui ôte au roi sa couronne, embrasse celle-ci, verse un poison dans l'oreille du dormeur, et s'en va. La reine revient et à la vue du roi mort s'abandonne au désespoir. À nouveau, suivi de trois ou quatre figurants, arrive l'empoisonneur. Il semble prendre part au deuil de la reine. On emporte le corps. L'empoisonneur courtise la reine en lui offrant des cadeaux. Elle le repousse d'abord, mais finit par accepter son amour.

OPHÉLIE

Qu'est-ce que cela veut dire, monseigneur ?

HAMLET

Action sournoise et mauvaise, par Dieu ! Et tout le mal qui s'ensuit.

OPHÉLIE

Cette pantomime dit sans doute quel est le sujet de la pièce.

Paraît un comédien.

HAMLET

Celui-ci va nous l'apprendre. Les comédiens ne savent pas garder un secret, ils vont tout vous dire.

OPHÉLIE

Va-t-il nous expliquer ce que l'on nous a montré ?

HAMLET

Oui, et tout ce que vous lui montrerez. Si vous ne rougissez pas d'en faire montre, il ne rougira pas de vous en dire l'usage.

OPHÉLIE

Oh ! vous êtes vilain, vilain. Je vais écouter la pièce.

LE COMÉDIEN

Nous livrons à votre clémence

La tragédie qui commence.

Écoutez-nous s'il vous plaît.

Avec un peu de patience.

Il sort.

HAMLET

Est-ce un prologue, ou la devise d'une bague ?

OPHÉLIE

Cela est bref, monseigneur.

HAMLET

Comme l'amour d'une femme.

Entrent deux comédiens, un roi et une reine.

LE ROI DE COMÉDIE8

Trente fois les coursiers de Phébus ont franchi

Le globe de Tellus et l'onde de Neptune,

D'un éclat emprunté trente fois douze lunes

Douze fois trente fois ont traversé nos nuits,

Depuis qu'Amour lia nos cœurs, depuis qu'Hymen

Dans une sainte union a réuni nos mains.

LA REINE DE COMÉDIE

Puissent Lune et Soleil faire autant d'autres tours

Avant que n'ait cessé de vivre notre amour !

Mais depuis peu, hélas ! vous me semblez si las,

Si malade, et en somme en un si triste état

Que je tremble pour vous. Et pourtant, monseigneur,

De mon anxiété n'ayez aucune peur.

Car l'amour d'une femme et sa peur sont les mêmes :

Ils ne sont rien ou bien se portent aux extrêmes.

Or, ce qu'est mon amour, Sire, vous le savez,

Et tel est mon amour, telle mon anxiété.

Lorsque l'amour est grand, tout est cause de trouble,

Et quand tout inquiète, un grand amour redouble.

LE ROI DE COMÉDIE

Oui, je dois te quitter, mon amour, et bientôt.

Les forces de mon corps n'aspirent qu'au repos.

Honorée, adorée, toi pourtant tu vivras

Dans ce bel univers – où tu accepteras

Peut-être qu'un mari aussi tendre…

LA REINE DE COMÉDIE

Arrêtez !

Qui en prend un second a tué le premier.

Un tel amour serait en mon cœur félonie,

Que maudite je sois si je me remarie !

HAMLET, à part.

Absinthe, absinthe amère.

LA REINE DE COMÉDIE

Le mobile qui porte à de secondes noces

Est moins une passion qu'un sordide négoce.

Une seconde fois je tue mon feu mari

Quand un second mari m'embrasse dans mon lit.

LE ROI DE COMÉDIE

Je sais que vous pensez ce qu'aujourd'hui vous dites,

Mais ce que nous voulons nous l'abandonnons vite.

La mémoire se joue de notre intention

Qui naît dans la violence et meurt de consomption.

De même le fruit vert à l'arbre reste pris

Qui sans qu'on le secoue en tombera, mûri.

Inévitablement nous manquons de payer

Ce qui n'est dû qu'à nous comme seuls créanciers,

Et ce que nous voulons quand la passion nous presse,

La fin de la passion en fait notre paresse.

L'allégresse et le deuil, même les plus violents,

S'achèvent, emportant avec eux les serments.

Où s'ébattait la joie le chagrin se lamente,

La gaieté pour un rien s'attriste et le deuil chante.

Ce monde périra. Faut-il donc s'étonner

Qu'avec notre destin notre amour soit changé ?

Si l'amour en effet mène la destinée

Ou l'inverse, c'est là question toujours posée.

D'un puissant abattu la clientèle fuit,

Un gueux s'élève-t-il, il n'a plus d'ennemi.

Et l'Amour n'est-il pas le serf de Destinée,

Puisqu'on voit la grandeur d'amis environnée

Tandis que le besoin, cherche-t-il un appui,

Voit de ses faux amis surgir des ennemis.

Mais pour en revenir à ma première idée,

Nos vœux s'opposent tant à notre destinée

Que tous nos plans toujours seront jetés à bas.

Nos pensées sont à nous, les faits ne le sont pas.

Crois donc que tu n'auras pas de second mari :

À la mort du premier tu changeras d'avis !

LA REINE DE COMÉDIE

Terre et ciel, privez-moi de fruits et de lumière,

Nuit et jour, privez-moi de liesse et de repos,

Mon espoir et ma foi, décevez mes prières,

Vie frugale d'ermite en prison, sois mon lot,

Et vous, maux dont pâlit la face de la joie,

Que mes plus chers projets deviennent votre proie

– Oui, qu'un malheur sans fin me chasse d'ici-bas,

Si je puis être veuve et ne le rester pas !

HAMLET

Si elle allait se parjurer !

LE ROI DE COMÉDIE

C'est un grave serment… Laissez-moi, mon amour,

Mon esprit s'affaiblit et je voudrais du jour

Tromper par le sommeil l'ennui…

Il dort.

LA REINE DE COMÉDIE

Que ton pauvre cerveau, le sommeil le répare

Et que le mauvais sort jamais ne nous sépare !

Elle sort.

HAMLET

Madame, que pensez-vous de cette pièce ?

LA REINE

La dame fait trop de serments, me semble-t-il.

HAMLET

Oh ! mais elle tiendra parole.

LE ROI

Connaissez-vous le sujet ? N'a-t-il rien qui puisse offenser ?

HAMLET

Offenser ? Absolument pas ; ce n'est qu'un jeu, ils s'empoisonnent pour rire.

LE ROI

Quel est le titre de la pièce ?

HAMLET

Le Piège de la souris. Et pourquoi diable ? Eh bien, au figuré. Cette pièce a pour sujet un meurtre commis à Vienne. Gonzague est le nom du duc, Baptista celui de sa femme, et vous allez voir qu'il s'agit d'un joli tour de coquin, mais n'est-ce pas, peu importe ! Votre Majesté et nous qui avons la conscience pure, cela ne nous émeut pas. Que bronche le cheval blessé, nous, notre col est indemne…

Entre Lucianus avec une fiole de poison. Il se dirige vers le dormeur.

Celui-ci, un certain Lucianus, le neveu du roi.

OPHÉLIE

Vous êtes un vrai coryphée, monseigneur.

HAMLET

Oh ! je saurais bien expliquer ce qui se passe entre vous et votre amoureux, pour peu que je puisse voir le trémoussement des marionnettes.

OPHÉLIE

Quelle pointe, quelle pointe, monseigneur !

HAMLET

Ne tentez pas de l'ébrécher, cela vous ferait gémir.

OPHÉLIE

Meilleur encore, mais pire.

HAMLET

C'est bien ainsi que vous prenez vos maris : pour le meilleur et le pire… Allons, meurtrier ! Par la vérole, finis-en avec tes maudites grimaces et commence ! Au fait, au fait ! « Le corbeau croassant beugle : Vengeance ! »

LUCIANUS

Pensée noire, main prompte, drogue sûre,

Convenance de l'heure, absence des témoins !

Ô toi faite à minuit, ô fétide mixture

Qu'Hécate a infectée de ses funestes soins,

Par l'affreuse magie de tes propriétés

Dévaste sans retard la vie et la santé.

Il verse le poison dans les oreilles du dormeur.

HAMLET

Il l'empoisonne dans son jardin pour lui ravir ses états. Son nom est Gonzague, on peut en lire l'histoire, elle est écrite dans l'italien le plus pur. Et maintenant vous allez voir comment le meurtrier se fait aimer de la femme de Gonzague.

OPHÉLIE

Le roi se lève !

HAMLET

Quoi, effrayé par un tir à blanc ?

LA REINE

Êtes-vous souffrant, monseigneur ?

POLONIUS

Qu'on interrompe la pièce !

LE ROI

Donnez-moi un flambeau ! Partons !

POLONIUS

Des flambeaux, des flambeaux, des flambeaux !

Tous sortent, sauf Hamlet et Horatio.

Exercice

1. Parmi les titres suivants, lesquels relèvent de la didactique du français ?

2. Au regard de ces titres, formulez des questions légitimes en didactique du français.

Ahr, S. & Joole, P. (2010). Débats et carnets de lecteurs, de l'école au collège. Le français aujourd'hui, 168, 69-82.

Angoujard, A., & Romian, H. (1994). Savoir orthographier à l'école primaire. INRP Hachette éducation.

Astolfi, J.-P. (1997). L'Erreur, un outil pour enseigner. ESF éditeur.

Baltazart, V. (2021). Emotions et Apprentissages.

Bousquet S., Cogis D., Ducard D., Massonnet J., Jaffre J.-P. (1999). Acquisition de l'orthographe et modes cognitifs. Revue française de pédagogie, volume 126, pp. 23-37.

Bucheton D. (2014). Refonder l'enseignement de l'écriture. Retz.

Charlot B. (2000). Le Rapport au savoir en milieu populaire : "apprendre à l'école" et "apprendre la vie". VEI Enjeux, n° 123.

De Vecchi, G. (2021). Evaluer sans dévaluer : Pour une pédagogie positive. Hachette Education.

Dolz, J. & Schneuwly, B. (1998). Pour un enseignement de l'oral : initiation aux genres formels à l'école. Paris : ESF.

Dufays, J., Gemenne, L., & Ledur, D. (2015). Pour une lecture littéraire. De Boeck Superieur.

Dupas, M. & Garcia-Debanc, C. (2022). S'approprier le fantastique en Quatrième par l'écriture de la peur : stéréotypes et lexique des émotions. Le français aujourd'hui, 216, 73-86.

Goigoux, R. (1998). Apprendre à lire : de la pratique à la théorie. In : Repères, n°18, pp. 147-162.

Hourst, B. (2014). Former sans ennuyer : concevoir et réaliser des projets de formation et d’enseignement. Editions Eyrolles.

Pilorgé, J. (2010). Un lieu de tension entre posture de lecteur et posture de correcteur : les traces des enseignants de français sur les copies des élèves. Pratiques, 145‑146, 85‑103.

Reuter, Y. (1989). L'enseignement de l'écriture. Histoire et problématique. Pratiques, 61(1), 68‑90.

Reynaud, L. (2022). Faire collectif pour apprendre : des clés pour mettre la coopération au service des apprentissages.

Tauveron C. (2009). Pratiques ordinaires du brouillon et de ses entours : quelles références aux pratiques des écrivains ? Repères n°40, 79-109.

Wilkinson, K. & Nadeau, M. (2010). La dictée 0 faute : une dictée pour apprendre. Québec français, (156), 71–73.

XX

Citations

Il m'offre de me conduire à la salle des catalogues et de m'y laisser seul, bien que ce soit en principe interdit, les bibliothécaires seuls ayant le droit d'y travailler. Ainsi, je me trouvai réellement dans le Saint des Saints de la bibliothèque. J'avais l'impression, je t'assure, d'être entré à l'intérieur d'un crâne. Il n'y avait rien autour de moi que des rayons avec leurs cellules de livres, partout des échelles pour monter, et sur les tables et les pupitres rien que des catalogues et des bibliographies, toute la quintessence du savoir, nulle part un livre sensé, lisible, rien que des livres sur des livres : ça sentait diablement la matière grise, et je ne me flatte pas en disant que j'avais l'impression d'être arrivé à quelque chose ! Mais aussi bien, naturellement, quand le type a voulu me laisser seul, je me suis senti tout drôle, pas tranquille, pour tout dire : recueilli et pas tranquille. Il grimpe comme un singe sur une échelle, fonce sur un volume évidemment visé d'en bas, tombe juste dessus, me le descend et dit : "J'ai là pour vous, mon général, une bibliographie des bibliographies (tu vois ce que c'est ?), c'est-à-dire la liste alphabétique des listes alphabétiques des titres de tous les livres et travaux qui ont été consacrés durant ces cinq dernières années aux progrès des sciences éthiques, à l'exclusion de la théologie morale et des belles-lettres…" Du moins est-ce à peu près ce qu'il m'explique, après quoi il veut s'enfuir. J'ai juste le temps de l'accrocher par son veston, et me cramponne à lui. "Monsieur le bibliothécaire, m'écrié-je, vous ne pouvez pas m'abandonner sans m'avoir révélé le secret grâce auquel vous arrivez à vous retrouver dans ce… (oui, j'ai employé imprudemment le mot de cabanon, parce que c'est l'impression que j'avais eue tout à coup) dans ce cabanon de livres !" Il a dû mal me comprendre : dans la suite, je me suis souvenu de ce qu'on prétend, que les fous aiment toujours à reprocher leur folie aux autres ; en tout cas, il ne quittait pas mon sabre des yeux et ne tenait plus en place. Là-dessus, je puis dire qu'il m'a fait une sacrée frousse. Comme je le tenais toujours par son veston, le voilà qui tout à coup se redresse, comme s'il devenait trop grand pour son pantalon flottant, et me dit d'une voix qui s'attardait significativement sur chaque mot, comme s'il allait maintenant révéler le secret de ces murs : "Mon général ! Vous voulez savoir comment je puis connaître chacun de ces livres ? Rien ne m'empêche de vous le dire : c'est parce que je n'en lis aucun !"

Là, vraiment, c'en était trop ! Devant ma stupeur, il a bien voulu s'expliquer. Le secret de tout bon bibliothécaire est de ne jamais lire, de toute la littérature qui lui est confiée, que les titres et la table des matières. "Celui qui met le nez dans le contenu est perdu pour la bibliothèque ! m'apprit-il. Jamais il ne pourra avoir une vue d'ensemble !"

Le souffle coupé, je lui demande : "Ainsi, vous ne lisez jamais un seul de ces livres ?

— Jamais. À l'exception des catalogues."

Musil, R. (2004). L'homme sans qualités : roman. Seuil.

Ainsi les livres dont nous parlons ne sont-ils pas seulement les livres réels qu'une imaginaire lecture intégrale retrouverait dans leur matérialité objective, mais aussi des livres-fantômes qui surgissent au croisement des virtualités inabouties de chaque livre et de nos inconscients, et dont le prolongement nourrit nos rêveries et nos conversations plus sûrement encore que les objets réels dont ils sont théoriquement issus.

On voit comment la discussion sur un livre ouvre à un espace où les notions de vrai et de faux [...] perdent beaucoup de leur validité. Il est d'abord difficile de savoir avec précision si l'on a ou non lu un livre, tant la lecture est le lieu de l'évanescence. Il est ensuite à peu près impossible de savoir si les autres l'ont lu, ce qui impliquerait d'abord qu'ils puissent eux-mêmes répondre à cette question. Enfin, le contenu du texte est une notion floue, tant il est difficile d'affirmer avec certitude que quelque chose ne s'y trouve pas.

L'espace virtuel de la discussion sur les livres est donc marqué par une grande indécision, qui concerne aussi bien les acteurs de cette scène, inaptes à dire rigoureusement ce qu'ils ont lu, que l'objet mobile de leur discussion. Mais cette indécision ne présente pas que des inconvénients. Elle offre aussi des opportunités si les différents habitants de cette bibliothèque fugitive saisissent leur chance et en profitent pour la transformer en un authentique espace de fiction. [...]

Dans un autre de ses romans, Oreiller d'herbes, Sôseki nous présente un peintre qui s'est retiré dans les montagnes pour faire le point sur son art. Un jour entre dans la pièce où il travaille la fille de sa logeuse, qui, le voyant avec un livre, lui demande ce qu'il est en train de lire. Le peintre lui répond qu'il l'ignore, puisque sa méthode consiste à ouvrir le livre au hasard et à lire la page qui lui tombe sous les yeux sans rien savoir du reste. Devant la surprise de la jeune femme, le peintre lui explique qu'il est pour lui plus intéressant de procéder ainsi : "J'ouvre le livre au hasard comme je tirerais au sort et je lis la page qui me tombe sous les yeux et c'est là ce qui est intéressant." La femme lui suggère alors de lui montrer comment il lit, ce qu'il accepte de faire, en lui donnant au fur et à mesure une traduction japonaise du livre anglais qu'il a en main. Il y est question d'un homme et d'une femme dont on ignore tout sinon qu'ils se trouvent sur un bateau à Venise. À la question de sa compagne, désireuse de savoir qui sont ces personnages, le peintre répond qu'il n'en sait rien, puisqu'il n'a pas lu le livre, et qu'il tient précisément à ne pas le savoir :

- Qui sont cet homme et cette femme ?

- Moi-même je n'en sais rien. Mais c'est justement pour cela que c'est intéressant. On n'a pas à se soucier de leurs relations jusque-là. Tout comme vous et moi qui nous retrouvons ensemble, ce n'est que cet instant qui compte.

Ce qui est important dans le livre lui est extérieur, puisque c'est le moment du discours dont il est le prétexte ou le moyen. Parler d'un livre concerne moins l'espace de ce livre que le temps du discours à son sujet. Ici, la véritable relation ne concerne pas les deux personnages du livre, mais le couple de ses "lecteurs". Or ceux-ci pourront d'autant mieux communiquer que le livre les gênera moins et qu'il demeurera un objet plus ambigu. C'est à ce prix que les livres intérieurs de chacun auront quelque chance [...] de se relier un bref moment les uns aux autres.

Ainsi convient-il, pour chaque livre surgi au hasard des rencontres, de se garder de le réduire par des affirmations trop précises, mais bien plutôt de l'accueillir dans toute sa polyphonie, pour ne rien laisser perdre de ses virtualités. Et d'ouvrir ce qui vient de ce livre – titre, fragment, citation vraie ou fausse –, comme ici l'image du couple sur le bateau à Venise, à toutes les possibilités de liens susceptibles, en cet instant précis, d'être créés entre les êtres.

Bayard P. (2007). Comment parler des livres qu'on n'a pas lus.

Il n'y a donc pas une si grande différence entre un livre « lu » – si tant est que cette catégorie ait un sens – et un livre parcouru. Valéry est d'autant mieux fondé à feuilleter les ouvrages dont il parle et Baskerville à les commenter sans les avoir ouverts que la lecture la plus sérieuse et la plus complète s'apparente très vite à un survol, et se transforme après coup en parcours. Il suffit pour en prendre conscience d'ajouter à l'acte de lecture cette dimension que négligent de nombreux théoriciens, celle du temps. La lecture n'est pas seulement connaissance d'un texte ou acquisition d'un savoir. Elle est aussi, et dès l'instant où elle a cours, engagée dans un irrépressible mouvement d'oubli.

Alors même que je suis en train de lire, je commence à oublier ce que j'ai lu et ce processus est inéluctable, il se prolonge jusqu'au moment où tout se passe comme si je n'avais pas lu le livre et où je rejoins le non-lecteur que j'aurais pu rester si j'avais été mieux avisé. Dire que l'on a lu un livre fait alors surtout figure de métonymie. On n'a jamais lu, d'un livre, qu'une partie plus ou moins grande, et cette partie même est condamnée, à plus ou moins long terme, à la disparition. Plus que de livres ainsi, nous nous entretenons, avec nous-même et les autres, de souvenirs approximatifs, remaniés en fonction des circonstances du temps présent.

*

De ce processus d'oubli aucun lecteur ne peut se dire protégé, y compris parmi les plus grands. Il en va ainsi de Montaigne, que l'on a pris l'habitude d'associer à la culture antique et aux bibliothèques et qui se présente pourtant sans difficulté, et avec une forme de franchise qui n'est pas sans annoncer celle de Valéry, comme un lecteur oublieux.

Le défaut de mémoire est en effet un thème persistant des Essais. [...]

Ce défaut général de mémoire a évidemment des effets sur les livres lus, et c'est dès le début du chapitre qu'il leur consacre que Montaigne reconnaît sans ambages sa difficulté à garder trace de ses lectures :

Et si je suis homme de quelque leçon, je suis homme de nulle rétention[42].

Un effacement progressif et systématique, puisqu'il s'en prend successivement à toutes les composantes du livre – de l'auteur au texte –, lesquelles s'évanouissent les unes après les autres de sa mémoire, aussi vite qu'elles y sont entrées :

Je feuillette les livres, je ne les estudie pas : ce qui m'en demeure, c'est chose que je ne reconnois plus estre d'autruy ; c'est cela seulement dequoy mon jugement a faict son profict, les discours et les imaginations dequoy il s'est imbu ; l'autheur, le lieu, les mots et autres circonstances, je les oublie incontinent[43].

Effacement qui est d'ailleurs l'autre face d'un enrichissement, et c'est parce qu'il a fait sien ce qu'il a lu que Montaigne s'empresse de l'oublier, comme si le livre n'était que le support transitoire d'une sagesse impersonnelle et n'avait plus, sa charge accomplie, qu'à disparaître après avoir délivré son message. Mais que l'oubli n'ait pas seulement des aspects négatifs ne résout pas tous les problèmes, notamment psychologiques, qui lui sont liés et ne dissipe pas l'angoisse, accrue par la nécessité quotidienne de parler aux autres, de ne rien pouvoir fixer dans sa mémoire.

*

Il est vrai que chacun connaît des désagréments de ce type, et il en va de toute lecture de ne produire qu'une connaissance fragile et temporaire. Ce qui semble en revanche particulier à Montaigne et indique l'ampleur de ses troubles de mémoire est qu'il se révèle incapable de se rappeler s'il a lu tel ou tel ouvrage :

Pour subvenir un peu à la trahison de ma mémoire et à son défaut, si extreme qu'il m'est advenu plus d'une fois de reprendre en main des livres comme recents et à moy inconnus, que j'avoy leu soigneusement quelques années auparavant et barbouillé de mes notes, j'ay pris en coustume, depuis quelque temps, d'adjouter au bout de chasque livre (je dis de ceux desquels je ne me veux servir qu'une fois) le temps auquel j'ay achevé de le lire et le jugement que j'en ay retiré en gros, afin que cela me represente au moins l'air et Idée générale que j'avois conceu de l'autheur en le lisant[44].

Le problème de la mémoire se révèle ici plus aigu, puisque ce n'est plus sur le livre, mais sur sa lecture que l'oubli intervient. Celui-ci n'efface plus seulement l'objet – dont les contours demeureraient au moins vaguement à la pensée –, mais l'acte même de lire, comme si la radicalité de l'effacement finissait par gagner tout ce qui concerne l'objet. Et on est en droit de ce fait de se demander si une lecture dont on ne se souvient même pas qu'elle a eu lieu peut encore garder le nom de lecture. [...]

*

Plus encore que les autres auteurs rencontrés, Montaigne, avec ses expériences répétées d'éclipsé de soi, donne le sentiment d'effacer toute limite entre lecture et non-lecture. Dès lors en effet que tout livre lu commence immédiatement à disparaître de la conscience, au point qu'il devient impossible de se rappeler si on l'a lu, la notion même de lecture tend à perdre toute pertinence, n'importe quel livre, ouvert ou non, finissant par équivaloir à n'importe quel autre.

Si elle semble grossir le trait, la relation de Montaigne aux livres ne fait pourtant que dire la vérité de la relation que nous entretenons avec eux. Nous ne gardons pas en notre mémoire des livres homogènes, mais des fragments arrachés à des lectures partielles, souvent mêlés les uns aux autres, et de surcroît remaniés par nos fantasmes personnels : des bribes de livres falsifiées, analogues aux souvenirs-écrans dont parle Freud, qui ont surtout pour fonction d'en dissimuler d'autres.

Plus que de lecture, c'est de délecture qu'il faudrait alors parler à la suite de Montaigne, pour qualifier ce mouvement incessant d'oubli des livres dans lequel nous sommes entraînés : un mouvement fait à la fois de disparition et de brouillage des références, qui transforme les livres, souvent réduits à leurs titres ou à quelques pages approximatives, en ombres vagues glissant à la surface de notre conscience.

Que les livres ne soient pas seulement liés à la connaissance, mais aussi à la perte de mémoire, voire d'identité, est un élément qui doit demeurer présent à toute réflexion sur la lecture, faute de quoi elle ne prendrait en compte que le côté positif et accumulatif de la fréquentation des textes. Lire, ce n'est pas seulement s'informer, c'est aussi – et peut-être surtout – oublier, et c'est donc se heurter à ce qui en nous est oubli de nous.

Le sujet de la lecture dont l'image se dégage de ces pages de Montaigne n'est donc pas un sujet unifié et assuré de lui-même, mais un être incertain, perdu entre des fragments de textes qu'il peine à identifier, et que la vie ne cesse de confronter à des situations terrifiantes où, devenu incapable de séparer ce qui est à lui de ce qui est à l'autre, il court le risque à tout moment, dans ses rencontres avec les livres, de se heurter à sa propre folie.

Bayard, P. (2007). Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? Les Editions de Minuit.

Cette première incertitude sur les compétences des interlocuteurs se double d'une seconde, déjà relevée chez Balzac mais ici accentuée, portant cette fois sur le livre lui-même. S'il est difficile de connaître ce que sait l'autre et ce que l'on sait soi-même, c'est aussi qu'il n'est pas si aisé de savoir ce qu'il y a dans un texte. Et ce doute ne concerne pas seulement sa valeur, comme chez Balzac, mais s'étend à son « contenu ».

Ainsi en va-t-il du roman de Frédéric Harrison, Theophano, sur lequel il serait, d'après l'esthète aux lunettes à montures dorées, possible de se tromper ou de leurrer l'autre. Publié en 1904, il appartient à un genre que l'on pourrait appeler celui du roman byzantin. Il commence en 956 après Jésus-Christ et s'étend jusqu'en 969, et raconte la contre-attaque victorieuse menée contre l'Islam par l'empereur de Constantinople, Nicéphore Phocas.

La question s'impose alors à l'esprit de savoir si l'esthète raconte ou non des histoires en commentant la fin dramatique de l'héroïne, ce qui est d'ailleurs une autre manière de se demander si Sôseki parle ou non d'un livre qu'il n'a pas lu. Peut-on dire ainsi que l'héroïne meurt, et, dans l'hypothèse où la réponse serait affirmative, sa mort émeut-elle au point de faire passer un frisson dans le dos ?

Il n'est pas si simple de répondre à cette question. Il est vrai que le personnage historique que l'on aurait tendance à considérer comme l'héroïne, Theophano – épouse de l'empereur Nicéphore, qu'elle aide à faire assassiner –, ne meurt pas, mais, à la dernière page du livre, est faite prisonnière et exilée. Il s'agit donc bien d'une forme de mort, ou, à tout le moins, de disparition, et un lecteur ayant effectivement lu le livre peut en toute bonne foi avoir oublié les circonstances précises de son élimination et se rappeler simplement qu'il lui arrive malheur, sans qu'on puisse pour autant l'accuser de ne pas avoir lu le livre.

Le problème se complique encore si l'on remarque qu'il n'y a pas une, mais deux héroïnes dans le roman. La seconde, la princesse Agatha, héroïne discrète et positive, en apprenant la mort au combat de son bien-aimé, Basil Digenes – compagnon de l'empereur Nicéphore –, se retire dans un couvent. Le passage est d'autant plus réussi qu'il ne donne pas lieu à des excès de lyrisme. Il y a donc bien disparition émouvante d'un personnage féminin, et se rappeler après-coup qu'il est mort ne peut guère servir de critère pour évaluer la probabilité que le soi-disant lecteur ait lu le livre.

À un tout autre niveau que celui de la question factuelle de savoir si l'héroïne meurt ou non dans Theophano, l'esthète est parfaitement fondé à vanter la qualité de ce passage, car d'une certaine manière il s'y trouve bien, au moins à titre de virtualité inaboutie. Il est peu de romans d'aventures de cette époque qui ne comportent un personnage féminin, et on voit mal comment entretenir un temps l'intérêt du lecteur sans y placer une histoire d'amour. Et comment dès lors ne pas en faire mourir l'héroïne, sauf à raconter une histoire qui finit bien, ce à quoi la littérature est traditionnellement peu propice ?

Il est donc doublement difficile de savoir si l'esthète a lu ou non Theophano. Il n'est d'abord pas si inexact de dire qu'il y est question de la mort d'une héroïne, même si le terme de disparition serait plus approprié. Par ailleurs, se tromper sur ce point ne prouve en rien qu'il ne l'a pas lu, la prégnance de ce fantasme de la mort de l'héroïne étant telle qu'il est normal qu'il s'associe au livre dès après sa lecture et en fasse d'une certaine manière partie intégrante.

Ainsi les livres dont nous parlons ne sont-ils pas seulement les livres réels qu'une imaginaire lecture intégrale retrouverait dans leur matérialité objective, mais aussi des livres-fantômes qui surgissent au croisement des virtualités inabouties de chaque livre et de nos inconscients, et dont le prolongement nourrit nos rêveries et nos conversations plus sûrement encore que les objets réels dont ils sont théoriquement issus.

*

On voit comment la discussion sur un livre ouvre à un espace où les notions de vrai et de faux, contrairement à ce que croit l'esthète aux lunettes à montures dorées, perdent beaucoup de leur validité. Il est d'abord difficile de savoir avec précision si l'on a ou non lu un livre, tant la lecture est le lieu de l'évanescence. Il est ensuite à peu près impossible de savoir si les autres l'ont lu, ce qui impliquerait d'abord qu'ils puissent eux-mêmes répondre à cette question. Enfin, le contenu du texte est une notion floue, tant il est difficile d'affirmer avec certitude que quelque chose ne s'y trouve pas. L'espace virtuel de la discussion sur les livres est donc marqué par une grande indécision, qui concerne aussi bien les acteurs de cette scène, inaptes à dire rigoureusement ce qu'ils ont lu, que l'objet mobile de leur discussion. Mais cette indécision ne présente pas que des inconvénients. Elle offre aussi des opportunités si les différents habitants de cette bibliothèque fugitive saisissent leur chance et en profitent pour la transformer en un authentique espace de fiction.

Que la bibliothèque virtuelle de nos échanges sur les livres relève de la fiction ne doit pas être pris de manière péjorative. Elle est en effet en mesure, si ses données sont respectées par ses occupants, de favoriser une forme de création originale. Cette création peut se faire à partir des échos que l'évocation du livre fait surgir chez ceux qui ne l'ont pas lu. Elle peut être individuelle ou collective. Elle vise, à partir de ces échos entremêlés, à construire le livre le plus adéquat à la situation où se trouvent les non-lecteurs. Un livre n'entretenant certes que des liens faibles avec l'original (quel serait-il au juste ?), mais aussi proche que possible du point de rencontre hypothétique entre les différents livres intérieurs.

Dans un autre de ses romans, Oreiller d'herbes, Sôseki nous présente un peintre qui s'est retiré dans les montagnes pour faire le point sur son art. Un jour entre dans la pièce où il travaille la fille de sa logeuse, qui, le voyant avec un livre, lui demande ce qu'il est en train de lire. Le peintre lui répond qu'il l'ignore, puisque sa méthode consiste à ouvrir le livre au hasard et à lire la page qui lui tombe sous les yeux sans rien savoir du reste. Devant la surprise de la jeune femme, le peintre lui explique qu'il est pour lui plus intéressant de procéder ainsi : « J'ouvre le livre au hasard comme je tirerais au sort et je lis la page qui me tombe sous les yeux et c'est là ce qui est intéressant. ».

La femme lui suggère alors de lui montrer comment il lit, ce qu'il accepte de faire, en lui donnant au fur et à mesure une traduction japonaise du livre anglais qu'il a en main. Il y est question d'un homme et d'une femme dont on ignore tout sinon qu'ils se trouvent sur un bateau à Venise. À la question de sa compagne, désireuse de savoir qui sont ces personnages, le peintre répond qu'il n'en sait rien, puisqu'il n'a pas lu le livre, et qu'il tient précisément à ne pas le savoir :

— Qui sont cet homme et cette femme ?

— Moi-même je n'en sais rien. Mais c'est justement pour cela que c'est intéressant. On n'a pas à se soucier de leurs relations jusque-là. Tout comme vous et moi qui nous retrouvons ensemble, ce n'est que cet instant qui compte[119].

Ce qui est important dans le livre lui est extérieur, puisque c'est le moment du discours dont il est le prétexte ou le moyen. Parler d'un livre concerne moins l'espace de ce livre que le temps du discours à son sujet. Ici, la véritable relation ne concerne pas les deux personnages du livre, mais le couple de ses « lecteurs ». Or ceux-ci pourront d'autant mieux communiquer que le livre les gênera moins et qu'il demeurera un objet plus ambigu. C'est à ce prix que les livres intérieurs de chacun auront quelque chance, comme dans le temps distendu d'Un jour sans fin, de se relier un bref moment les uns aux autres.

*

Ainsi convient-il, pour chaque livre surgi au hasard des rencontres, de se garder de le réduire par des affirmations trop précises, mais bien plutôt de l'accueillir dans toute sa polyphonie, pour ne rien laisser perdre de ses virtualités. Et d'ouvrir ce qui vient de ce livre – titre, fragment, citation vraie ou fausse –, comme ici l'image du couple sur le bateau à Venise, à toutes les possibilités de liens susceptibles, en cet instant précis, d'être créés entre les êtres.

Cette ambiguïté n'est pas sans faire penser à celle de l'interprétation dans l'espace psychanalytique. C'est parce que celle-ci peut se comprendre en différents sens qu'elle a une chance d'être entendue par le sujet auquel elle s'adresse, alors qu'elle risque, si elle est trop claire, d'être vécue comme une forme de violence sur l'autre. Et, comme l'interprétation analytique, l'intervention sur un livre est étroitement dépendante du moment juste où elle est faite, et n'a de sens qu'à ce moment-là.

Pour être pleinement efficace, l'intervention sur un livre non lu implique également une mise entre parenthèses de la pensée consciente et raisonnable, suspens qui n'est pas, là encore, sans évoquer l'espace analytique. Ce qu'il nous est possible de dire de notre rapport privé au livre aura d'autant plus de force que nous n'y réfléchirons pas trop et laisserons l'inconscient s'exprimer en nous et évoquer, en ce temps privilégié d'ouverture du langage, les liens secrets qui nous unissent au livre, et, par son biais, à nous-même.

Cette ambiguïté n'est pas contradictoire avec la nécessité, rappelée par Balzac, d'être affirmatif et d'imposer son point de vue sur le livre. Elle en serait plutôt l'autre face. Elle est une façon de montrer que l'on a saisi les spécificités de cet espace de parole et la singularité de chaque intervenant. Si c'est d'un livre-écran que chacun parle, il est bon de ne pas briser l'espace commun et de laisser aux autres, à propos des livres-fantômes qui traversent nos conversations, la possibilité, comme pour nous-même, de non-lire et de rêver.

*

Il n'est pas interdit dans ces conditions de penser que je n'ai finalement rien inventé quand j'ai décidé plus haut de sauver de l'incendie la bibliothèque du Nom de la rose, d'unir Rollo Martins et la compagne de Harry Lime ou de conduire au suicide le héros malheureux de David Lodge. Faits certes non avérés directement par les textes, mais qui, comme tous ceux que j'ai proposés au lecteur dans les œuvres dont j'ai parlé, correspondent pour moi à l'une de leurs logiques vraisemblables et en font donc à mes yeux intrinsèquement partie.

Sans doute pourra-t-on me reprocher, comme à l'esthète aux lunettes à montures dorées, de parler de livres que je n'ai pas lus ou d'avoir raconté des événements qui, à proprement parler, n'y figurent pas. Je n'ai cependant pas eu le sentiment de mentir à leur propos, mais plutôt d'énoncer à chaque fois une forme de vérité subjective en décrivant avec la plus grande précision possible ce que j'en avais perçu, dans la fidélité à moi-même et l'attention au moment et aux circonstances où je ressentais la nécessité de faire appel à eux.

Bayard, P. (2007). Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? Les Editions de Minuit.