Titres choisis par : ❤️ les 2E ; 💙 les 1HLP1 ; 💚 les 1HLP2

Création graphique : 34 studio
www.34studio.fr

L'Académie Hors Concours s'implique dans la réflexion sur l'évolution de la langue et poursuit sa volonté d'intégrer l'écriture inclusive pour cette nouvelle édition.

Les extraits des ouvrages cités sont reproduits en accord avec les éditeur·ices et auteur·ices inscrit·es au prix Hors Concours et aux clubs Hors Concours.

© Académie Hors Concours 2025

ISBN 978-2-957610-39-6

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.

« Notre défi ?

Réinventer la pléiade, désenclaver une littérature encore marginale. »

Le mot de la présidente

Plus que des gâteaux, des bougies, des rires et des chants partagés, les fêtes et les rituels réussissent ce tour de magie essentiel de figer le temps, de suspendre le mouvement, pour dessiner une virgule, un silence, une respiration.

Stoppons la course incessante, la vie à cent à l'heure, la multitude de projets tous plus intéressants les uns que les autres pour savourer ce moment précieux, celui du blanc, du vide, du rien, ce moment qui n'est ni hier ni demain, qui est simplement l'instant présent. Laissons glisser le souffle des bougies sur nos visages, nos épaules, nos poitrines pour sentir l'émotion que cela nous procure d'être si nombreu·ses aujourd'hui, réuni·es pour fêter les 10 ans du prix Hors Concours.

En 10 ans, tout juste 10 ans, déjà 10 ans, qu'est-ce qui a changé ? Quel était le monde en 2016 ? Quels étaient nos désirs, nos rêves et qu'en avons-nous fait ?

Je nous revois avec Marie Marchal, dans les allées du Salon du livre de Paris qui se tenait alors Porte de Versailles, discuter avec les éditeurs et les éditrices présent·es de l'idée d'un prix littéraire dédié exclusivement à la diversité des écritures contemporaines, à l'édition indépendante. Un prix intègre et sérieux, qui valorise la création, affirme la différence, assume l'impertinence. Le tout regroupé dans une Académie, pour inviter les moutons à cinq pattes de l'édition à s'ériger en collectif, au sens exploré par Aristote : le tout est supérieur à la somme des parties. Les réactions des éditeur·ices, qui avaient à cette époque tant de mal à s'entendre - si soucieu·ses de leur autonomie, de leur différence, de leur indépendance, ont dépassé notre enthousiasme. Regrouper les indés, des plus sauvages aux plus anars, c'était une gageure !

Car il faut se souvenir de l'édition indépendante il y a 10 ans à peine : une édition hétéroclite, hétérogène, très politisée, portée par des éditrices et des éditeurs souvent autodidactes et radicaux, capables d'étincelles comme de livres parfois mal ficelés. Un espace engagé, passionnant et passionné, porté par une ferveur, une volonté farouche de changer le monde, de changer les règles, d'écrire ce qu'ils avaient envie de crier si fort. Mais l'énergie et les idées -elles un bon éditeur ? La passion fait-elle une bonne autrice ? Si on ajoute à la recette des compétences, de la structure et de la rigueur, la réponse est incontestablement « oui ». C'est même ce qui fait la force de l'édition indépendante aujourd'hui : marier la fougue et la ferveur à un professionnalisme et une capacité de travail rarement égalés.

La première édition regroupait 50 maisons d'édition de littérature contemporaine et francophone. Notre défi ? Réinventer la pléiade, désenclaver une littérature encore marginale, mal connue des libraires, bibliothécaires, des institutions et de la presse. Tous ont suivi, les professionnel·les nous ont fait confiance et les plus grands noms de la critique littéraire se sont assis à notre table. Sur demande des lectrices et des lecteurs, nous avons ouvert le prix aux amateur·ices de littérature qui souhaitaient aussi faire partie du comité de lecture. Puis aux lycéen·nes, aux étudiant·es, aux adultes, qui ont proposé de créer des clubs de lecture pour se rencontrer et lire ensemble le corpus de textes proposés. C'est un aspect aujourd'hui essentiel de l'aventure : dans les lycées, les médiathèques, les librairies, les clubs permettent à des centaines de lecteurs et de lectrices de découvrir d'autres formes de narration, d'oser des lectures inattendues. Ils incarnent les valeurs du prix Hors Concours : la transmission, l'ouverture, l'exigence, le plaisir.

Il y a eu de l'incertitude, de la fatigue, du découragement aussi. Marie appelée par d'autres projets, la précarité d'une équipe sans cesse renouvelée. Mais vos messages, la confiance des auteur·ices et éditeur·ices, la fidélité des lecteur·ices et des partenaires, les sourires qui se pressent à la cérémonie de remise du prix et surtout la joie d'œuvrer pour un monde plus inclusif ont eu raison de toutes les tempêtes.

Cette année enfin, le salon est devenu festival et s'est tenu sous les incomparables verrières du Grand Palais. L'édition indépendante était placée en majesté, au centre d'un des plus beaux édifices de Paris, d'une des plus belles villes de France, d'un des plus beaux pays du monde. Reconnue par l'interprofession, valorisée, talentueuse, elle colorait les allées, donnait un souffle nouveau à la proposition littéraire. Parallèlement les éditeurs et éditrices se sont organisé·es, ont su dépasser les clivages pour créer une fédération commune et faire entendre leur voix. Les textes ont gagné en qualité, désormais les auteurs et autrices repéré·es par le prix Hors Concours sont au cœur des échanges, pour dessiner un nouveau paysage de l'actualité littéraire.

Une page est écrite, il est temps de muer, d'opérer une métamorphose. Les valeurs, la raison d'agir de l'Académie restent intactes, mais nous avons ouvert de nouvelles portes, fait naître de nouveaux désirs. L'engagement auprès de la francophonie a déjà permis d'intégrer des éditeur·ices et des lecteur·ices de tous pays dans la sélection et dans le comité de lecture du prix Hors Concours. Des clubs se sont créés dans des pays lointains, de l'Argentine à l'Afrique du Sud, de l‘Australie au Chili ou à la Russie, mais aussi dans des espaces plus proches de nous : en centre pénitentiaire ou auprès des publics seniors. Comment aller plus loin, franchir les frontières et faire voyager cette édition francophone à l'international ? Pour la première fois cette année, nous proposerons les extraits de la bibliothèque Hors Concours en anglais. Ce catalogue, diffusé en version numérique uniquement, sera un outil professionnel à destination des maisons d'édition à l'étranger, dans le but de susciter des achats de droits. Le français est la deuxième langue la plus traduite au monde, et les auteur·ices francophones sont plébiscité·es. L'édition internationale pourra alors découvrir en avant-première les talents de demain, faire traduire les livres qui seront les succès à venir.

Enfin, si le prix Hors Concours a incontestablement gagné la reconnaissance des professionnel·les du livre, il est encore peu connu du grand public. Les lecteurs et les lectrices sont pourtant en demande de lectures audacieuses, de portes d'entrée vers des espaces littéraires inédits. Le label Hors Concours, en combinant expérimentation littéraire et plaisir de lecture, est la garantie d'une sélection remarquable, validée par des professionnel·les et critiques littéraires reconnus. Comment désormais populariser le prix ? Comment le faire connaître au-delà des cercles d'initiés ? Déjà les clubs, le comité de lecture, le jury, les institutions, les partenaires, participent à partager la sélection, à intensifier la créativité et la diversité littéraire. Comment élargir le mouvement ?

Libraires, bibliothécaires, journalistes, passionné·es de lecture et de littérature, toutes vos idées, initiatives et énergies seront les bienvenues pour nous aider à faire du prix Hors Concours un levier puissant de recommandation.

Notre rêve dans 10 ans ? Que toutes les lectrices, tous les lecteurs entrent en librairie ou en bibliothèque et demandent le dernier Hors Concours !

Bel été et bonne lecture, Gaëlle Bohé

Prochaine étape : l'international

Dès 2025, le prix Hors Concours part à la rencontre des éditeur·ices partout dans le monde. La sélection est traduite en anglais pour encourager les ventes de droits et faire rayonner l'édition indépendante.

Un engagement francophone

La langue évolue, et la francophonie est un magnifique terrain de jeu ! Du Liban à l'Argentine, de la Belgique à l'Afrique du Sud, les auteur·ices, le comité de lecture et les clubs Hors Concours continuent de réunir celles et ceux qui ont la langue en partage.

Un prix reconnu et populaire

Avec le soutien des libraires, bibliothécaires, prescripteur·ices et passionné·es, le prix Hors Concours devient un repère pour les lecteurs et les lectrices. Sa promesse ? Partager l'audace, l'exigence littéraire et le plaisir de lire.

SÉLECTION 2025

La Vie en vrac 💙 💚

« Avec une plume caustique, Marc Deltombe interroge l'époque. Il nous livre ses plus grandes failles et ses réflexions les plus profondes. C'est le récit d'un homme honnête qui questionne l'évolution des relations hommes/femmes à l'heure du tout internet. » YVES MORARD-LACROIX, éditeur

Marc Deltombe est un pseudonyme ; La Vie en vrac est une autofiction. C'est aussi le premier roman de cet écrivain à fleur de peau.

Les éditions du 81 existent depuis 2019 et proposent un catalogue généraliste riche et varié : science-fiction, romans policiers ou historiques, témoignages, essais. « Nos livres sont un chemin, une petite épopée que chacun·e est libre d'entendre à sa manière. »

Parution mars 2025

150 pages - 15,90 euros

ISBN : 978-2-915543-57-5

D'Aulnay-sous-Bois à Saint-Germain-des-Prés, ce récit cash retrace le parcours d'un homme face aux nouveaux codes homme-femme à l'heure des sites de rencontres et de Me Too. Une vision sans concession des corps, du désir, de la vieillesse, de la ville. Le désarroi d'un homme face au nouveau monde.

Un quinquagénaire expose son manque de compréhension des nouveaux codes amoureux.

Depuis combien de temps n'avais-je pas pleuré pour de vrai ? Pas des yeux légèrement embués, pas même un regard humide, mais de vraies grosses larmes. Pleurer à chaudes larmes comme un petit enfant malheureux. Ma femme venait de m'annoncer qu'elle me quittait. Une cascade de reproches accompagnait cette annonce brutale, inattendue. Existence morne, homme fade aux épaules étroites, aux pecs inexistants, si loin des torses musclés, bodybuildés, bronzés, épilés, photoshopés des sites de rencontres. Un clic, une rencontre et c'est l'orgasme assuré, le dépaysement garanti, le voyage au bout du bout, le grand huit qui fait grimper tout en haut dans les étoiles.

Comment lutter ? Un combat forcément inégal entre un vieux mari blanchi sous le harnais à la silhouette fatiguée, au dos voûté, courbé par les soucis face à des gladiateurs aux dents claires, aux biceps saillants. Ces pectoraux huilés, ces bites bien dressées, faisaient la nique à un cerveau d'intello. Des rencontres sans lendemain, des coups d'un soir qui donnent à la jeune quadragénaire l'illusion d'être encore désirable, l'illusion d'être toujours sur le marché et en tête de gondole encore.

Et moi dans tout cela ? Sonné, K.O. debout, compté pour le compte, même pas sauvé par le gong. Touché, coulé, un Titanic humain. Trop vieux, trop flasque, trop mou, juste le rappel vivant du triste quotidien, d'une conformité si fade, d'un ennui mortel.

Évidemment apprendre que son épouse découvre la vigueur revigorante des jeunes des quartiers cela énerve un peu. Et même une barrette entière de Lexo accompagnée d'une Despé ne suffit pas à tout faire oublier.

Comment en étais-je arrivé là ? Moi, un homme blanc mature, un occidental moyen votant mollement à gauche, pratiquant consciencieusement le tri sélectif sauveur de planète, vaguement féministe, LGBT friendly, essayant avant tout d'être un père acceptable. Comment m'étais-je retrouvé dans la peau d'un cocu bourgeois haussmannien bon teint ?

Vive notre monde connecté, vive l'ubérisation du sexe sans lendemain, vive l'écran qui permet de passer de l'autre côté du miroir. Une épouse respectable devient dès lors une libertine consciencieuse, une Bovary besogneuse.

Bienvenue dans le XXIe siècle. Le code a changé. Le nouveau monde en marche depuis mon plumard. La libération de la femme, de ma femme m'avait laissé sur le flanc. Un gisant, un gisant suant, transpirant, un réfugié gluant étouffant dans une chambre de bonne surchauffée au cœur de la canicule parisienne.

Comment mon monde s'était-il écroulé ? Je ressassais tous ces événements, affalé sur mon lit.

« T'occupe c'est mon cul » voilà la réplique qu'avait élégamment formulée ma femme lors de mes premiers reproches timides. C'était bien la peine d'avoir étudié dans une prépa si réputée pour en arriver là. De quoi en perdre son latin. Elle avait dû rater le cours sur Semper Fi.

Pourquoi ma libellule lubrique était-elle allée butiner toutes les tiges qui passaient à sa portée ? Ma Pénélope, ma Pénée devenue ma peine me trompait. Je ressassais toujours les mêmes questions, un vertige sans fin. Ma spirale dépressive s'accentuait. Je regardais la télé en boucle incapable d'autre chose. Un mollusque hypnotisé par le petit écran.

Cosmos 99

Cosmos 99, tous les jours cette série vintage me tirait de ma torpeur. Histoire étrange, space opéra pour le petit écran. La lune était emportée dans une course folle au travers de la galaxie, vers l'infini et au-delà. Sur la base lunaire, des hommes ingénieux, courageux, des pionniers de l'espace des aventuriers, des vrais hommes, tout mon opposé, tentaient de survivre et faisaient face aux situations les plus improbables. Cette série si datée, uniformes pattes d'eph, ordinateur géant, orange dominant, surréalisme involontaire, me troublait beaucoup. Le rosé aidant ma dépression devenait un vortex facétieux, un trou noir orangé, une galaxie menaçante, un univers hostile et infranchissable. Je me dissolvais dans cette odyssée de l'espace de troisième zone et finissais par roupiller sur le canapé. Heureusement grâce à des diffusions multiples, j'arrivais peu à peu à reconstituer cet exode galactique, à encourager les derniers représentants de l'espèce humaine et tout comme eux je survivais. Incapable de mourir d'amour, de phtisie, juste bon à me lamenter sur mon triste sort, le sanglot du boomer blanc.

Pourtant la chimie des antidépresseurs faisait de moi un homme nouveau. Le mélange médoc alcool recelait bien des surprises. Je devenais une Pythie de banlieue, je lisais mon passé, mon avenir dans la brume du rosé frais. Il fallait me rendre à l'évidence, je n'avais rien compris à la vie, à ma vie, white trash un jour, white trash toujours. Il fallait ouvrir les yeux, le Père Noël n'existait pas, ils se marièrent et blablabla. Tout cela n'était qu'une escroquerie de plus. Les contes de fées restaient dans les livres et Disneyland était en Seine et Marne, 77. Et moi, je devais assumer mon banal statut de cocu.

Que faire ? S'inscrire sur Tinder pour tenter de retrouver ma femme ? Ma vie ? Ou accepter une vie en solo maintenant que les liens indissolubles du mariage s'étaient dissous, emportés par une tornade d'usure, de rancunes rancies, de regrets quasi éternels. Finalement j'étais le prototype vivant du déclin de l'occidental moyen, moisi, dégénéré, émasculé, une fin de race.

« Que reste-t-il de nos amours » cette rengaine chantée par Baschung me hantait, irriguait les moindres replis de mon cerveau et le ver solitaire de ma dépression. Plus tard je basculerai sur « Mon petit garçon » de Reggiani et là il fallut augmenter les doses de médocs.

La réaction

Enfin guéri du zizi, je décidais d'agir, de réagir. Ce médecin humaniste m'avait fait comprendre que rien n'était perdu. Des épreuves oui, la mort de mon couple oui, le célibat oui, la chasteté non. J'allais redevenir un homme, un vrai, un mâle et alpha en prime. Je m'inscrivis à mon tour sur tous les sites de rencontres possibles. À nous deux Paris et sa périphérie ! Grâce à mon Pass Navigo, ma caravelle vers mon nouveau monde, j'allai être le conquistador des cinq zones de la RATP, de la grande et de la petite couronne. De la fleur de zone de Melun à la coincée du 16e, mon futur terrain de chasse était prometteur, vaste, varié, diversifié.

Bing ! je me pris le mur en pleine gueule. Forcément je n'avais que ma femme et sa conduite très libre comme référence. J'étais néophyte, idéaliste, naïf sur le fonctionnement de ces sites et le déroulement des matchs, des rencontres.

Je compris alors que la conduite de ma future ex était plus que libérée. Madame vertu était devenue Madame sans gêne.

Portrait du poète en salaud

« Ce premier roman dense et maîtrisé, qui retrace la vie de Nâzim Hikmet, nous a immédiatement convaincus. Imprégné tant du froid moscovite, des débats de Saint-Germain-des-Prés que d'un Istanbul en prise avec la révolution, ce texte est emblématique du XXe siècle intellectuel européen. » KATHARINA LOIX VAN HOOFF, éditrice

Nicolas Élias, né en 1985, a vécu sept ans à Istanbul, où il a été boursier de l'Institut français d'études anatoliennes. Ses recherches l'ont amené au Centre Marc Bloch à Berlin, à l'EHESS, au musée du quai Branly et à l'École française d'Athènes. Depuis 2019, il enseigne à l'Inalco à Paris.

Créée en 2021, la maison d'édition Les Argonautes met en lumière la richesse littéraire européenne. Convaincue que la traduction favorise la compréhension mutuelle, elle publi des auteur·ices reconnu·es internationalement, et des romans français au thème résolument européen.

Parution février 2025

208 pages - 20,50 euros

ISBN : 978-2-494289-70-3

De l'Empire ottoman à la guerre froide, Portrait du poète en salaud plonge ses lecteur·ices dans la vie aussi trépidante que tragique du grand poète communiste turc Nâzım Hikmet tout en explorant ce temps lointain où les dictateurs se souciaient encore de la poésie.

Afin d'écrire sa biographie, un jeune écrivain français rencontre Nâzım Hikmet, qui le reçoit dans son exil moscovite. (chapitre 8)

Que demander de plus d'une après-midi sur cette terre, mon garçon ? Mais les meilleurs haricots blancs que j'ai mangés, c'est Piraye qui les cuisinait. Piraye cuisinait divinement bien. Les poivrons farcis qui rompent sans effort sous la fourchette. Les feuilles de vigne acidulées. Münevver aussi cuisinait bien, mais elle n'aimait pas ça. Véra encore moins. Ça l'ennuie. D'ailleurs on est toujours en voyage. L'appétit me fait défaut. Et puis ce chou, toujours, ces betteraves… Oui, il faudra rendre hommage au talent culinaire de Piraye. Elle le mérite amplement. Amplement. Piraye était une cuisinière hors pair. Une femme attentionnée. Dure mais attentionnée, comme qui surveille un plat en sauce. J'étais trop jeune, trop fougueux pour apprécier ce que c'est que de cuisinier pour l'autre, trop fougueux pour… L'amour, pour moi, c'était des sexes qui se mêlent, l'excitation ou l'élévation, pas cette ancre qui vous leste, pas le quotidien de l'assiette fumante sur la table. Mais aujourd'hui je sais à quoi m'en tenir.

Mon menemen a rendu toute l'eau des tomates et les œufs collent de plus en plus à la poêle. Penché dessus, Nâzım continue de humer son œuvre. Je crois qu'il pleure. Un temps, on se contente d'écouter le grésillement des œufs. Puis il coupe le feu et ajoute sel et poivre.

Allez, mon garçon, goûte donc ça. De quoi veux-tu parler ce soir ?

Je veux parler de poésie. Car n'est-il pas poète ? On a traversé l'Anatolie et l'URSS à bride abattue mais je ne l'ai jamais interrogé sur son art. Lui-même est peu disert sur le sujet.

De poésie ? Elle est là tout entière, la poésie : trois œufs, de la tomate. Goûte. Attends, il y a du pain. Ça se mange à même la poêle. Ne fais pas de manières. Un plat d'homme, je te dis : comme ça, pas de vaisselle à faire. Il me tend une cuillère. Je reste debout dans la cuisine, la poêle dans une main, le pain et la cuillère dans l'autre.

De poésie, donc. On en écrit comme on cuisine : tout est affaire de proportion, de mesure, de découpe, d'équilibre. Dès que tu doutes, le poème se délite. Avec la cuisine, c'est la chose la plus déconsidérée au monde, la moins comprise. Tu sais, je ne suis pas sûr que nous parlions de la même chose. Toi, tu parles de petites friandises pour gourmets que l'on retrouve en opuscule sur les étalages du 6e arrondissement. J'ai beaucoup admiré les Français pour leur poésie. Encore aujourd'hui. Mais chez nous, comme chez les Russes d'ailleurs, la poésie c'est autre chose, une chose autrement plus sérieuse, on ne plaisante pas avec la poésie. C'est une nourriture de tous les jours, quotidienne et vitale. Et explosive avec ça. Remarque que nous avions nous aussi nos gourmets, tous formés chez vous d'ailleurs : on les a jetés par-dessus bord. Les Turcs tout entiers sont un peuple de poètes, sache-le. Pas grand-chose d'autre – si, des militaires.

Toi qui as voyagé en Anatolie : y as-tu vu des théâtres ? Aucun. Des livres ? À peine. Et encore : des livres religieux ou des manuels techniques. Ceux qui travaillent de leurs mains n'ont pas de temps pour ces choses-là. C'est une chose de lettrés. Personne là-bas n'a le loisir ou le cœur de s'attacher à une Mme Bovary. Mais des poésies, ça… Chacun en connaît à s'en faire chavirer l'âme. J'ai connu des hommes virils, durs au mal, butés comme des barriques, qui n'auraient pas versé une larme sur Anna Karénine mais seraient partis au galop sous le coup d'un poème bien senti. Parce que la poésie, c'est une chose brutale. Comme la musique. Elle ne demande pas la permission. Elle s'invite et te saisit et te voilà emporté. Ce n'est d'ailleurs pas une chose livresque – ou juste par nécessité, par commodité.

La poésie, ça se lit entre amis au café, ça se chante à pleins poumons en tambourinant sur le saz, ça se chantonne seul pour se donner du baume au cœur, ça se chuchote entre amoureux, ça se griffonne sur un bout de papier, ça se récite comme une invocation, ça se publie dans le coin d'un journal, ça se grave sur les pierres tombales, sur les portes des maisons, sur les camions qui sillonnent l'Anatolie. Les mères en cousaient dans la doublure du manteau des garçons qu'elles envoyaient à la guerre. Quand il y aura des centrales nucléaires dans mon pays, ne doute pas que les ouvriers auront inscrit des quatrains sur les parois du réacteur. Ne cherche pas de bons romans chez nous, tu auras trop d'une main pour les compter – Yaşar Kemal, Tanpınar… Des nouvelles, au mieux. Le long roman psychologique réussit aux Français, aux bourgeois désœuvrés. Pour le paysan éreinté, pour l'ouvrier qui a une révolution sur la planche, il faut de la concision et de la musique. La poésie, c'est l'art communiste par excellence, un art du peuple, un art de peu.

As-tu entendu le barde Âşık Veysel ? Des siècles que les paysans illettrés se nourrissent de poésies médiévales d'une finesse à s'en pâmer. Les militaires sont poètes comme les autres, remarque. Pas moins bons d'ailleurs. Et vous avez devant vous la preuve qu'ils ne sous-estiment nullement la chose. En temps de guerre, la poésie est partout. Que nous a demandé Kemal ? Un poème. Pourquoi nous a-t-on exilés à Bolu ? Pour un poème – pour un seul vers qui leur est resté en travers de la gorge tel un os de poulet. Mais ainsi vont les révolutions. En avez-vous connu une qui n'ait eu son torrent de poèmes ? J'enrage quand des gens bien sérieux m'interrogent : « Croyez-vous, monsieur Hikmet, que l'on puisse faire la paix avec de la poésie ? » Mais, mon bon monsieur, avec de la poésie, on fait tout. Et d'abord des génocides. Des génocides, parfaitement. Cela t'étonne, toi aussi ? Ça ne devrait pas. Ça, ce n'est certainement pas une réalité pour les fines bouches. Chaque génocide est pavé de poèmes. Tu sais, je connais les hommes de ma terre. En tant d'années de prison, j'en ai vu, des salauds et des assassins. Je sais la misère crue, le ressentiment cuit et recuit pendant toute une vie, les haines ancestrales, les frustrations qui pourrissent dans l'estomac. Mais malgré ces aigreurs, ces regards torves qu'on se lance, malgré la rage qui vous prend, personne n'a assez de tripes, assez de culot, pour aller égorger de sang-froid son voisin, sa femme et sa fillette. Personne. Pour que Halil le pâtissier, si doux avec les enfants, pour que Fuat le quincailler, qui ne manque pas une prière, aillent en plein jour et à jeun trucider Hrant le ferronnier… Pour cela, il te faut encore de la poésie, un tremblement de l'âme, un étourdissement, une illumination soudaine. Un supplément de courage. Un horizon. Les plus basses besognes réclament leur plein poids de poésie, mon garçon, et plus basses elles seront, plus sublime le poème. Sinon, où trouver cette justification plus grande, plus haute, plus sublime, si nécessaire pour mettre ses mains dans le cambouis ou dans les tripes du voisin ?

Trois noyaux d'abricot ❤️ 🏆

« Auteur de polars, mais aussi parolier (de Johnny Hallyday, Pascal Obispo, entre autres !), Patrice Guirao livre son roman le plus personnel, en grande partie autobiographique. Un récit poignant d'une guerre, celle d'Algérie, à jamais gravée dans son cœur d'enfant. » CLAIRE DARFEUILLE, éditrice

Né en 1954, Patrice Guirao grandit à Mascara (Algérie). Il passe son adolescence en Polynésie française, où il vit toujours après des études à l'École nationale de l'aviation civile. Il abandonnera son métier d'aiguilleur du ciel pour se consacrer à l'écriture : de chansons, de comédies musicales et enfin, de livres.

Fondée en 1990 à Tahiti en Polynésie française, Au vent des îles publie des auteurs et autrices du grand Pacifique. Le catalogue en langue française pour l'essentiel, riche de plus de deux cents titres, s'est étayé au fil des ans de traductions des plus grand·es écrivain·es anglophones d'Océanie.

Parution mars 2025

240 pages - 16 euros

ISBN : 978-2-367346-26-7

Sauveur Solin, huit ans, vit un drame. La directrice de son école, en région parisienne, gît au pied des escaliers. A-t-elle glissé ? L'a-t-il poussée ? Le garçon se souvient. Trois ans auparavant, sa vie était douce dans son village d'Algérie, puis la guerre a charrié son cortège d'horreurs.

L'extrait restitue l'univers de l'enfant perdu au milieu des adultes et de leurs préoccupations. La mort du grand-père, les bras de la grand-mère.

Dans la cour il y a plein de monde. Des groupes. La famille, les voisins et des gens que je ne connais pas. Des hommes en costume de ville, d'autres en djellaba blanche, avec des chéchias brodées sur la tête, des paysans avec leur turban, accroupis contre le mur, des femmes voilées, d'autres portant des mantilles ou des châles. Ils boivent et ils mangent et ils parlent entre eux. Ils sont tristes. Il y en a qui pleurent. Mais, ceux qui pleurent se sont un peu isolés et se cachent. Ils s'essuient le coin des yeux avec des mouchoirs à carreaux, la tête légèrement penchée sur le côté. Et après ils se mouchent. Papa et mes oncles discutent. Ils essayent de ne pas faire de bruit. Ils croient s'exprimer à voix basse, mais on les entend plutôt bien. Ils ne sont pas d'accord. Un mot revient toujours. Partir. Trois de mes oncles, les plus vieux, veulent que tout le monde parte. Toute la famille doit s'y préparer. Partir, partir. Ils n'ont que ce mot à la bouche. Je ne sais pas où ils veulent aller. Pour Papa et les cinq autres, ce n'est pas envisageable. C'est hors de question. Personne ne doit partir, articulent-ils dans ce qui se voudrait être des chuchotements, mais si ça en est, ils sont musclés. Monsieur El Badaoui est d'accord avec eux. Il dit que ça va se calmer. Qu'il ne faut pas s'inquiéter. Moi je voudrais bien partir maintenant. Rentrer à la maison au « Point du jour ». Lito est venu me rejoindre. Il est plus grand que moi. Il a déjà eu ses cinq ans. Le mien c'était il y a trois jours, mais on ne l'a pas fêté alors je ne sais pas si ça compte. « T'as vu ? Il est mort Pépé.

Je sais. C'est pas grave.

Si c'est grave. »

Il s'est tourné vers moi. Il a les yeux rouges.

« T'as les yeux rouges Lito.

Toi aussi.

Tu crois qu'elle va continuer à pousser, la moustache de Pépé ? »

Ça, c'est une vraie question. Ça l'a figé, Lito. Il ne savait pas y répondre. Moi non plus, mais je n'étais plus le seul à me la poser. Alors on a dit qu'on verrait quand je reviendrai pour les vacances. Mais faudra pas qu'on oublie de regarder.

« On devrait aller la mesurer pour être sûrs.

Moi, j'y retourne pas. Ça sent trop l'ail. Vas-y, toi.

C'est toi le plus grand. »

C'est vrai que cette odeur d'ail écrasé est forte. C'est une sale odeur qui colle aux doigts. Elle est accrochée à ma peau, à vie, comme un chewing-gum collé à ma mémoire. La mort a pour drapeau les tresses de têtes d'ail qui pendent dans les cuisines comme des cadavres à un crochet.

« Moi non plus j'y vais pas.

T'es une tapette.

C'est toi la tapette. C'est toi tu tues les mouches !

Et toi t'as peur de Pépé. »

Lito s'est remis à pleurer et Maman est sortie dans la cour au même moment. Elle est venue vers nous et elle l'a pris dans ses bras pour le consoler.

« C'est rien mon Lito, c'est rien. Ne pleure pas, Tatie est là. Ne sois pas triste. »

J'aurais bien voulu y aller moi aussi, dans les bras de Maman, mais il n'y avait plus de place. Elle l'a bercé contre son cœur et elle a pleuré avec lui.

Je n'avais plus très envie de rester assis. J'ai couru sous le préau pour m'allonger sur les pavés entre les tracteurs de Pépé. Il en a deux. Ils sont immenses et rouges. Avec des leviers partout. Ça m'a donné envie de jouer au mécanicien. Comme mon autre papi. Le papa de Papa, mon deuxième grand-père. Avec tonton Joseph ça m'en fait trois. J'ai grimpé sur le tracteur et j'ai donné des coups de pied un peu partout pour le réparer. J'ai enfoncé des manettes en appuyant fort avec la paume de la main. Je faisais le bruit du moteur et, à un moment, le moteur s'est mis à faire le bruit du moteur, tout seul. Et le tracteur a avancé un peu. Et puis il s'est arrêté contre le mur du préau. Je ne sais pas comment j'avais fait mais je l'avais réparé. J'avais réussi. J'étais fier.

Tous mes oncles ont accouru et Papa aussi. J'allais leur dire que j'avais réparé le tracteur mais quelqu'un m'a soulevé et posé par terre. C'était tonton Ange. Et quand je lui ai annoncé la bonne nouvelle pour le tracteur il m'a donné une calbote lui aussi en me disant qu'il marchait très bien ce tracteur et qu'il n'avait pas besoin qu'on le répare. Et puis tout le monde s'est mis à crier. Ça a fait un boucan pas possible dans la cour. J'entendais des « Seigneur ! », des « mon Dieu ! », des « mais comment il a fait ? », des « mais qui c'est qui surveille les gosses ? », des « mais c'est pas possible ! », des « on a eu de la chance ! », des « le mur ! Il aurait pu casser le mur ! » et puis sur le seuil de la porte de la cuisine elle a dit : « Ça suffit ! »

Et tout le monde s'est tu. Mémé n'a pas besoin de crier pour être entendue. C'est son timbre de voix qui en impose. C'est clair, simple et sans appel.

« Sauveur, viens avec moi. »

Et elle est retournée dans la cuisine et je l'ai suivie en courant, trop content d'en avoir fini avec l'ingratitude de mes oncles et de mon père.

Dans la cuisine, il fait sombre et frais. Les volets sont à peine entrebâillés et la lumière du jour filtre à travers les persiennes et éclaire le sol de bandes lumineuses, comme des rubans blancs. Mémé s'est assise sur sa balancelle. Elle m'a pris les deux mains dans les siennes. Je me tiens debout devant elle, coincé entre ses genoux.

« Tu sais quoi ? »

Pour la forme je fais non de la tête.

« Tu vas rester tranquillement avec Mémé, maintenant. Tu sais ce que tu vas faire ? Tu vas prendre le pichet de limonade à côté de l'évier, tu vas te servir à boire et tu vas en proposer à tout le monde avant de le remettre à sa place. »

Elle parle avec douceur mais fermeté, Mémé. Ses cheveux gris sont enveloppés et serrés dans un filet noir qui les maintient derrière la tête. Ils forment une masse lourde, contenue, qui s'étale un peu sur son fichu. Un châle au crochet mauve qu'elle porte sur les épaules depuis toujours. Je ne l'ai jamais vue avec les cheveux lâchés. Ils doivent être super longs.

« Elle va continuer à pousser la moustache de Pépé ? » Mémé a redressé la tête. Je ne vois pas bien ses yeux, à cause de ses grosses lunettes aux verres très épais mais j'ai vu sa lèvre inférieure trembler un peu. Elle met du temps à me répondre. Elle pose sa main sur ma tête et fait avec son pouce le signe de la croix sur mon front avant de me serrer contre elle. Mémé m'embrasse sur la tempe et me dit à l'oreille :

« C'est un secret entre toi et moi, mais ton grand-père n'est pas mort. Il est dans ton cœur maintenant et tant qu'il est dans ton cœur, elles continueront à pousser, ses moustaches. »

J'ai reculé, un peu effrayé, pour voir sur son visage si elle disait la vérité. Elle avait l'air sérieux.

« Et c'est moi qui vais lui couper ? »

Mémé a souri. J'aime bien son dentier. On dirait un jouet. Elle m'a tapé sur les fesses et m'a poussé vers l'évier.

« Allez, va te servir à boire. »

La carafe est trop lourde. J'arrive difficilement à me remplir un verre que je bois d'une traite. Je m'essuie la bouche avec le dos de la main. Plus personne ne s'occupe de moi. Alors j'oublie la carafe et les consignes de Mémé.

Mes tantes et les dames qui sont autour d'elle sont retournées à leurs bruissements de souris. Je me laisse glisser le long de la cuisinière en e noire. Elle est froide. Ça me fait du bien dans le dos.

Je me suis assis par terre sur le carrelage beige parsemé d'éclats gris et blancs qui brillent parfois comme des petits morceaux de nacre. Les genoux repliés entre mes bras et le menton posé dessus. C'est bien comme position pour regarder les taches sur les carreaux. Il n'y en a pas un seul pareil. J'arrive à y voir des visages, un lapin, un chien. Les pieds de Lito dans ses sandales trop grandes. C'est Pépé qui m'a appris à faire ça avec les nuages.

Villa Bergamote 💚

« Pourquoi publier Villa Bergamote ? Parce que c'est un texte acide, ni tout à fait vrai, ni tout à fait faux. Tout à fait politiquement incorrect. Et parce qu'il est tout à fait dans les « codes » de notre collection 109 qui met à l'honneur des jeunes autrices et auteurs. » BENJAMIN REVERDY, éditeur

Mona Messine, née à Bordeaux en 1992, est écrivaine et poétesse. Son premier roman Biche (éditions Livres Agités, 2022), dans lequel une biche se révolte contre un chasseur, a connu un succès critique. Elle est hypergraphe, synesthète et néanmoins surfeuse. Villa Bergamote est son deuxième roman.

C'est une revue, un laboratoire, un cabinet de curiosités. Les éditions Bouclard, fondées à Nantes en 2018, proposent des objets curieux, la réédition de textes « oubliés » et des récits de jeunes autrices et auteurs contemporain·es.

Parution janvier 2025

160 pages - 17 euros

ISBN : 978-2-493311-11-5

Roxane, belle-fille d'un couple politique en vogue, constamment en proie à la justice, essaie de survivre en milieu hostile. Liens d'argent, de pouvoir et d'amour vont cohabiter plusieurs années dans la villa Bergamote, cadeau de mariage de ses beaux-parents sur une île des Caraïbes.

Scène du Magnum.357, caché dans le tiroir du bureau.

Trois. Cinq. Sept. Trois-cent-cinquante-sept. Le magnum.357 repose dans un tiroir, se prélasse allègre entre des chaussettes en fil d'Écosse, présence incongrue dans la moiteur permanente. Le gun, lui, semble à sa place : une pièce bordée de meubles de bois foncé, quelques boîtes à havanes précieux disséminées sur les étagères, protégés du climat tropical. Des ouvrages aux belles reliures, des chandeliers, des statuettes. Il y a donc bel et bien un bureau dans la Villa ; la question m'avait taraudée toutes ces années. Ici donc, on travaillerait. La rumeur dit que la présence d'un bureau instaure un argument en cas de contrôle fiscal. Une pièce à cons : fiction. J'ai identifié le lieu, enfin, en cherchant un coupe-papier, ouvrir quelques lettres, je pensais à des faire-part, le courrier était à mon nom : peu d'autres options possibles. C'était la première fois que je parcourais la maison en entier, le labyrinthe des portes et des couloirs, l'exploration. Au fond d'une galerie blanche et mate, par-dessus le dallage de brique diaphane, j'ai trouvé l'entrée, magistrale. La porte n'est pas fermée à clé. Elle m'attend, moi l'éternelle spectatrice. Je la pousse, insérant dans l'antre noir mon ventre bombé le premier, huit mois et demi de têtard, leurre pour le danger. Je m'engouffre dans la pièce, titubant sous le poids de la famille. J'allume. Cent mètres carrés de cachette de luxe, magnifique, sans fenêtre sur l'extérieur, une planque mafieuse, des murs clairs. Sur le bureau de noyer massif, un ex-libris, de l'encre, un sceau, du papier à lettres, un carnet pour prendre des notes, couverture grenat, que je n'ose pas feuilleter. J'ouvre un premier tiroir, du papier, beaucoup, des touches de rechange pour une machine à écrire. Dans le second un parfum de femme, c'est Chanel N° 5, un tiers entamé, je me demande pourquoi. Dans le troisième tiroir, de haut en bas sur une ligne verticale, cette boîte, posée sur des tissus de coton, tout à fait le genre à contenir ce que je recherche. Mais ce n'est pas cela. J'ai ouvert délicatement les attaches de métal. L'arme est déposée dans le creux d'un chiffon de soie bleu de cobalt. Je reconnais le calibre des nanars de Monsieur. Bouche bée la première seconde, je m'enhardis et le touche. Du bout des doigts je caresse le manche du Colt, dans son éclat le bureau se reflète. Tout est bien disposé, le protocole décoratif ne faillit pas. Le revolver est lisse, semble fragile, je m'émeus. Au fond du tiroir, sous les chaussettes encore, une vulgaire boîte de carton remplie de munitions, trente environ, de quoi s'amuser un peu. Je soupèse l'arme : elle paraît chargée. Je prends peur. Vite, je referme le tiroir, j'éteins la lumière, claque la porte. La famille se tient sous un parasol, le soleil les parcourt. Je n'ai pas trouvé le coupe-papier. Beau-Papa me regarde, je dois être livide, il sourit, il sait tout, déjà, c'était une épreuve initiatique. Engaillardie par mon pouvoir maternel, je m'exprime. Je n'aime pas le feu qui pourrait jaillir de l'objet, le premier enfant est encore petit, la porte n'était pas fermée à clé. Quel besoin de cette armure, cet argument de force ? Je décris le revolver et je le revois étinceler, parsemer l'épouvante. En même temps, j'ai le souffle coupé par le respect, je l'avoue. Quel cran.

— C'est avec cela qu'on bute le gibier, Roxane, déclare Beau-Papa, hilare. Du moins, qu'on le menace. Je me souvenais bien de la tête d'un isard des Pyrénées accrochée sur les murs de Megève, celle, plus solennelle, d'un cerf, des trophées cloués la veille de Noël. Les trappeurs de la famille allaient donc jusque-là, dégommer le vivant pour le plaisir simple de, et puis la décoration, mais cela c'était à moi de le faire, oui, la déco, c'était mon job. Le revolver est un revers de médaille. À l'arrivée à la Villa, la première fois, je n'avais vu que les palmiers, le rose crépusculaire, les libellules, les sculptures. Je les supplie de protéger mon enfant. À l'époque, en plus, on proposait de nettoyer les villes au Kärcher, la méthode me semblait moins violente que le gun : l'eau, ça sèche mieux que le sang. D'autant que j'avais bien compris que les magnums, on ne sait jamais vraiment si ça sert au suicide ou au meurtre.

— Délicate ! hennit Madame, quand elle eut vent de l'histoire. Toutes les nuances de rouge se déployaient sur le couple : le pif, la gorge, le décolleté de Madame, et même jusqu'entre le pli des tongs car le malheureux beau-père venait de prendre un coup de soleil aux pieds. J'étais surprise que le rebond de son ventre ne l'ait pas protégé. Sa bouche avait une couleur de pancetta. Madame grogna, presque, mais en riant, c'était obscène. Elle ne voyait pas de problème avec l'arme. C'était plutôt moi, sa tragédie. Elle ne le sentait pas, le danger, elle, elle sentait la parure, le bouclier contre une vie trop molle, trop neutre. Madame ne peut pas être neutre, pour elle c'est une pensée insupportable, tellement vulgaire. Moi, là, je n'imaginais que le trou béant dans le corps de mon fils, que les organes écoulés de son ventre et le potage de sang que la famille créait, les innocents, les innocents ne méritent pas de vivre si près de la menace, de la goule qui se cache et se terre au fond d'un tiroir et que l'on abreuve, qui leur sautera au visage. Une arme à Bergamote ? C'était démolir l'idée même du havre de paix. Je refusai de les laisser faire ; ils ne comprirent pas. Je leur demandai alors de décharger l'arme ; ils m'ignorèrent. Le mari ne dit rien. Il ne disait rien, c'était insupportable. Ceux qu'on pense avoir épousés ne sont d'aucun secours face à leur famille. Dans ma tête, l'hémoglobine ne coagula pas, continua d'inonder les possibilités. Je m'insurgeai, restai accrochée, je luttai pour ne pas imaginer l'enfant mort, et Beau-Papa se marrait, encore. Du piédestal, il déplaça son regard sur mes cuisses. Le péril, il ne connaissait pas. J'aurais aimé lui tendre la main, qu'il sache la vie vraie, mais soudain, aussi, j'aimai l'idée de lui apposer sur la tempe le pétard enclenché et, d'un geste sec, lui faire sauter la tête. Je voulais être libre. Je le couvai de mes yeux biche, je l'imaginais innocent, détruit, nécrosé, et que lui dirais-je alors, à lui qui nous avait tout donné, et qui peu à peu, perdait tout ? Je te prête mon argent. Cesse de mendier, de t'escrimer. Tu crois qu'ainsi tu es éternel. Tu meurs avec ce livre de comptes, ta feuille d'impôts avec. Tout ce que tu as pris, enterré dans la glaise, les racines et les os tout au fond de la terre. Tu as couché les hommes par leur silence lâche, tu as couché les femmes pour emporter leur or. Toute ta vie emprunté les sourires et la fraternité, la décence. Ce matin, j'essaie de comprendre, les soirs de travail et l'accumulation, le besoin de forteresse. Ton cadavre est jeté au milieu des autres. Tous ont tenté de combattre la mort. Tu le fais en trichant. Elle ne s'en ira pas. À quoi bon te dresser contre l'inévitable et susurrer le pouvoir, à quoi bon ôter à d'autres le marginalement nul de tes avoirs numériques. Cinq pissenlits sur ta tombe pousseront au printemps, six mois sans visite dans le grand cimetière dégoûtant, cerné par des murs trop hauts, comme si tu avais pu t'enfuir et revenir nous hanter, sept conciliabules pour éviter d'être celui qui, huit responsables, neuf vies en enfer, dix collaborateurs, autrefois appelés amis, absents. Voici ce que tes nombres sont, mathématiques du vide. À quoi bon les cigares le margaux les fourrures si tes dents en morceaux nourrissent les exponentiels vers de terre, répandus sous la pierre du tombeau familial. Désormais aplati sur tes ancêtres oubliés, à ton tour, tu es couché.

Les Sacrifiés de Myab 💙 🏆

« Finaliste parmi cent textes, ce roman a été choisi pour son immersion totale. L'histoire, bien que fictive, révèle la face cachée de l'humanité et son message est impactant : l'espoir n'est pas vain. La force de caractère d'Allie est représentative d'un exemple à suivre. » ANAÏS MONY, éditrice

Le pessimisme et le goût pour le genre horrifique de Luce Belmontec l'ont conduite à dépeindre l'horreur des mondes plutôt que leurs merveilles. Dans ses récits, elle écrit la terreur, l'humain face à l'inimaginable, mais aussi la résilience et les rêves brisés dont on tente de recoller les morceaux.

Les éditions Caméléon ont vu le jour en 2022. À l'initiative de ce projet, Anaïs Mony coach d'écriture. Dans un monde où les sous-genres littéraires se multiplient, elle invite à découvrir chaque roman comme un univers unique, où la surprise et la créativité prennent le dessus.

Parution septembre 2024

316 pages - 20 euros

ISBN : 978-2-493424-69-3

Myab s'est éteint. Sa capitale Myabva, épicentre de la catastrophe, n'est plus peuplée que de cadavres. Après treize ans d'exil, Allie revient dans sa maison d'enfance avec ce qu'il reste de sa famille, pour retrouver un semblant de vie normale.

La mère d'Allie décide de sortir enfin de chez elle.

Leur mère s'était comme métamorphosée. Ses yeux étaient plus vivants, sa posture plus droite, ses pas plus légers. Allie la revoyait, des années plus tôt, la préparer pour l'école avec un sourire radieux, lui racontant pour la énième fois les exploits de la reine et combien elle avait changé sa vie. Lorsque la vieille femme annonça, un beau jour, qu'elle comptait rendre visite aux voisins d'en face, les deux sœurs échangèrent un regard surpris.

— Tu… tu vas sortir ? balbutia Neppie.

Leur mère laissa échapper un rire nerveux tandis qu'elle observait la porte d'entrée ouverte – Namia jouait dehors avec d'autres enfants, à tenter de soulever une masse que le groupe d'activistes avait utilisée pour enfoncer les portes fermées puis oubliée sur place, alors on laissait ouvert pour la surveiller.

— Il faut bien, répondit-elle, je ne vais quand même pas rester enfermée jusqu'à ma mort. Retrouver la vie d'avant, ça passe aussi par là.

Il lui fallut une bonne heure pour réussir à mettre un pied hors de son cocon. Plusieurs fois, elle s'approcha de la porte puis, essuyant ses yeux embués de larmes de ses mains tremblantes, elle reculait. Plusieurs fois, Allie la prit dans ses bras et lui murmura des paroles rassurantes tandis que Neppie caressait son dos d'une main réconfortante. Finalement, à force de volonté et d'encouragements, la vieille femme franchit le seuil, guidée par ses deux filles qui ne lâchaient pas ses bras.

— Tu l'as fait maman ! s'exclama l'aînée. T'es dehors !

Des larmes coulèrent sur les joues d'Allie comme sur celles de sa mère devant cet exploit inespéré, témoin des épreuves que cette dernière avait traversées et désormais vaincues. Quand elle se tourna vers Neppie, celle-ci fixait sa mère avec fierté, les yeux humides et les lèvres étirées dans le plus grand sourire qu'elle ait jamais porté. Pour la première fois depuis une éternité, les deux sœurs échangèrent un regard complice, un regard plein de joie et d'amour, toute rancune oubliée l'espace de quelques secondes. Les voisins les observaient, surpris.

— Lamo ! s'exclama l'un d'eux. En voilà des progrès !

La susnommée rit fébrilement, avançant à pas lents et incertains dans ce territoire que son instinct lui hurlait de fuir.

— C'est bon, dit-elle à ses filles, je vais y arriver toute seule…

Allie lâcha aussitôt son bras, mais, contrairement à Neppie qui s'adossa à la façade de la maison, elle continua de marcher à ses côtés, les mains levées comme si elle s'attendait à la voir tomber. En plus de temps qu'il ne fallait d'ordinaire pour traverser la rue, elles atteignirent l'autre côté de celle-ci où les voisins s'étaient regroupés, un sourire béat sur le visage. La vieille femme fut accueillie avec étreintes et embrassades émues tandis qu'Allie reculait de quelques pas, essuyant discrètement ses larmes. Sa mère redevenait doucement elle-même. Elle qui aimait tant l'extérieur avant la catastrophe allait enfin pouvoir reconstruire son bonheur. Pendant un instant, le pessimisme sembla ne plus avoir sa place dans le cœur de la jeune femme.

Puis vinrent les cris.

Un seul, d'abord. Un cri déchirant, inhumain, qui résonna dans la ville déserte. Ni rauque ni aigu, il commença comme n'importe quel cri mais devint bientôt bestial, viscéral. Comme si quelqu'un essayait de s'arracher les cordes vocales ainsi. Le temps s'arrêta. La rue entière s'immobilisa tandis que ses occupants levaient des yeux terrifiés vers le ciel. Et le hurlement continuait. Encore et encore. Qui pouvait crier aussi longtemps ? Enfin, après d'interminables secondes, le cri s'acheva dans d'atroces gargouillis et le silence revint. Un silence d'un autre monde, un silence contre nature tant il était lourd. On eût dit que la Terre elle-même avait cessé de tourner. Même les pensées ne circulaient plus pour ne pas le briser – pas une seule ne traversait l'esprit d'Allie tandis qu'elle regardait le ciel, incapable de bouger un seul muscle.

Puis le cri se répéta, accompagné d'une multitude de hurlements similaires. Le temps reprit son cours et enfin les occupants de la rue se remirent en mouvement, échangeant des regards terrifiés. Allie se tourna vers sa mère.

Juste à temps pour la voir s'écraser au sol. Une créature humanoïde à la peau grise et aux membres trop longs venait de se jeter sur elle et s'affairait déjà à ouvrir son ventre de ses griffes acérées. La vieille femme laissa échapper un cri d'agonie qui dura, dura, et se fondit dans les hurlements des démons. Allie resta plantée là, figée, incapable de détourner le regard de sa mère qui se faisait éviscérer, vaguement consciente que d'autres se faisaient attaquer dans sa vision périphérique. Le vacarme était tel qu'on aurait pu croire que le monde avait explosé, pourtant, elle n'entendait rien. Rien qu'un sifflement et les battements de son cœur. Elle fit un pas en avant, et aussitôt, le visage de sa mère se tourna vers elle. Des yeux suppliants criblés de douleur se fichèrent dans les siens tandis que l'agonie continuait. Sauve-moi, imploraient ses yeux, j'ai si mal, sauve-moi… Mais l'esprit d'Allie interpréta le message autrement, parce que c'était bien la seule manière de la faire sortir de sa transe et lui permettre de survivre.

Namia. Namia jouait avec les autres enfants à quelques pas de là et sa mère la suppliait de la sauver, de la mettre en sécurité. La vieille femme lui ordonnait de l'abandonner à son sort, elle ne pourrait rien faire pour elle. Peut-être qu'imaginer ces mots dans la bouche de sa mère l'aiderait à ne pas se sentir coupable, car sans le moindre regard en arrière, Allie se détourna et se jeta sur sa nièce. Non loin de là, un enfant se faisait réduire en morceaux. Les autres pleuraient, fixaient Allie avec de grands yeux effrayés qui l'imploraient de les emmener à l'abri puisque leurs parents ne le pouvaient pas. La jeune femme les ignora. Elle souleva Namia du sol, la fillette s'agrippant aussitôt à elle avec de grands cris de terreur, et se rua vers la maison. Neppie s'était détachée du mur et se tenait là, en garde, couteau en main, mais incapable d'agir, tétanisée par la peur devant ce spectacle sanglant.

— Maman ! hurlait-elle sans pouvoir bouger. Allie, faut qu'on aille aider maman !

La jeune femme la contourna. Namia d'abord. Elle se précipita dans la maison, y déposa sa nièce, et s'empressa de ressortir. Elle saisit sa sœur par-derrière, entourant son corps svelte de ses bras, et la traîna vers la maison. Sortie de sa transe, celle-ci se débattit comme un démon.

— Non ! Maman ! On doit sauver maman !

— C'est trop tard ! répondit Allie. Tu sais bien que c'est trop tard !

Sa taille et l'adrénaline lui permirent de lutter contre les muscles de sa cadette terrorisée et bientôt Neppie fut jetée sur le carrelage de l'entrée, à côté d'une Namia en pleurs qui assistait impuissante au carnage qui se déroulait dehors. Allie fit volte-face pour fermer la porte. À quelques mètres de là, sa mère gisait au sol, toujours consciente alors que ses intestins étaient éparpillés autour d'elle.

— Maman !

— Mamie !

La porte claqua.

Portrait de Stéphane Mandelbaum 💙

« Nous avons choisi de publier le manuscrit de Véronique Sels en raison de la perfection de son écriture, de son style. Ce jeune artiste incroyablement doué au sort si tragique… c'était une gageure de lui faire raconter son histoire par sa voix même. Le défi a été admirablement relevé. » ANNA MOLLIERE, éditrice

Véronique Sels est née à Bruxelles en 1958. Son roman La Ballerine aux gros seins a été traduit en coréen et adapté au théâtre. En 2019, elle a été lauréate de la bourse de création Sarane Alexandrian décernée par la Société des Gens de Lettres à Paris pour son ouvrage Même pas mort ! aux éditions Genèse.

La maison CFC-Éditions a été créée en Belgique en 1987. Avec onze collections éclectiques (BD et illustration, histoire, patrimoine culturel, récits contemporains…) et l'animation d'une librairie, elle valorise le patrimoine belge ainsi que la vie artistique et littéraire bruxelloise.

Parution septembre 2024

144 pages - 18 euros

ISBN : 978-2-875721-03-7

Dessinateur prodige, peintre dyslexique, Stéphane Mandelbaum fut une comète aux talents fulgurants, jusqu'à sa mort à 25 ans dans un règlement de comptes. Cette biographie fictionnelle est celle d'un homme hanté par la violence, celle de la Shoah, et qui a très tôt confondu sa vie et son œuvre.

L'extrait choisi est l'incipit du livre, où le dessinateur Stéphane Mandelbaum semble avoir dès la naissance l'intuition de sa propre mort.

Je suis né. Je suis né d'un sursaut d'optimisme par un jour d'accalmie dans les abattoirs de l'Histoire. Toute cette viande. Et moi au milieu des vivants, des morts, des morts surtout. Et moi, petite chair neuve pressée de me faire une place à l'étalage. Au bout d'un long étranglement je suis tombé sur Terre. J'ai quitté un monde tiède et aquatique. Le contact d'une poitrine brûlante et généreuse. Une voix musicale qui m'appelle « Mon petit ange ». Des pupilles miroitant de toutes parts, vibrantes comme des flammes. Et des mains. Énormément de mains.

J'ignore les circonstances de ma mort. Elle a toujours été pour moi une compagne familière. J'en ai conçu mille scénarios. J'ai cru l'apprivoiser. S'il doit y avoir une fin, pensais-je, pourquoi l'attendre ? Pourquoi passer une vie entière à l'éviter et la voir m'emporter finalement, avarié, pitoyable réduction de moi-même ? Pourquoi ne pas partir à sa rencontre, sonder ses désidératas ? Naître n'est pas négociable. Mourir l'est. J'aurai mon mot à dire. J'infléchirai mon destin. J'insufflerai mon style. Ma mort sera brutale et esthétique. Je mourrai à ma manière ou vivrai éternellement. L'idéal serait de concilier les deux.

Je suis l'enfant du milieu d'une fratrie de trois garçons. Mon frère aîné porte le prénom de mon père, Arié, augmenté d'un h. Ariéh, Arié, signifie lion en hébreu. Je suis né belge à l'hôpital de Schaerbeek le 8 mars 1961. Mon père et mon grand frère sont nés apatrides. Les miens s'appellent Mandelbaum mais au fil des pérégrinations, des passages aux frontières, des inscriptions dans les commissariats aux réfugiés, les registres d'État, les maisons communales, les maternités, les écoles, les hôpitaux, les académies et les bureaux de police, certains deviendront Mendelbaum avec un e quand pour d'autres le a restera, prouvant combien l'identité est une fiction fragile qu'une banale faute de frappe peut remettre en question.

Au moment où commence cette histoire, enfin, mon histoire et celle de mes deux frères, notre benjamin n'est pas encore né, maman l'attend dans son ventre et il n'a pas encore de prénom. Il est celui dans le ventre. Papa peint dans son atelier, qui est aussi notre salle à manger. Nous vivons dans un appartement et je viens souvent me coucher devant la porte de la chambre de mes parents, la tête posée sur un coussin brodé d'un chat bleu. Je viens me coucher là pour me rapprocher d'elle, de la chaleur ardente de ses bras, de l'odeur âcre et sucrée de ses seins. Je me recroqueville, pose ma joue contre le chat brodé et je sombre dans un sommeil sans fond, abandonnant à l'oreiller des traînées de liqueur transparente. Je suis un baveux.

Maman a des pouvoirs. Elle peut changer de couleur de cheveux. Durant les mois qui me voient cueillir son parfum et implorer son affection au seuil de sa chambre, elle a les cheveux noir corbeau. Elle souligne ses paupières d'un épais trait de khôl qu'elle n'enlève jamais si bien qu'à son réveil, lorsqu'elle me trouve somnolant à ses pieds et que d'une voix musicale elle murmure « Oh, mon petit chéri, mon ange, viens ici » en me couvrant de baisers, elle ressemble à un vampire dans un film de Murnau. Elle m'emmène à la cuisine, me pose sur une chaise et se prépare du café. Parfois, le café est déjà prêt et nous trouvons mon père en grande conversation avec un ami. Ils fument des cigarettes qui me procurent des quintes de toux terribles. Maman beurre une tartine. Je regarde les mouches voltiger au-dessus du pot de confiture. Les mouches possèdent une trompe avec laquelle elles perforent la chair cuite des cerises. Leur vol semble emprunter indéfiniment le même itinéraire. Les plus grosses portent une gaine renvoyant des reflets verts et violets. Les autres sont noires.

Maman s'appelle Pili, comme la sauce. Lorsque papa l'a épousée, l'employé communal a refusé d'écrire Pili sur leur livret de mariage. Il a écrit Germaine, le prénom que Bobonne lui avait choisi. Pili, c'est arrivé plus tard, quand maman a pris son indépendance et est allée tous les jours retrouver ses amis dans un café de la Petite rue des Bouchers, le Pili Pili, où papa l'a rencontrée sans oser l'entreprendre. C'était une femme d'une grande beauté, toujours entourée d'hommes.

Maman clopine. Son léger boitillement ajoute à sa beauté souveraine. Elle marche aidée d'une canne et une orthèse articulée en trois parties enserre son genou droit, recouvre la partie inférieure de la cuisse et la partie supérieure du mollet. Lorsqu'elle enlève son orthèse, sa jambe devient molle. Au pensionnat, on lui avait prédit une vie terrible. « Une fille qui a la polio ne se marie pas. Une fille qui a la polio ne fait pas d'enfants. » Je suis né d'une transgression. Je suis l'un des trois enfants de sa désobéissance. Personne n'aurait pu être ma mère à part elle. Un enfant sait ces choses-là.

Dix-huit mois seulement me séparent de mon benjamin Alexandre et même si j'étais trop jeune pour me souvenir du jour où il est né, même si les faits qui m'ont été rapportés ne sont pas de première récolte, j'aimerais les préciser rapidement, car ils disent quelque chose de notre mère. C'est un matin d'automne, un de ces matins frisquets où on hésite encore à allumer le chauffage en se frottant vigoureusement les mains. Huguette, la meilleure amie de maman, déboule à la maison en catastrophe : « Les Russes pointent leurs missiles nucléaires sur l'Amérique depuis Cuba ! Ça va être la guerre ! » Nous sommes le 24 octobre 1962 et en effet, les relations entre les corps d'armée soviétiques et américains ne sont pas au beau fixe. Papa tente de la raisonner, de calmer maman surtout, qui cherche déjà un abri où accoucher. Le mot guerre, bien que prématuré, a lancé les missiles de son corps. Les chars de son anatomie sont en route. Elle a perdu les eaux, les contractions se succèdent en rangs serrés. La naissance d'Alexandre est désormais imminente, comme le conflit qui menace. À l'hôpital heureusement, un compromis est trouvé. Le 24 octobre 1962 en fin d'après-midi, maman met au monde un obus de quatre kilos, le modèle Alexandre. Les amis défilent. Huguette nous annonce que tout est résolu. On ne saura jamais si elle parlait de la Troisième Guerre mondiale ou du fait qu'Alexandre a trouvé facilement la sortie.

Avant les Croisés, les Sarrasins, les Indiens, les Cowboys, les Juifs et les Boches, il y a eu la naissance d'Alexandre, le carrousel du Manège Enchanté, le chien Pollux et son ami Zébulon. C'est Pollux qui a donné à maman l'idée de se teindre les cheveux en roux et de se couper une frange. Avec elle, la ligne de démarcation entre l'Histoire et les histoires pour enfants n'a jamais été franche.

L'Homme en mouvement

« Patrick Straumann est un auteur très estimé par notre maison. Son écriture, ciselée et délicate, nous enchante à chaque fois. Dans cet ouvrage, il nous conduit dans une enquête intime sur son grand-oncle Paul, personnage mystérieux et fantasque qui a traversé le XXe siècle de façon très singulière. » ANNE LIMA, éditrice

Patrick Straumann est écrivain et journaliste pour la presse écrite et la radio. Il a publié huit livres aux éditions Chandeigne & Lima, dont le passionnant Lisbonne, ville ouverte. Grand et fin lecteur, il est le responsable de La tribune des fictions à la Maison de l'Amérique Latine.

Les éditions Chandeigne & Lima œuvrent depuis plus de trente ans auprès du public francophone pour faire connaître les richesses de l'histoire et de la littérature lusophone. Grâce à cette spécificité, elles ont construit un catalogue généraliste, proposant de nombreux genres littéraires.

Parution août 2024

144 pages - 18 euros

ISBN : 978-2-367322-79-7

L'Homme en mouvement est un récit émouvant qui retrace la vie hors norme de Paul Reichstein, cahotée entre l'URSS de Staline et l'Amérique d'après-guerre. Dans un style épuré, Patrick Straumann raconte et redonne vie à ce personnage fascinant qui a traversé l'histoire du XXe siècle.

Début de l'ouvrage : l'auteur brosse un portrait rapide et délicat de Paul, héros de ce récit.

Zurich

Dehors, le vent remue le feuillage. La lumière qui filtre à travers la fenêtre fait luire les tables en noyer, une odeur de cire monte du parquet. Lorsqu'une cuiller de café tombe par terre, un chuchotement réprobateur résonne à travers la salle de lecture. L'Archive d'État de la ville de Bâle – une imposante bâtisse en grès datant de la fin du XIXe siècle – est un lieu insolite pour une plongée dans l'archéologie des relations familiales, mais certains documents de son fonds provoquent un étrange sentiment de félicité.

Les deux cartes postales que j'extrais de la boîte cartonnée sont adressées à mon grand-père et elles sont arrivées en Suisse à quelques jours d'intervalle. La première est datée du 13 juillet 1968 et elle est expédiée depuis « The Linguist's Club, 20, Grosvenor Place, SW1. » : « Paul, en route pour New York, vient juste d'arriver à Londres pour une visite éclair – un fantôme du passé, mais un fantôme très bienvenu. » La signature est illisible.

La deuxième, illustrée par le pont du Golden Gate, porte la date du 26 juillet. « Cher Tadzik, j'étais à Porto Rico, New York et San Francisco ; demain, je retournerai au Vietnam. Préviens-moi si mon chèque du 2 juillet ne te parvient pas. Je vous embrasse tous, Paul. »

***

Aujourd'hui, plus personne ne se souvient de Paul ; aucune trace de son existence ne subsiste, ni de ses projets, ni de ses échecs. Il ne collectionnait rien, se désintéressait de ses rares possessions dès qu'il se voyait dans l'obligation de s'en occuper et vendait souvent à perte. Dans ses décisions, il ne s'appuyait ni sur des modèles ni sur la raison. Il semblait immunisé contre l'air du temps. Avoir le choix le tétanisait, et c'est sous la contrainte qu'il trouvait ses meilleures solutions. « Tout contre » semblait être l'attitude qui aimantait sa boussole intérieure : contre le bon sens, contre le cœur familial, contre le courant puissant des évidences. Dans le doute, il valait mieux partir que rester.

L'introspection ne faisait pas partie de ses habitudes. Il est peu probable qu'il ait un jour été tenté de sonder sa propre personnalité en se contemplant dans une glace et sa correspondance restait souvent d'une banalité confondante. Des expressions comme ce serait fantastique » ou « ma joie est immense » étaient récurrentes dans ses courriers ; les phrases toutes faites lui permettaient de se soustraire à la curiosité de ses interlocuteurs, peut-être aussi de déjouer les attentes. Ses lettres étaient rarement postées des endroits où elles avaient été écrites. Les formules qu'il employait variaient moins que la forme : les premières cartes postales que sa famille a reçues étaient en noir et blanc, à bords dentelés ; plus tard, elles étaient en monochromie puis, à partir des années soixante, en quadrichromie.

Il avait trois nationalités, deux noms de famille – ses papiers suisses étaient émis au nom de Reichstein, selon son passeport américain, il s'appelait Paul Ritchie – et il lui arrivait d'entretenir le flou en ce qui concerne sa date et son lieu de naissance. Son épaule gauche était engourdie depuis qu'un accident survenu sur un navire de la marine américaine avait failli broyer son bras. Une photo, prise dans les années soixante-dix à Las Vegas, le montre tout sourire, sur le parking du Pioneer Club : ses yeux, gris et rêveurs, étaient devenus humides avec l'âge, la casquette bleue contrastait avec l'orange délavé de sa chemise.

L'insouciance et l'inconstance étaient pour lui des états interchangeables, ce qui lui a valu d'être arrêté à Odessa (probablement pour espionnage) ainsi qu'être fiché par la CIA qui le soupçonnait de se livrer à un trafic de devises et de stupéfiants dans l'Italie de l'après-guerre. Si je me rappelle l'arc que dessinent les quatre-vingt-dix ans de son existence, sa vie était une juxtaposition de trajectoires interrompues et une succession de déconvenues, d'improvisations flamboyantes et d'intuitions dont il était le seul à entrevoir la cohérence. Il est peu probable qu'il ait pu penser un jour que les quelques souvenirs qu'il a laissés derrière lui pourraient lui survivre.

***

Dans mon enfance, le nom de Paul était généralement synonyme d'absence et son évocation faisait penser à des fuseaux horaires décalés et des rivages éloignés. Sa curiosité géographique était légendaire ; dans la famille, il se murmurait qu'à cinquante ans, il avait déjà fréquenté les trois quarts du globe, dont les montagnes abruptes de l'Albanie et le marché portuaire de Karachi. La mention d'une contrée exotique entraînait inévitablement la discussion sur Paul pour déterminer s'il y avait vécu, s'il l'avait visitée, voire s'il s'y trouvait à l'instant même. En apprenant un jour que le désert de l'Utah était exceptionnellement couvert de fleurs, il n'avait pas hésité à s'y précipiter pour le voir de ses propres yeux, au prix d'un voyage de plus de trois mille kilomètres depuis la côte est.

Si on creusait un tunnel à travers la planète, on pourrait rejoindre la Nouvelle-Zélande, m'avait un jour expliqué mon grand-père dans une tentative de me faire visualiser la forme sphérique de la terre. « Est-ce qu'on pourrait y rencontrer Paul ? » lui avais-je demandé. « Peut-être, avait-il plaisanté, mais le temps d'y arriver, il serait probablement déjà reparti. » Après la Seconde Guerre mondiale, Paul apparaissait tous les cinq ou dix ans en Europe, soit pour s'enterrer dans sa chambre de la maison zurichoise (surnommée aussitôt sa « cabine de bateau »), soit pour visiter la famille, souvent en fin de journée et après avoir annoncé sa venue par un coup de fil la nuit de la veille, prévenant aussitôt qu'il aurait un avion à prendre le lendemain matin à l'aube. Ses yeux brillaient lorsqu'il découvrait le lit préparé et les draps repassés ; il acceptait également, avec une joie non feinte, la brosse à dents qui lui avait été déposée. À table, il pouvait se montrer affable et monopoliser la parole, dessinant de ses mains des topographies exotiques dans l'air : il était sûr de captiver son auditoire et racontait ses exploits et ses accidents avec le même air enjoué qui faisait ressortir son sourire juvénile.

Un jour, il lui est arrivé d'égarer son billet d'avion. La catastrophe mobilise toute la maison, il est démuni, désorienté comme un enfant dont on aurait lâché la main. Il faut tout mettre en œuvre pour établir un double du billet, appeler la compagnie aérienne pour négocier son admission sur un vol ultérieur, faire venir un taxi. Tandis que tout le monde s'agite, Paul reste immobile, debout sur ses deux jambes, au milieu de la pièce, lève les bras avant de plonger ses mains dans les poches de son manteau et d'en retirer des liasses de billets de banque, reçus, cartes de visite, dépliants publicitaires et coupures de journaux. Après son départ, les objets et souvenirs qu'il avait apportés se trouvent disposés sur les étagères : un briquet de l'armée américaine, une tortue en pierre coréenne, une cuiller à thé en argent du Pérou.

De quel nuage tombe la pluie

« Nous avons été saisis par la force de ce récit et la voix de ses personnages, à la fois intime et universelle. Marion Gary porte un regard sensible et juste sur l'héritage familial et les silences qui nous façonnent. Il nous a semblé essentiel que ce roman soit partagé. » FRANCK DE CRESCENZO, éditeur

Marion Gary, diplômée en perruquerie et costumière, s'est passionnée pour la Corée par le biais du costume traditionnel. Une culture qui a présenté un territoire d'expression évident, lorsque son père a disparu et qu'est venue la nécessité d'investir l'écriture.

Fondée en 2011, Decrescenzo est une maison d'édition spécialisée en littérature coréenne. En 2017, elle s'ouvre aux autres littératures d'Asie, puis en 2020 aux autres continents. Elle a aujourd'hui près de quatre-vingts titres au catalogue.

Parution octobre 2024

194 pages - 17,90 euros

ISBN : 978-2-367271-35-4

Trois femmes, trois sociétés en proie aux injonctions qui pèsent sur les filles, les épouses et les mères. Unies par des liens qu'elles ignorent, Byeol, Émilie et Camélia se préparent à embrasser les secrets enfouis de leur lignée, et verront leurs certitudes balayées par des vents capricieux.

Il s'agit du premier paragraphe qui introduit la première protagoniste du trio féminin qui compose ce roman.

De mon enfance, je garde le souvenir de son dos, celui d'un artiste. Je me revois, montée sur un seau retourné, une paire de claquettes marine aux pieds, les doigts cramponnés au rebord de la fenêtre, les yeux à hauteur des barreaux de la lucarne arrière de son atelier, épiant le dos de mon père pendant qu'il travaillait à son art. Cette lucarne n'apportait qu'une maigre lumière à l'artiste, mais offrait un poste d'observation idéal pour espionner depuis l'extérieur. L'entrée principale par la grande porte-fenêtre m'était formellement interdite. Seul mon père était autorisé à emprunter le chemin bordé d'hortensias, d'hibiscus et de bougainvilliers.

C'est ainsi qu'année après année j'ai mémorisé la valse du pinceau, tantôt à droite, tantôt à gauche, sans jamais connaître le milieu de la toile. Au centre, ce dos imposant. Tous les muscles semblaient vibrer sous la concentration, au son d'une même note invisible. Ce corps en mouvement, tel celui d'un chef d'orchestre, invitait la peinture à prendre vie. L'encre noire traçait avec virtuosité un chemin sur la surface filandreuse du papier blanc. Le grain épais, partition silencieuse, absorbait l'art comme on s'imprègne d'un cantique. L'eau en bout de baguette perturbait les éléments, en changeait la dynamique, au point de les faire fusionner.

De cette danse à deux, à trois, parfois à quatre temps, naissaient des œuvres que certains qualifieraient d'une grande beauté. L'âme du dos de mon père infusait jusqu'à l'achèvement de la partition, jusqu'à ce que la dernière note soit jouée, jusqu'au coup de pinceau final. Derrière la vitre sale et embuée par cet orchestre en action, l'Art s'éveillait.

Voilà ce qui m'a encouragée à suivre mon propre chemin. Moi aussi, je voulais que mon dos chante une histoire. Malheureusement, ce n'était pas celle que mon père voulait entendre. Mon histoire s'écoulait au rythme d'une autre musique. Mon père et moi n'avons jamais réussi à chanter en duo. Entre nous n'existait que discordance musicale.

À dix-huit ans, je pensais que mon père était le seul obstacle à mon bonheur et qu'il me suffirait de sauter par-dessus pour le résoudre. Après avoir pris un peu d'élan, hésité de trois petits sauts, je me suis élancée vers ce que je pensais être un futur auréolé de gloire. J'affichais la fierté de l'adolescence qui croit tout savoir. J'avais cette certitude, cette vision très claire, que le monde des athlètes professionnels n'attendait que moi. J'entendais déjà les supporteurs crier mon nom depuis les gradins. Je voulais être la première femme coréenne à battre le record mondial de saut en hauteur.

Après tout, j'étais un membre respecté de l'équipe d'athlétisme, capable de faire un rouleau ventral sans toucher la barre à un mètre quatre-vingt-dix-neuf. J'appartenais à un groupe d'élite. Chaque samedi matin, à six heures trente, je rejoignais les autres filles à l'entraînement. Une fois celui-ci terminé, assises sur le gazon fraîchement coupé du stade, nous partagions un repas, des discussions futiles autour des garçons, du dernier contrôle de maths, nous partagions nos patchs antidouleur, nos techniques d'étirement, nos protections hygiéniques, nous partagions nos rêves d'atteindre la première place, nos espoirs d'un meilleur temps, notre soif de gagner quoi qu'il en coûte.

Mon corps en apesanteur au-dessus de la barre, je dominais les platitudes du monde. Qu'importe l'opinion dépréciative de mon père, j'allais établir un nouveau record mondial, j'en étais certaine. La seule solution pour arriver à m'élever socialement, à sortir de cette pauvreté qui me faisait tant honte. Il a suffi d'un saut de trop pour que je bascule du piédestal où je m'étais placée. Une fracture du genou stoppa mon rêve d'ascension. Trahie par mon corps, je n'eus d'autre choix que de changer mes idéaux. Je me mis à rêver d'un emploi stable, d'un mari, d'une famille. Je rentrai dans la norme, suivis une voie moyenne et lui donnai raison.

Mon portable sonne. Je rejette l'appel entrant. L'interlocuteur insiste, me laisse un message vocal. Je l'écouterai plus tard. Kako. Kako. Sans réponse immédiate de ma part, il inonde ma messagerie KakaoTalk. Je décide de les ignorer. L'écran s'illumine puis s'éteint. J'ai un compte à régler avec mon père, dernier mouvement d'une vieille rengaine inachevée.

Hier encore, je prenais un café place Victor Hugo, programmais insouciante une escapade à Lyon. Je jouais à un stupide jeu sur mon portable, quand on m'a annoncé la nouvelle. Hier encore, j'étais la fille de quelqu'un. Aujourd'hui, tout a changé. Le médecin de l'hôpital a été formel. Son diagnostic s'est infiltré par mes oreilles avant de s'écraser contre mon cœur. Cette prétendue vérité me donne le tournis. J'inspire. Expire. Mon corps ressent le besoin primaire de s'ancrer au sol. De mes pieds jaillissent des extensions imaginaires. Elles traversent deux étages de vie à reculons, la gériatrie puis la néonatale, envahissent le parking souterrain et finissent par fendre la chape de béton soutenant toute l'architecture du bâtiment. Au contact de la terre, elles se mettent à creuser, recherchent des racines auxquelles se raccrocher. Droite comme une tige de bambou, j'encaisse le choc.

Je ne suis plus la fille biologique de mon père. Cet homme que j'ai appelé papa durant trente-cinq ans, qui m'a appelé sa fille, cet homme avec lequel j'ai ri, pleuré, que j'ai aimé et qui m'a aimée en retour, vient de disparaître, il s'est volatilisé avec mon patrimoine génétique.

Son sourire, envolé.

Sa chaleur, éteinte.

Sa silhouette, évaporée. Sa voix, effacée.

Ses derniers mots, emportés.

Ce père qui ne l'est plus a été victime d'une attaque. Ses connexions cérébrales ne répondent plus. Je l'ai perdu. En un instant, j'ai été amputée de tout ce qui faisait mon identité ; mon père, ma famille, mon pays, mes racines. Sans racines, c'est toute ma structure qui s'écroule. Je ne suis plus la fille de mon père. Crac, d'un coup sec, je finis par me briser devant cette douloureuse réalité.

Jusqu'à ce jour, j'étais fière d'être le seul bambou de ma forêt généalogique. Une nouvelle espèce, originaire d'Asie. Mon espèce. Je suis un rejet greffé entre une mère coréenne et un père français. Une mère inconnue qui a choisi de ne pas partager ma vie. Le vent l'a poussée vers le Canada juste après ma venue au monde. Je ne sais rien d'elle, comme elle ne sait rien de moi. Elle n'est qu'un visage exotique lointain, le rhizome originel dont je suis issue, moi, son turion de fille. Je n'ai pas de mère, juste une prairie dans ma forêt familiale. Une parcelle vide où rien ne pousse. Privée de ce tuteur maternel depuis ma naissance, sans défense face aux éléments, j'ai pu, en toutes circonstances, prendre appui sur mon marronnier de père. À l'ombre de son feuillage, la jeune pousse est devenue une tige stable et équilibrée.

Vu de l'extérieur, je ne suis qu'une image imparfaite qui évoque vaguement mon père, mais de l'intérieur, nos racines s'entrecroisent. Nous partageons la même sève. Comme lui, j'accentue certaines lettres, je ris fort, j'éternue bruyamment, j'ajoute des « euh » en fin de mot, je ponctue mes phrases de « en fin de compte », j'oublie mes clés, je ne sais jamais où j'ai mis mes lunettes, je déteste aller faire les courses et déblayer la neige. Comme lui, j'adore bivouaquer à flanc de montagne, contempler la Voie lactée. Nous avons la même manie de ramasser des marrons, des pierres plates, des boutons abandonnés, des moufles dépareillées. Nous pouvons rester des heures à regarder la neige tomber. Il m'a transmis ses valeurs, sa bonté, son honnêteté, sa manière positive de voir le monde, son sens des responsabilités et son amour de la nature.

Mes pieds nus frappent le sol

« J'ai immédiatement été happé par l'écriture puissante, très rythmée de Laure Martin. Son texte largement autobiographique est un récit de résilience, celui d'une enfance massacrée par les violences sexuelles jusqu'à l'émancipation dans la sororité. Il nous hante par sa lumière crue. » ÉTIENNE GALLIAND, éditeur

Laure Martin grandit dans un milieu aisé avant d'être placée en foyer par l'Aide sociale à l'enfance. Elle a exploré mille façons d'habiter son existence avant de pouvoir se consacrer à l'écriture. Artistiquement, elle pratique d'abord le slam. Mes pieds nus frappent le sol est son premier livre.

Double Ponctuation, « maison d'édition des diversités », publie des livres de sciences humaines et de littérature avec plusieurs axes thématiques dont le féminisme, la lutte contre les discriminations, l'environnement, la décolonisation, les peuples autochtones ou encore les cultures populaires.

Parution janvier 2025

248 pages - 18 euros

ISBN : 978-2-490855-77-3

[Après discussion, les enseignants du lycée Chevrollier ont décidé de retirer ce texte relatant une scène de viol et d'inceste de la sélection.]

À quel prix peut-on se réapproprier un corps, une vie, une identité longtemps façonnée par la violence des autres ? Ce récit d'émancipation, largement autobiographique, est un véritable parcours vers la liberté – brut et lumineux.

C'est le tout début de l'ouvrage. La narratrice est encore une enfant. Sa voix grandira au fur et à mesure du récit.

Gérard.

Vacances dans l'Est, maison de mes grands-parents, je ne sais plus si j'ai six ou sept ans, ma mémoire est une feuille de salade trouée par la limace.

La limace, c'est le zizi de Papi.

Je n'étais pas d'accord, mais je n'ai rien dit et je ne me suis pas débattue. Je ne sais pas désobéir pour ces choses-là.

La maison de Mami et Papi est un pavillon qui aimerait ressembler à un château.

Mami est folle, elle joue à la poupée avec sa vie. Elle regarde Les Feux de l'amour et prend plein de pilules colorées. Sa chambre est un monde qui n'existe plus, dessus-de-lit en satin bleu, petits pots d'argenterie et coiffeuse ornée de peignes en défense d'éléphant. Quand elle était enfant, elle prenait le thé avec des gants blancs.

Mami pleurait cette époque comme on chiale sur un chagrin d'amour.

Dans sa jeunesse, elle jouait au tennis avec une jupe, c'est là qu'elle a rencontré Papi. Ils se sont mariés, on a pris une photo en noir et blanc, on l'a mise dans un beau cadre en argent et puis ils ont eu trois filles. Pas de chance, ils auraient préféré des garçons. Il y a longtemps, Mami avait eu un quatrième bébé dans son ventre, cette fois-ci elle était sûre que c'était un garçon. Mais Papi a fait retirer le bébé parce qu'elle était folle. Je ne sais pas comment il a fait, mais ma tante m'a dit qu'après Mami est devenue encore plus folle. À ma tante aussi, il a retiré un bébé quand elle était très jeune, même qu'il l'a emmenée en Angleterre parce qu'elle avait dépassé la date.

Ma maman déteste Mami parce qu'elle est folle et que c'est une bonne à rien qui n'a jamais travaillé. Maman, c'est l'aînée, comme moi. Elle est née dans le 16e et n'aurait jamais dû en sortir. Elle déteste tout ici, elle dit que c'est humide et que les gens sont des ploucs. Maman déteste les ploucs, ceux qui achètent leurs vêtements chez Leclerc, ne vont jamais au théâtre et mangent la bouche ouverte avec les coudes sur la table.

Nous venons à toutes les vacances, on joue dans le jardin, on se fait tourner sur la balançoire, on fabrique des potions magiques avec des plantes, on prend le thé avec Mami et ses poupées. Le matin, on se lève tard et on reste en chemise de nuit pour regarder des dessins animés sous l'édredon des grands-parents.

Au-dessus de leur lit, il y a un crucifix en ivoire et le Jésus tout nu me regarde toujours.

Genoux à terre, signe de croix, amen.

Papi c'est Dieu le père, il décide de tout et veille sur son troupeau : sa femme, ses trois filles et ses deux petites-filles. Il adore fabriquer des soldats de plomb dans l'atelier de la cave, c'est un garçon, alors il aime bien la guerre. Avant, il était chef d'ouvriers dans des usines, mais il y avait souvent des problèmes, je crois que c'est à cause de Mitterrand ou alors des juifs et des Arabes qui volent le travail des Français.

À chacun de ses changements de poste, la famille a dû déménager toujours plus loin du 16e arrondissement et ils ont fini dans ce village de l'Est, le village de la honte, où l'Opéra, la Comédie-Française et le Bon Marché manquaient tellement à Mamie qu'elle est devenue folle.

***

Mon petit frère est né au printemps, le ventre de Maman s'est enfin dégonflé. Tout le monde était tellement content que ce soit un garçon que ça m'a rendue triste d'être une fille. J'adore ce bébé, je voudrais qu'il soit à moi, le prendre dans mon lit et le serrer contre mon cœur pour qu'on n'ait jamais peur.

Papa et Maman nous ont expédiées chez Papi et Mami pour les grandes vacances, on déménage dans un nouvel appartement et ils ne veulent pas nous avoir dans leurs pattes pendant les travaux. Après la fête de l'école, on est parti en voiture, il y a cent douze minutes de route jusque chez eux, je le sais, c'est Papa qui me l'a dit. J'ai vomi sept fois pendant le trajet, il n'y avait pas assez de sacs plastiques, j'en ai mis partout, en arrivant ils ont dû nettoyer la voiture.

C'est l'été, les merles ont abandonné le cerisier et il y a des cagettes de pêches dans l'office. Mon petit frère me manque. Je dors dans la chambre rose qui a été désertée par ma tante. La chambre rose n'est pas vraiment rose, elle a la couleur du sang tourné. Je dors dans un lit trop grand pour mon corps d'enfant maigre, tapissé d'un velours qui gratte et retient les odeurs de moisi.

Les battements de mon cœur résonnent dans ma gorge et empêchent ma bouche de respirer. Dans ce lit gigantesque aux draps toujours humides, j'attends Papi avec le ventre qui se serre. Mon corps transformé en pierre voudrait se cacher dans l'armoire, mais il me trouverait et me gronderait plus fort. Papi ne me gronde que le soir.

J'entends le bruit de ses pas dans l'immense couloir et la panique me fait tourner la tête. Tout s'arrête, l'air se fige. J'ai peur.

J'ai peur de ce qui pourra se passer, parce que si ça n'arrive pas tout le temps, ça arrive quand même souvent.

Mes parents sont partis, l'été est infini.

Il entre, s'assied sur le bord du lit et me gronde avec sa voix de sermon. Il me dresse la liste sans fin de tout ce que j'ai fait de mal dans la journée. Insolente, désordonnée, je n'éteins pas les lumières, je me dispute avec ma sœur…

Pendant qu'il me gronde, ses mains écartent les draps et ses gros doigts se faufilent comme des serpents vicieux sous ma chemise de nuit, il touche ma zézette et de son autre main, il sort sa limace et la fait gigoter. Je déteste ça, j'ai très peur, tout se coince dans ma gorge.

Il écarte mes jambes qui restent mortes. Papi ouvre ma zézette et farfouille dedans avec son nez et sa bouche, comme un chien qui cherche des trucs dans la forêt. Sa peau pique et me griffe. Le matin, j'ai mal dans ma culotte comme après un coup de soleil.

Quand Papi fait ça, je pars très loin dans ma tête, je m'en vais dans un monde de coton, poupée de chiffon, paix éternelle. Envolée au-dessus de moi, je me regarde qui le laisse faire comme si j'étais une autre, je ne suis pas là.

Il me gronde. Je ne veux pas que ses mots entrent en moi, mais ils me pénètrent toujours un peu. Papi est reparti, c'est terminé, il a fini. Je reste inerte dans mon lit. Le sommeil ne vient pas, les ombres s'emparent de mon âme. Immobile, je regarde le crucifix accroché au-dessus de moi, le rameau a séché et l'ivoire du Jésus luit dans la nuit.

S'il vous plaît, mon Dieu, tuez-moi.

***

Dans la salle de bain aussi, je me laisse faire. Je me laisse faire partout. Je laisse Papi mettre sa limace dans ma bouche, je reste immobile, je ne bouge ni les dents ni la langue. Sa limace a une odeur de pipi qui me donne envie de vomir.

Je ne dis rien, je ne respire pas, je ne regarde pas, l'eau coule silencieusement sur mes joues. Ma vie devient le verre flouté de la fenêtre de la salle de bain, je suis les plantes derrière lesquelles je me cache pour quitter mon corps.

Le Dernier Maquis

« Elena Vincent a intégré les Jeunes Prodiges en 2022 et a travaillé deux ans sur ce premier roman. Son talent exceptionnel a tout de suite « crevé la page ». L'éditer, c'est faire connaître cette plume hors pair et lui donner une chance d'être repérée par des éditeurs à sa hauteur. » MARION CURTILLET, éditrice

Elena Vincent a tout juste seize ans. En première à Lyon, elle a publié en juin 2024 son premier roman : Le Dernier Maquis. Elle est passionnée de théâtre, d'histoire et de littérature et fait partie de l'équipe des Jeunes Prodiges depuis 2022.

Les éditions Du sable et des cailloux ont été créées en 2019 à Villeurbanne. Elles proposent un terreau propice à l'éclosion de très jeunes plumes (moins de 18 ans), qu'elles accompagnent jusqu'à l'édition. Dix-sept jeunes, de toute la France, forment actuellement l'équipe des Jeunes Prodiges.

Parution juin 2024

164 pages - 13,50 euros

ISBN : 978-2-491199-34-0

Débarquant en 2024 dans un Paris sous occupation nazie, Lucie, jeune dramaturge, s'y établit dans l'espoir de produire sa pièce de théâtre. Elle ignore alors qu'elle détient un secret qui, dévoilant un passé jusqu'alors occulté par la censure, pourrait bien changer le cours de l'Histoire…

Lucie est arrivée à Paris et prépare la représentation de sa pièce au théâtre. « C » vient de se dévoiler et l'a invitée à rejoindre la Résistance.

Les bâtiments principaux et annexes du Théâtre National du Parti étaient placés dans une telle disposition qu'à leur intersection se formait une petite cour intérieure. L'herbe maigre qui parsemait la terre couleur de suie restait jaune et flétrie, insensible aux saisons. Seul ornement de ce sinistre ensemble, une statue qui reposait sur un socle de marbre, du côté du bâtiment principal. Elle représentait une femme recourbée sur elle-même, de la taille d'un enfant, d'une maigreur accablante, sanglotant presque et masquant son visage d'un pan de son vêtement pour se dérober au regard du spectateur. « C » la contemplait parfois depuis son bureau, cherchant à élucider le mystère de cette macabre demoiselle de granit. La statue, cependant, demeurait seule, livrée à l'éternité de la pierre, ses yeux qu'on ne pouvait voir posés sur les profondeurs de la terre. Une vieille concierge lui rendait parfois visite, le soir venu, glacée de n'avoir pour seule compagnie que cette âme en peine. Elle balayait les quelques carreaux qui se frayaient un chemin entre le bâtiment principal et l'annexe. Recouverts de mousse et de graviers, ils servaient de distraction à la paille usée du balai. C'était là leur seule utilité, car nul n'arpentait, en ces temps, la cour intérieure.

Ce soir-là, la nuit avançait. La lune, que les nuées noires dérobaient au regard des rares passants, achevait précisément les deux tiers de sa course. Soudain, la balayeuse fut prise d'un frisson qui se rapportait quasiment au spasme et leva la tête en direction de l'annexe. Elle n'avait pas remarqué qu'une fenêtre de la bâtisse, au troisième étage, était éclairée. À la lueur insignifiante qui se réverbérait sur la vitre, elle devina qu'elle provenait d'une chandelle. Quelqu'un, ici, ne respectait pas le couvre-feu ! Serrant convulsivement son manche contre elle, la vieille balayeuse jeta un regard en biais à la demoiselle de granit, toujours inerte. S'agissait-il d'un fantôme ? Soudain, la fenêtre s'éteignit et elle se ressaisit. Elle était folle de penser à des choses pareilles ! Ah ! Ce devait être l'âge.

Lucie, cependant, avait tiré les rideaux, apercevant confusément à travers sa rêverie la vieille qui l'épiait. Elle s'assit sur son canapé. Son tumulte intérieur l'assourdissait. Elle n'avait pas mangé et ne ressentait pas la faim. Vers 3 heures du matin, accablée de fatigue, elle se leva et entreprit d'aller chercher un verre d'eau à la cuisine. Une fois désaltérée, les idées claires, elle mit en ordre son esprit et le fit disserter.

Elle réfléchit à la proposition que « C » lui avait formulée le matin même. La thèse : le directeur l'invitait à entrer en résistance. Il connaissait une organisation qu'elle pourrait rejoindre, destinée à renverser le régime. Renverser le régime ! Et elle, Lucie A, participerait à cette ambition formidable ! Voici à quoi elle emploierait le fragment unique d'Histoire qu'elle détenait. L'antithèse : les enfants. Elle les avait déjà suffisamment exposés au danger en les emmenant à Paris avec elle, pour risquer leur vie de la sorte. Et si on l'arrêtait ? On les ferait passer devant un simulacre de tribunal, on les torturerait, on les tuerait.

Elle frissonna. À quoi bon prendre part à ce destin glorieux, qui n'aboutirait qu'au massacre ? Elle n'était peut-être pas une héroïne. Les paroles d'Annie lui revenaient en mémoire : « Il n'y a de héros que les faiseurs de mort. »

Lucie était adulte, désormais. Elle devait être raisonnable, trouver un époux qui voudrait bien d'elle et de ses cousins, fonder une famille, vieillir enfin. Vivre en acceptant la souillure lui apparut soudain plus simple que de mourir libre.

Son regard s'attarda sur la porte entrebâillée à côté d'elle, qui dévoilait la chambre à coucher. Ses cousins, qui se partageaient un lit, dormaient à poings fermés. Simon serrait contre lui, presque convulsivement, un énorme ours en peluche. Sur la table de chevet veillait une petite lampe en forme de lapin, qui diffusait un halo violet, réverbéré sur les murs de la pièce. Le petit avait peur du noir.

Un sourire amer se dessina sur les lèvres minces de Lucie. Si elle disparaissait, ces deux-là n'auraient plus personne au monde. C'était décidé. Elle partait. Demain, elle rendrait le logement de fonction, elle abandonnerait le théâtre, elle rentrerait à Lyon.

Alors qu'elle achevait de plier sa chemise, une ombre se pencha par-dessus son épaule et lui susurra :

— Alors, tu recules ?

Elle se redressa, stupéfaite. La salle de séjour était déserte et le logement hermétiquement fermé. La jeune femme se retourna. Personne. Elle n'avait pourtant pas rêvé…

— Qui est là ? appela-t-elle, tremblante.

— On t'offre le savoir, l'avenir, la liberté, et tu te terres dans ton ignorance chérie ? poursuivit la voix. Mais tu as raison, ma douce, bêle ce qu'on t'aboie de bêler, garde la tête baissée, plie l'échine, cela est bien plus simple et confortable ! Permets que l'on tue, que l'on rase, que l'on extermine sous ton regard abruti ! Honte à toi, Lucie, honte à toi !

Le murmure s'éleva en un cri strident, transperçant les tympans de la jeune femme qui se redressa brusquement, renversant la valise qui s'ouvrit au passage. Une foule de romans et de pièces se déversa. Parmi eux se trouvait le carnet.

Cette bouche invisible qui se penchait sur son esprit, elle la connaissait. C'était la voix d'Annie revenue sur terre.

— Mais, les enfants…

— Jeanne et Simon ne sont plus des enfants, ne comprends-tu pas ? Si le Parti perpétue ses atrocités, ils mourront bâillonnés. Offre-leur un avenir ! Et puis, pourquoi es-tu là, au fond ? Pourquoi souhaites-tu présenter cette pièce, sinon pour te révolter ? Ne te dérobe pas à ce rôle que tu dois jouer jusqu'au bout.

Synthèse…

Au matin, Lucie se rendit sur la place de la tour Eiffel, hagarde, le pas traînant, les yeux cernés. Elle avançait sans trop savoir où elle allait, le cœur gorgé d'incertitude, l'esprit embué de doutes. La détermination qui l'avait gagnée la veille persistait néanmoins au plus profond de son âme et imprégnait ses yeux. La curiosité la maintenait éveillée.

Une foule dense était agglutinée autour du monument, surveillée par des drones. Affligeant spectacle que ce titan métallique qui dominait Paris, ode à la puissance du siècle dernier, courbant désormais l'échine sous la croix gammée.

Elle conduisit Simon, qu'elle avait pris avec elle, à l'entrée de la tour, se demandant où pouvaient se cacher les indices promis par « C ».

— Je vais nous payer les entrées, annonça-t-elle, grimaçant devant l'écriteau. (Trente marks !)

Alors qu'elle tendait les quelques pièces à l'agent de la billetterie, il lui rendit un ticket plié en deux. On avait glissé un petit papier dedans. Elle attendit de se trouver au sommet de la tour pour l'ouvrir : il s'agissait d'un de ces plans miniatures du Französiches Viertel. On avait surligné un chemin et entouré une destination. Pour seule signature, on avait tamponné deux lettres capitales sur le document : D M.

L'Éden à l'aube

« Ce texte, dépassant le contexte politique, est une histoire joyeuse, de formes de résistance au monde, de formes de survie aussi, par l'amour. Son écriture poétique, moderne, nourrie de références littéraires, bibliques, mythologiques, l'ancre dans une universalité émotionnelle. » VANESSA PÉCASTAINGS, éditrice

Né à Jérusalem en 1989, Karim Kattan est un écrivain palestinien. Il est docteur en littérature comparée et écrit en français et en anglais. Avec son second roman L'Éden à l'aube, il confirme la richesse de son univers littéraire hybride, mêlant oralité et culture classique, réalisme et merveilleux.

Fondées en 2005 à Tunis, les éditions Elyzad publient des fictions, regards posés sur la société arabe. Tels des plongeons dans l'intime, elles se nourrissent d'imaginaires parfois entremêlés (France, Liban, Maroc, Libye, Togo…), avec la volonté de faire circuler des textes du Sud vers le Nord.

Parution août 2024

336 pages - 21,50 euros

ISBN : 978-2-494463-22-6

Dans Jérusalem, on se séduit chaque nuit en imaginant des histoires de jinns, de lions et de chevaliers. Alors qu'un étrange vent de sable ensevelit le pays, Gabriel et Isaac se croisent chez tante Fátima. Ils s'aiment, se perdent et se retrouvent, puis décident de partir en vacances…

Dans Jérusalem balayé par le vent, Gabriel et Isaac se croisent pour la première fois lors d'une partie de cartes.

Revenons-en à ce jour-là, au début de l'été du khamsin. J'entre chez Fátima, feutré et filtré, par les stores à demi tirés. Je nimbe le salon de jaune, de reflets ambrés. Je devine Isaac qui sonne à la porte. Avant même de pénétrer dans la pièce, il pressent qu'il y aura un homme assis en face de sa tante, qu'il s'appelle Gabriel, qu'il le connaît.

Yvette, la domestique de la dame d'aussi loin qu'Isaac se souvienne, lui ouvre, salue son Zouzou, lequel se précipite à l'intérieur accompagné d'une bourrasque de vent. Il enlève son masque, peste contre la poussière et s'essuie les lèvres du revers de la main. Il dit bonjour. Gabriel dit bonjour. Fátima demande à Yvette de préparer le thé. Isaac s'assied sur le canapé jaunâtre où Gabriel est également assis (lui tout à gauche, lui tout à droite). Fátima n'attend personne aujourd'hui à part ces deux-là. Il ne remarque au départ rien de Gabriel, si ce n'est les yeux bleus, la boucle d'oreille. Quand ils prennent place à la table de jeu, ils se retrouvent face à face et son visage l'interpelle. Gênant, goût de gêne dans la bouche, de malaise, comme dans son enfance le goût unique d'Ézéquiel. Et avec ce souvenir, Isaac est soudain habité d'une fureur amoureuse, de l'envie de le fouiller, des yeux des mains, de lui dire je t'aime à ce mec qui tient ses cartes comme un nigaud. Dans sa tête, il l'appelle Il, Lui, avec un grand I, un grand L, toute la soirée. Ses mains de nigaud, néanmoins séduisantes, un peu pute, il voudrait les tenir, elles lui paraissent trop belles, insaisissables, impossibles. Il en est si ému qu'il voudrait seulement embrasser la paume d'une main, puis de l'autre. Il se retient de le faire à chaque fois que Gabriel choisit une carte et la pose. À chaque fois qu'il tapote d'un coup sec la table, qu'il porte la tasse à sa bouche, qu'il mordille son pouce en réfléchissant. Un seul baiser, ici, un seul autre, là.

Quant à Gabriel, Isaac lui fit l'effet d'une apparition. Ce garçon grand et maigre, ce jinni, jaillissant de l'écran de sable. Il avait pris forme, auréolé de ténèbres, autour d'un jeu de cartes pour le séduire, le piéger, le retenir prisonnier de la ville où il ne neigeait jamais. Il était intimidé, comme s'il avait perdu toute compétence d'adulte. Résorbé en enfant, face à lui. Ses membres même se laissèrent aller à une forme de langueur étrange, ses jambes étaient lourdes, ses paupières aussi, et ses mains chaudes et sèches comme le khamsin. Quelque chose en lui s'éveillait. C'était, pour la première fois depuis longtemps, très simple – un besoin. La trentaine passée, assis à boire le thé froid et qui avait vaguement le goût des postillons d'Yvette, Gabriel sentit ce besoin l'envahir, le prendre et le soumettre. Il n'avait plus l'habitude et ne savait que faire de ce sentiment, mais il était là, impérieux et non négociable. Ils passèrent l'après-midi ainsi, l'un et l'autre interloqué, interdit, à jouer aux cartes, à parler du khamsin qui venait de se lever, à se dévisager du coin de l'œil, à écouter Fátima raconter les nombreux vents d'est, grotesques ou terribles, qu'elle affronta dans sa vie.

Pour s'aérer pendant ces sales saisons, Fátima utilisait un éventail à manche d'ivoire, incrusté de corail. Un cadeau qu'un jour son père, il y a mille ans, avait rapporté de Gaza. Fátima vivait seule : elle avait un fils qui s'était évaporé en Amérique (il l'appelait, dit-on, parfois, d'Austin où il se ruinait au poker), une fille mariée dans les collines, un mari mort depuis, Isaac et Gabriel avaient l'impression, toujours, et Yvette. Elle avait écrit un livre, dont elle disposait, dans une pièce, de dizaines d'exemplaires. L'histoire des hommes illustres de sa famille, suivie de ses mémoires à elle. Elle l'avait moins écrit pour qu'il soit lu que, simplement, pour dire qu'il existe ; pour assurer, d'une certaine façon, la pérennité d'une chose dont personne n'aurait rien à cirer dans quelques années, pour que d'elle survive, même non lu, même entreposé dans un mausolée jusqu'à son ultime dégradation, un objet. Gabriel n'avait jamais lu le livre. Isaac, si, et il l'évoquait à chaque fois à Fátima qui rougissait de plaisir. Gabriel se dit qu'il devait être la seule personne à l'avoir lu, à lui en parler, à prendre la peine, et trouva cela charmant.

À la dixième partie, Fátima bâilla, marmonna un : « Douce Vierge », et le jeu prit fin. Isaac se leva pour partir. Il l'embrassa, avec solennité et respect, sur le front. Leur visage à l'un et l'autre s'illumina, il se sentit enfant, tendre. Il dit au revoir à Gabriel qui se sentit aussi enfant, tendre. À Yvette, il lança, bye Yvo et elle rétorqua de la cuisine, bye Zouzou. Puis Isaac s'en alla. Il marcha dans la rue et pensa à Gabriel, boucle d'oreille, mains pute et impossibles, tout ça, y repensa, ce sentiment de tendresse, enfant, puis il rêvassa, oublia Gabriel absolument, pour la deuxième fois.

Gabriel plaça Isaac dans un canton reculé, accessible seulement au prix de grands efforts, de son cerveau. Il avait si peur de ce jinni qu'il osait à peine se le représenter. Faire apparaître Isaac dans son cerveau – ses yeux globuleux et si noirs qu'on dirait les tréfonds des enfers, son teint de pierre de taille, tout ça – c'était déjà capituler à son emprise. Tomber dans son piège. Mais quelque chose d'irrésistible s'était logé en lui. Il voulait le retrouver. Les jours qui suivirent, Gabriel apprit la perversité de Jérusalem, cette ville minuscule et provinciale, cette chatte d'araignée comme on dit, idiote et labyrinthique : l'homme qu'il avait rencontré et rêvait, craignait de revoir, il ne le trouvait nulle part. Il avait mentionné un truc, travailler dans la vieille ville alors la vieille ville devint le centre et l'objet même de toutes les recherches de Gabriel. Et dans ce kilomètre carré maudit, sous le vent et dans le sable, des semaines durant il chercha.

Ainsi, Gabriel, qui jusqu'à présent était devenu passant de sa propre vie, fut investi d'une direction : revoir ce garçon. Son tempérament ne changea pas, bien sûr, et sa recherche se faisait sur le mode langoureux, lent, mais discipliné, du reste de sa vie. Il ne remua pas ciel et terre, non, mais arpenta de façon méthodique Jérusalem, et nota dans son petit carnet les rues qu'il visitait et quels jours, afin de ne pas perdre le fil des emplois du temps des uns et des autres, des moments de la journée, des géographies, des boutiques ouvertes ou fermées où Isaac serait susceptible de flâner, des restaurants où il risquerait de le voir, des lieux de culte (il avait l'air si sauvage que Gabriel ne saurait quelle religion lui assigner) où il serait en train de prier, pour le fajr ou les vêpres. Si bien qu'au bout d'un mois, envers et contre toutes les recommandations d'éviter de sortir à cause du khamsin, il avait dessiné dans le carnet une véritable carte spatiale, temporelle, et émotionnelle, de la ville dans son épaisseur, avec ses stylos bleus et verts et rouges et ses feutres roses et orange et jaunes et ses crayons de couleur et ses pastels, des traits et des cercles et des flèches et des mots, en arabe, ici, en anglais là, même en hébreu parfois quand tel mot ne vient que dans cette langue-là, intraitable. Mais cet homme n'était nulle part dans les plans superposés de son carnet, qu'il dessinait avec la conviction qu'à force, il allait finir par le mettre au jour.

Les Béliers

« Ce roman nous plonge dans l'Algérie populaire des années 2000, loin des clichés. Approche originale, histoire familiale, personnages attachants, scènes terribles et moments de grâce, un humour décapant, une écriture enlevée et maîtrisée : tout procure une grande joie et me tient à cœur. » JUSTINE COLLAS, éditrice

Né à Alger, Ahmed Fouad Bouras est chirurgien viscéral au centre hospitalier d'Albi. Il vit des deux côtés de la Méditerranée. Les Béliers est son premier roman.

Structure littéraire indépendante dirigée par Emmanuelle Collas (avec Galaade de 2005 à 2017, puis avec les éditions qui portent désormais son nom), la maison a choisi de défendre une ligne forte et engagée en littérature française, francophone et étrangère.

Parution mars 2025

324 pages - 21,90 euros

ISBN : 978-2-487817-12-8

Ouahab a grandi en France. À la demande de son père, il se rend en Algérie où il a tout à découvrir. Son demi-frère, Abderrahmane, ne voit pas son arrivée d'un bon œil. Rahma, sa demi-sœur, est partagée entre la raison, l'amour et la liberté. Le père, ombrageux et déjanté, surveille la fratrie.

Ouahab, atteint du syndrome de Gilles de la Tourette, réfléchit à son rapport à la langue française et à la langue arabe à travers « les insultes ».

Ouahab eut un jour l'occasion d'entendre des insultes proférées en arabe, « dans leur jus ». Un de ses oncles paternels, profitant de l'absence de Gabriel qui ne voulait de toute façon pas avoir affaire à cette racaille, passa leur rendre visite. Ledit oncle dans la vie avait comme métier businessman, avec un tiret à côté. Il avait déjà été dans le passé businessman-commerçant, businessman-président de club sportif, businessman-grossiste en matériaux de construction, businessman-import/export, businessman-éleveur de chiens de bergers. Cette fois-ci, il portait la casquette de business-man-investisseur dans le secteur de la pêche comme il aimait à dire. Il était de passage chez Françoise, avec laquelle il avait gardé de très bons rapports, pour finaliser l'achat de ce qui serait le premier chalutier de son vaste empire à venir. La vente devait concerner un bateau finlandais, relativement neuf, dont des Guinéens peu expérimentés avaient fait l'acquisition, avant de se rendre compte que le vaisseau avait une quille qui traînait trop bas pour les eaux peu profondes de la presqu'île de Kaloun à Conakry. Les imbéciles de Guinéens s'étaient même proposés, une fois la transaction finalisée, de faire naviguer gracieusement le bateau et de le livrer à Mostaghanem, alors qu'ils étaient incapables de manœuvrer à la sortie d'un port. Imbéciles. Tout le monde, clamait l'oncle, n'avait pas le sang des princes de la piraterie comme seuls les Nord-Africains ont été, sang qui coulait dans ses veines à lui. La seule expérience qu'avaient eue ces gens de la navigation était certainement celle des fonds de cales de négriers, ricanait-il sous cape.

C'était une occasion en or sur la piste de laquelle d'autres s'étaient également lancés. Il fallait donc frapper vite et fort avec un acompte à la hauteur, d'autant plus qu'il avait la sympathie et la faveur des vendeurs, ces ânes bâtés ayant probablement comme il disait un sens poussé de l'africanité. Il n'hésita donc pas à transférer une somme substantielle via une banque maltaise pour sanctuariser l'achat et s'en fut quelques jours pour quelque autre besogne.

Il revint à la maison quelques jours après la transaction. Il tournait comme un fauve en cage. Les vendeurs n'avaient pas donné signe de vie depuis quatre jours. Quand il réussit à les avoir au téléphone, on lui expliqua qu'il y avait eu des soucis sur le bateau et qu'il fallait qu'il vienne sur place pour voir. On déclara qu'il fallait rediscuter le prix, qui avait changé depuis. Il se rendit compte du guet-apens et, plus globalement, de l'arnaque. Celle de ceux qui, après le statut d'imbéciles, avaient accédé à celui de sales escrocs. Et, sans aucune autocritique sur sa propre naïveté évidemment, il explosa.

Ce fut un torrent de grossièretés en arabe, pointues comme des silex, charriées par deux énormes veines jugulaires qui ne demandaient qu'à se rompre. Sa langue incandescente accompagnait ce vomi d'un flot de postillons, comme des éclats de métal sortant d'une meuleuse en action. Ouahab vit remonter à la surface, comme des étrons, les expressions entendues jadis, que son père affectionnait. Celles faites de fornications, de fesses, d'orifices en tous genres et d'organes génitaux, de prostitués et de pédérasties ; de pères et mères, de sœurs et de grands-mères ; d'ânes, de mulets, de chiens et de cochons ; de races, de bâtardises, de filiations et de descendances ; de brasiers, d'enfers, de religions et de dieux. Ouahab pensa beaucoup à ce qu'il avait entendu. Ceci passa encore par le rêve où il réentendit les insanités, amplifiées. Ces mots lui plaisaient, il en avait honte, mais ils lui plaisaient terriblement. Pourquoi ce sentiment puisque si ces mots existaient, c'était que quelque part ils devaient servir ? Il y pensa et essaya tellement de les rationaliser en les comparant à ceux qu'il connaissait déjà qu'il finit même par en concevoir un classement, un barème pour en juger le contexte d'emploi et le caractère vulnérant. Bref, une véritable esthétique du gros mot.

Pour lui, la gorge était une sorte de pyramide à la pointe de laquelle se trouvaient des lettres latines comme le P, le V, le B ou le M, lettres qui semblaient comme sorties, après des excuses, d'un voile de pudeur, en forçant des lèvres contrariées, contractées. Les insultes qui comportaient ces lettres avaient pour lui parfois un caractère comique qui, au-delà d'une certaine dose, pouvait compromettre l'agressivité de celui qui les prononçait. Il y avait ensuite, de la partie moyenne de l'édifice de chair et de cartilage, des lettres comme le C ou le G, dont l'émission s'accompagnait invariablement d'une grimace de la partie inférieure de la face et qui généralement commençait à prêter bien moins à quolibet.

Enfin, de la base de cette pyramide montait la lie, refluait la fange des lettres comme le ع, le ه, le ح, le ق. Des lettres lourdes et douloureuses, à mi-chemin entre l'expiration et le spasme. Des lettres prononcées, balancées, la bouche ouverte. Comme si le haut de la pyramide, les lèvres, s'écartait pour se dégager de toute responsabilité. Ne rien à voir à faire avec cette saleté. Comme s'il fallait un courant d'air pour l'évacuer, s'en débarrasser. Ces lettres donnaient aux insultes la force d'une percussion, là où les autres lettres tenaient plutôt de l'instrument à vent. Oui, du vent.

Il se réveilla quelques jours plus tard avec un autre genre de tics que ceux qui lui valaient des moqueries à l'école tels que ses gesticulations. Les insultes en arabe étaient, pour le jeune public, autrement plus respectables que ses petites tapes sur la tête. En réponse à un chocolat au lait qui lui brûla la langue, il sortit des phonèmes dont sa gorge avait un souvenir tapi au plus profond des muqueuses, saccadées خخخخخخطططططططقققععععحح : comme une mitraillette.

Ces phonèmes, eux, ravivaient plusieurs souvenirs : ceux de son père. Les souvenirs des couleurs pastel d'un appartement vide de couple fauché, mâtinés de parfums de tartes aux pruneaux à vous transpercer les os de la base du crâne. Ceux également des murs, qui renvoyaient en échodes bordées d'injures après des événements aussi anodins qu'une porte qui claque au vent ou une piqûre de moustique qui gratte. Ces obscénités qu'il connaissait déjà et qu'il avait réentendues chez son oncle, il ne tarderait pas à en connaître la parfaite signification grâce à des enfants de son âge, immigrés venus s'installer dans son immeuble, et qui lui apprirent jusqu'aux détails les plus scabreux de ces termes. Progressivement, il ne put que prendre goût à leur prononciation. Cela lui permit également d'aérer sa maladie, en le changeant quelque peu de ses crises à la gestuelle ridicule. Si ce n'était pas une victoire ni une trêve, cela pouvait s'apparenter à une baisse d'intensité qui pouvait déboucher sur des négociations.

C'était, pour sa popularité scolaire, une période faste.

Ses crises s'enrichirent, après les phonèmes, de plus en plus de mots et d'expressions vulgaires en arabe. La coprolalie qu'avait évoquée le barbu aux dents de rongeur était là, et les mouvements du corps le parasitaient moins, c'était un fait. Et les jours qui suivirent ces découvertes virent grandir en lui un plaisir étrange, celui de mitrailler ces insultes dans cette langue presque héritée. Sur tout ce qui bougeait, ou parfois pour rien, juste pour en épaissir l'air, comme faisait son géniteur avant.

Aux vents déraisonnables 💚

« Nous avons choisi d'éditer le roman Aux vents déraisonnables de Christiana Moreau avant tout pour la beauté et la qualité de l'écriture. La thématique abordée – le rapport des Cantons de l'Est avec l'Allemagne nazie et la Belgique – offre un point de vue rarement rencontré dans un roman. » ÉMILIE KASONGO, éditrice

Christiana Moreau, artiste peintre, sculptrice et écrivaine, vit à Seraing, près de Liège. Fille d'ouvrier, elle porte un regard sur sa ville post-industrielle. Ses romans, comme La Sonate oubliée et Cachemire rouge, abordent la musique, l'art et des personnages féminins courageux.

Maison d'édition indépendante, les éditions Empaj sont basées dans la province de Liège en Belgique. Elles ont pour vocation de mettre en lumière les auteurs et autrices belges ; elles fonctionnent aux coups de cœur, avec une attention sur la qualité littéraire des textes publiés.

Parution février 2025

267 pages - 20 euros

ISBN : 978-2-931011-39-3

François, fils d'ouvrier, et Maria, fille de fermiers, sont amis dans les Hautes Fagnes. Leur complicité est troublée par Lucie. La guerre éclate : François rejoint la Résistance, et Maria est envoyée en Allemagne. Leur amour survivra-t-il aux épreuves ? Un roman de passion face à l'Histoire.

Maria pense à François et se remémore les moments qu'ils ont partagés.

Maria errait seule dans les Fagnes en ce début d'automne. Les pieds dans la boue, elle marchait dans les empreintes de ses souvenirs avec François. Désemparée, elle en cherchait partout les traces dans les endroits où ils aimaient se retrouver depuis toujours.

Où était-il à présent ? Avait-il réussi à rejoindre le réseau de son ami ou avait-il été arrêté, emprisonné ou déporté ?

Une épaisse rosée recouvrait les herbes et de longues traînées de brume s'accrochaient aux arbres torturés par la bise. Ils écartelaient leurs branches tordues comme pour mieux annoncer une menace apocalyptique. Sous le ciel maussade, l'humeur de Maria ne l'était pas moins. La certitude d'être seule, livrée à elle-même lui serrait le cœur. Elle laissa la plaine en proie aux bourrasques sur sa gauche et bifurqua à droite sous la voûte des aulnes et des bouleaux qui la protégeaient du crachin. Le vent soufflait, mais paraissait craindre l'intérieur du bois, se contentant de brosser la crête des arbres en les dépouillant de bouquets de feuilles rouillées qui brillaient tout au long de leur dégringolade. Malgré ce début d'automne, la bruyère s'entêtait à déployer ses clochettes écailleuses mauves sur le sol mouillé, ajoutant sa couleur au tapis ocre.

Un cri guttural traversa l'espace, tirant Maria de ses sombres pensées. Le brame rauque du cerf résonnait dans la forêt. C'était un raire puissant de désir et de rivalité. Maria s'avança sous couvert des frondaisons, tentant de repérer l'endroit. Les appels répétés rebondissaient dans l'écho. Elle s'approcha à pas de loup, guidée par le son de plus en plus fort. Elle percevait les coups secs caractéristiques des combats ! Les manœuvres d'intimidation n'avaient pas suffi. Elle entendait le bruit des bois qui s'entrechoquaient. Elle déboucha à la lisière d'une clairière où une vingtaine de biches étaient rassemblées. Ondoyant dans le ciel, un milan royal couronnait le troupeau.

Éblouie par le spectacle, elle s'allongea à plat ventre sur le sol, à l'affût derrière des buissons. Elle ne sentait pas la rosée qui transperçait ses vêtements et qui par chance masquait aussi son odeur. Devant ses yeux médusés, une dizaine de cerfs de tous gabarits faisaient la parade. Leurs robes ambrées s'accordaient au paysage et leurs croupes arrondies étaient parcourues de frissons nerveux. Le vent agitait une sarabande de feuilles mortes autour d'eux. Un vieux brocard veillait jalousement sur sa harde et avait fort à faire : surveiller les femelles, s'accoupler avec celles qui étaient prêtes, décourager les jeunes mâles qui tentaient de lui voler celles qui s'éloignaient. Ceux-ci devenaient très pressants et l'affrontement n'allait pas pouvoir être évité. Le bruit des ramures se heurtant avec violence se propageait dans la forêt. Ce n'était pas vraiment une lutte à mort, mais parfois il arrivait que l'un des combattants soit gravement blessé. Le cœur de Maria battait à tout rompre devant le ballet féroce qui se déroulait sous ses yeux, quand, tout à coup, un coup de feu claqua. La détonation fit détaler les bêtes en tous sens, pressées de se mettre à couvert. La lumière fusait à travers la poussière remuée par la débâcle. La fuite avait levé une nuée de feuilles qui retombaient en farandole. Seule, abandonnée, une biche gisait sur l'herbe mouillée. Elle avait un grand trou rouge dans le cou qui laissait échapper le sang par saccades. Son poitrail se soulevait encore au rythme de sa respiration qui faiblissait.

Maria s'était levée et avait fait quelques pas dans la direction des doux yeux bruns apeurés qui la regardaient.

— Que fais-tu là ? Va-t'en ! C'est dangereux, hurla un chasseur surgi des fourrés. Ça va canarder !

Déjà son chien se jetait en aboyant sur la pauvre bête résignée.

Sans un mot, Maria tourna les talons et se mit à courir vers la ferme en trébuchant, aveuglée par les larmes de rage et de dépit. La mort était partout. Dans les luttes animales, dans les mains des hommes et dans son cœur accablé.

***

Quand elle arriva à la maison, Maria ravala son chagrin et resta un moment sur le seuil pour essuyer ses yeux rougis avec un pan de sa jupe. Sa famille déjà attablée l'attendait pour le repas. La voix bourrue de son père la tira de son égarement.

— Alors, tu la fermes cette porte ? Tu es en train de nous geler !

— Ce n'est pas la peine de crier, dit Agnès à son mari, on a déjà bien assez de soucis comme ça !

Maria prit place devant son assiette que sa mère remplissait de soupe. Ils demeurèrent ainsi tête baissée, puis Jürgen se mit à manger, bientôt imité par les autres. Agnès essaya aussi, mais elle ne pouvait rien avaler. Son estomac serré l'en empêchait. Elle restait immobile, la cuillère en l'air. Il y avait au moins cinq minutes que personne n'avait plus prononcé une parole. L'atmosphère était pesante. La guerre prenait de plus en plus de place dans la vie quotidienne avec le décret du Führer du vingt-trois septembre. Leurs nouvelles cartes d'identité de ressortissants des territoires annexés précisaient leur souche ethnique, leur région d'origine et mentionnaient leur qualité de Volksdeutsche1.

— Vous voyez, reprocha Maria, brisant le silence devenu trop lourd, vous vouliez retourner dans votre Heimat et vous n'êtes que des citoyens de seconde zone. Ils ne vous acceptent pas comme les leurs et évitent tout amalgame avec les vrais Allemands du Reich… les Reichsdeutsche.

— Jürgen a reçu sa convocation pour combattre dans la Wehrmacht, répondit Agnès en tremblant.

— C'est ce qu'il voulait non ? S'engager pour le Führer, il était même volontaire.

— Les Volksdeutsche sont envoyés au front en première ligne, se lamenta-t-elle à mi-voix.

— Et qui va m'aider à la ferme à présent ? grogna Jozef. Le travail ne se fera pas tout seul !

Jürgen ne répondait pas. Le corps penché en avant, il avalait sa soupe sans broncher. Le silence épais avait envahi la cuisine. Agnès accablée sentait le sang battre à ses tempes. Elle triturait un coin de nappe en regardant alternativement Jürgen et Maria, et son embarras ne faisait que grandir.

— Qu'est-ce qu'il y a encore ? s'impatienta Jozef.

Il scruta Agnès avec sur les lèvres sa mauvaise humeur qui crispait son visage.

— Une lettre recommandée est arrivée pour Maria…

Il hésita un instant, cherchant quelque chose à dire.

— Qu'est-ce que tu me chantes ?

— Quelle lettre ? demanda Maria interloquée.

— Un courrier contenant une convocation pour le service civique obligatoire, le RAD2.

Agnès faisait un effort pour retenir son chagrin, mais soudain elle n'y tint plus et éclata en sanglots.

— Alors les filles aussi ? s'insurgea Jozef abasourdi.

— Ça concerne toutes celles qui sont âgées de dix-huit ans, affirma Jürgen. Elle devra travailler au service des arsenaux ou de l'armée allemande.

Maria serra les dents sur sa colère. Elle avait envie de hurler et pourtant elle n'amorça pas un mouvement.

— Ainsi, il ne restera que nous, les vieux, déplora le père hagard. Comment faire tourner une ferme si tous s'en vont…

— C'est ça la guerre, renifla la mère. Du sang et des larmes…

Sans un mot, la mort dans l'âme, Maria se leva et monta l'escalier d'un pas traînant. Ses ongles crissèrent tout le long de la rampe. Le silence de sa chambre lui tomba sur les épaules et elle ne perçut plus aucune parole venant d'en bas. Tous se taisaient, atterrés.

1. Allemands par le peuple.

2. Reichsarbeitsdienst (Service du travail du Reich).

Clapotille

« Fables Fertiles a décidé d'éditer Clapotille et les deux autres volets du triptyque de Laurent Pépin, tant le conte a illustré ces « allégories de la vérité » qui nous sont chères, tant la maison y a décelé une voix, puissante, singulière. » GUYLIAN DAY, éditeur

Laurent Pépin, né à Paris, est psychologue clinicien et écrivain. Diplômé de l'Université Rennes 2, il est devenu psychologue à l'âge de trente ans après avoir exercé plusieurs emplois, dont celui d'aide-soignant en EHPAD. Son écriture puise aux sources d'un désir de donner la parole aux sans-voix.

Les éditions Fables Fertiles sont nées en 2022. La fable est celle du fabuliste : elle contient encore la vérité des légendes, des origines, de ce qui affleure de l'esprit des souvenirs. Au travers de récits, novelas, recueils de nouvelles, contes et témoignages d'artistes, elles esquissent l'à venir.

Parution octobre 2024

128 pages - 17,60 euros

ISBN : 978-2-493872-09-8

Clapotille est un conte onirique, où se tracent les contours hallucinés d'un personnage hors norme, chevalier errant de temps éclatés, dont l'imaginaire est le royaume et le seul refuge. C'est là, au milieu des ruines de son esprit, que va naître Clapotille, tel un mirage.

Prélude, et un narrateur-personnage qui exprime son tourment et dialogue interne.

Je suis mort encore et encore, cette nuit-là. Une nuit dont la noirceur dura plusieurs mois, parfumée d'une note d'hiver froissé aux accents terrifiants.

Quelquefois, le trait unaire de Lucy se mettait à scintiller dans la poche de ma veste enneigée, réchauffant mes entrailles contre mon gré.

Et je lui demandais :

« Pourquoi t'obstines-tu à me ramener à la vie ? N'ai-je pas achevé notre projet ? N'as-tu pas retrouvé le souvenir de Clapotille ? Et moi, que me reste-t-il à présent ? »

Mais Lucy ne répondait jamais à mes questions.

J'insistais. Et plaçais le flacon tout près de mes yeux :

« Tu es injuste. Tu m'aurais dévoré si je t'avais empêchée de partir et je t'ai aidée, même si je ne l'ai pas fait exprès. Pourquoi ne me laisses-tu pas te rejoindre ? »

Alors le plus souvent, Lucy se mettait à me raconter des histoires : des formes apparaissaient dans le flacon, des ombres, des essaims de couleurs. Et une musique ancienne, accrochée aux souvenirs du corps.

Parfois même, je la voyais, mon ogresse, et j'entendais encore sa voix rauque réclamer sa mise à mort… me suppliant de la laisser entrer… là où nul ne doit jamais entrer.

Et la petite clé ne voulait pas se décoller du sang qui figeait et l'enfermait dans les oubliettes de mon esprit où elle était prise au piège. Simplement parce qu'elle avait espéré que de la collusion de nos créatures intimes, émergerait le souvenir oublié de l'être qui, jamais, ne sera sorti de son ventre, et dont la poussière composait la toile de son champs imaginal.

Puis j'entendais résonner les coups de couteau du Monstre dans sa chair offerte. Les paysages, sur son corps, s'ouvraient à nouveau, découvrant les gisements glaireux et ensanglantés dont elle était faite en-dedans.

Je la voyais me tenir et me regarder si profondément, je l'entendais me remercier en riant doucement, tandis que les lampyres artificiels qui animaient sa peau comme des feux sur la mer s'éteignaient l'un après l'autre.

Que devenait-elle ? Sa vie, son souvenir, ne se résolvaient sans doute pas à tenir en entier dans ce flacon.

Partait-elle parfois ? Faisait-elle des aller-et-retours entre le peuple des ombres et ce bocal minuscule qui tenait dans la poche de ma veste ?

Et pourquoi me poursuivait-elle de cet amour trahi qui me rappelait l'horreur dans laquelle on m'avait fabriqué autrefois ?

Alors je pensais à la terre glaise dans laquelle les mains du père et de la mère m'avaient façonné grossièrement. Ils en avaient fait une boule compacte, qu'ils avaient trempée dans la fange, la haine et la honte, puis l'avaient jetée vers le ciel, laissant aux bons soins des enfants d'Éole de me conduire vers le rivage où je sculpterais moi-même mes membres, mes traits et tout ce qui devrait m'aider à composer une humanité quelconque.

J'avais poussé ainsi, au fil des nuages et des oiseaux de passage, dont j'avais irrémédiablement chu, n'emportant qu'un peu de mousse et de plumes pour fabriquer des rudiments de langage et nuancer mes émotions.

Mais au fond, la seule chose qui m'appartenait en propre, c'étaient les Monstres qui se lovaient dans les recoins de mon cerveau, et Les Voix qui susurraient à mon oreille.

Et Lucy était morte.

Alors j'ai essayé encore et encore.

Je me suis jeté dans un lac gelé dont le souvenir vivant de Lucy dissipait les méandres qui s'évaporaient en volutes compliquées.

Je me suis allongé nu dans la neige, fondant sous mon corps brûlant, regardant le ciel de ma tombe glaciaire.

J'ai entaillé mon corps contre des pierres, ouvrant mes veines, mais n'y voyant pleuvoir que des œufs de cigales qui chantaient une note éphémère en touchant le sol.

Des semaines, des mois passèrent. On pouvait deviner l'annonce du printemps aux légères irisations que prenaient les couches de neige. Parfois, des herbes sauvages, des hellébores, des fleurs à tête de singe, d'autres en forme de goutte à l'intérieur desquelles brillait un écosystème violacé, craquelaient la glace pour mourir héroïquement à la surface.

Et sur mes bras, là où j'avais creusé des puits afin de dissiper de mon âme et de mon corps les souvenirs du monde des autres, des ramures frêles et bourgeonnantes s'étiraient.

Car un jour, sans doute, la neige fondrait.

Sans doute la lumière du soleil reviendrait-elle dissiper la nuit qui avait envahi la forêt.

Je ne serais plus invisible alors, condamné une fois de plus à habiter les globes oculaires d'étrangers anonymes dont les regards me transformeraient en ces créatures hideuses qui peuplaient mes souvenirs.

Et peut-être mon corps végétalisé redeviendrait-il humain ? Des émotions, des rencontres me contamineraient-elles à nouveau ?

Peut-être la décompensation poétique m'abandonnerait-elle ?

Et devrais-je alors arrêter de mourir.

Avec un désespoir violent, je sentais la sève parcourir mes fentes et mes ramures. Les bourgeons se transformaient en fleurs, qui se changeraient en fruits.

Partout, de premiers indices me rappelaient que cette nuit indéfinissable arriverait bel et bien à son terme.

Parfois, dans un accès de courage fugitif, je m'efforçais de lutter contre le trait unaire de Lucy, qui m'indiquait la direction à suivre. Je décidais alors d'errer au hasard, finissant toujours, malgré moi, par me rallier à ses envoûtements : mon corps, sous son emprise, évoluait à travers la forêt, vers une destination qui m'était inconnue.

Et je suis parvenu à cette petite plage enneigée. Il faisait dans le ciel un noir velouté, juste piqueté çà et là de trous d'aiguille dorés. Mes pieds s'enfonçaient dans l'espèce de brume cotonneuse qui recouvrait la plage, lézardaient le sable de traits d'écume pâles, lorsqu'une découverte brutale les a tout à coup interrompus, m'extirpant de ma torpeur : on aurait dit que quelqu'un avait creusé un dessin grossier de ses doigts dans le sable et la neige mêlés.

Ou alors était-ce la réverbération des étoiles sur la neige rebondie qui diffusait ce corps potelé phosphorescent ?

Toujours est-il qu'on voyait bien qu'il s'agissait d'un bébé.

Il manquait des doigts au bébé et ses traits étaient inachevés. Je me suis mis à quatre pattes dans la neige afin d'en reprendre le tracé, parce que je ne voulais pas qu'il soit, lui aussi, condamné à se dessiner tout seul.

Mais partout où mes doigts passaient, la neige se réchauffait, elle s'épaississait, sortait presque du sol, prenant une consistance moelleuse et l'odeur sucrée et tendre d'un chamallow rose.

J'ai fini mon dessin et je me suis relevé. J'ai reculé un peu, observé mon travail. Le bébé me regardait. Il frétillait dans la neige, en me tendant les bras. Peut-être dormais-je encore, après tout.

Mais son cri cinglant m'a étourdi.

Je voulais m'enfuir, seulement le trait unaire de Lucy me clouait sur place.

« Je ne peux pas m'occuper de toi, disais-je doucement.

Je m'appelle Clapotille, disait le bébé. »

Je l'ai pris dans mes bras, malgré moi.

« Tu parles Monument ? ai-je demandé, doucement.

Bien sûr, a dit Clapotille. »

Puis j'ai libéré ma main gauche et j'ai empoigné le flacon, afin de crier à Lucy que je ne pouvais pas m'occuper de cette enfant.

Mais le trait unaire était éteint dans son bocal.

Et j'ai compris qu'elle ne reviendrait plus jamais.

Mortel aveu 💙 💚

« Développé autour d'une intrigue bien ficelée, ce roman noir nous tient en haleine du début à la fin de sa lecture. Écriture alerte et fluide, psychologie des personnages finement suggérée, suspens omniprésent. On s'attache à coup sûr à ces adolescents perdus en quête de vérité. » ALAIN FAUCONNIER, éditeur

Née en 1975, Nathalie Revest a passé son enfance à l'étranger, découvrant sans cesse de nouvelles cultures qui ont nourri sa curiosité. L'écriture, sa passion depuis l'adolescence, est un moyen privilégié de narrer des histoires de femmes qui transcendent des expériences de vie extraordinaires.

Les éditions Feed Back, nées en 2017, sont le fruit d'un défi et d'un amour des livres. Installées en région PACA, elles publient des ouvrages à caractère national ou régional. Une trentaine d'ouvrages constitue le catalogue : romans, récits, témoignages, romans historiques, polars ou essais.

Parution novembre 2024

220 pages - 15,90 euros

ISBN : 978-2-492359-24-8

Quatre jeunes Varois se cherchent dans la fête à outrance, la consommation d'alcool et de cannabis, jusqu'au soir où tout dérape. Marie se retrouve à l'hôpital, amnésique. Aglaé, sa meilleure amie, a été assassinée et tous les soupçons pèsent sur Marie, la dernière à l'avoir vue vivante.

Extrait du chapitre « Eros et Thanatos » situé au tiers du roman. Marie déambule dans une soirée et va être témoin d'une scène qu'elle n'aurait pas dû voir.

Elle regarde distraitement le bonhomme de profil qui désigne de son érection l'entrée des toilettes pour hommes. Il y a peu de chance que ces toilettes-là soient plus propres que celles des femmes mais son envie et surtout une petite voix maligne lui murmure en un perfide conseil de rentrer tenter sa chance de ce côté-ci, sait-on jamais. Cinq urinoirs sont alignés sur sa gauche et un homme se tient devant l'un d'eux, les mains appuyées contre le mur. Il semble avoir un mal fou à uriner car elle n'entend rien et il peste vertement contre son appendice contrariant. Gênée mais amusée, Marie fait demi-tour, se cogne contre la porte. Elle se campe dos au petit bonhomme joyeux le temps que sa douleur disparaisse. Quelques minutes qui lui semblent une éternité. L'homme titube vers la sortie dans une tentative maladroite pour remonter sa braguette. Puisque les toilettes pour hommes sont désormais vides, elle décide d'y retenter sa chance. Marie est surprise de constater qu'ici, il n'y a pas de miroirs, elle ne peut pas se rendre compte de sa mine défaite, de ses cheveux hirsutes, elle ne peut pas réaliser l'ampleur des dégâts ni prendre conscience de son état qui ne cesse de s'aggraver. Elle a de plus en plus envie d'uriner et de vomir, voire les deux à la fois. Elle se retourne péniblement pour faire face à quatre portes dont deux sont entrebâillées et deux autres closes. Elle perçoit des bruits indistincts sans savoir s'il y a quelqu'un derrière l'une des portes fermées ou si son imagination de fille trop bourrée lui joue des tours. Pour obtenir sa réponse et être enfin fixée, elle décide de s'aventurer dans l'une des toilettes ouvertes. Les bruits se font plus nets, alors elle grimpe les deux pieds sur la cuvette et ose regarder par-dessus la trop fine cloison. Alors elle voit. Elle croit qu'elle va glisser au fond du cabinet, l'inconnu va ressurgir miraculeusement et tirer la chasse pour enfin la faire disparaître, honteuse, déchirée, torturée, au fin fond de ce trou merdique qui manque la faire suffoquer. Le destin, que l'on croyait loin depuis longtemps, vient de la saisir à la gorge d'une poigne dure et rigide. Il est plus vigoureux que jamais.

Il n'a pas abandonné, bien au contraire. Il la torture, enserre sa nuque fragile de ses grosses mains invisibles, il presse les veines carotides de plus en plus fort et elle comprend à ce moment-là qu'il ne relâchera pas son étreinte. Elle est à bout de force, le courage de résister s'est liquéfié, elle reconnaît que son adversaire est trop fort pour elle. Le combat est inégal.

Il la laisse pantelante, écœurée, meurtrie, sur le bord de sa vie. Oui, il la malmène comme on lance par terre une vulgaire poupée pour passer ses nerfs. Elle est secouée sans ménagement au risque de se déchirer et de ne pas pouvoir être rafistolée. De toute façon, on la maltraite parce qu'elle a déjà trop servie, on rêve secrètement d'en avoir une nouvelle, une plus belle ; celle-là est tout juste bonne pour les ordures, désarticulée, trop étreinte. Oui, oui, c'est bien ça, la jeter au fond de ces toilettes écœurantes car plus rien n'a de sens désormais.

Elle remonte à nouveau le temps, et se retrouve encore paralysée devant cette horreur qu'elle n'aurait pas dû regarder. Elle se sent malsaine à présent, indiscrète, elle la coupable, elle la trop curieuse. Elle essaie de reprendre son souffle, les mains cramponnées au sommet de la paroi par peur de glisser dans le vide, une chute vertigineuse dont elle ne se remettra pas. Elle relève la tête, il faut encore regarder, pour être vraiment sûre, pour souffrir encore un peu plus. Ce qu'elle voit, ce qu'elle a aperçu et qu'elle contemple à présent la glace. Son sang fuit par tous les pores de sa peau. Elle a le cœur qui dégouline et pourtant elle continue à ouvrir les vannes et ne peut s'empêcher d'observer la scène. Elle voudrait leur sauter dessus, les séparer, leur hurler au visage l'acte impardonnable. Ils sont désormais damnés pour l'éternité, ils ont commis un crime irréparable : la trahir, lui faire perdre le peu d'espoir qui lui restait. Mais elle reste accrochée là, sa rage déborde tel un torrent qui lui fait peur. Tout son corps n'est plus que douleur, les larmes peinent à jaillir sur cette terre desséchée, l'oasis est tarie, le désert de ses sentiments s'étend à perte de vue.

Elle s'insupporte.

Eux, ils sont là, fusionnels, atemporels, sublimement enlacés, élancés l'un vers l'autre dans une fougue qui la tue au fur et à mesure qu'elle grandit, elle tire sa puissance de la douleur de Marie. L'image de la passion, leurs gestes précis, fluides, dictés par leur instinct, rythmés par leurs gémissements extatiques et assassins. Un plaisir qui part du ventre, qui brûle, qui fait mal, qui accélère leur rythme cardiaque, coule dans leurs veines comme une sève bouillonnante et jaillit hors de leurs gorges renversées par l'extase. Ils savent s'aimer, naturellement, viscéralement dans ce moment qu'elle n'a jamais connu.

Elle n'est d'ailleurs peut-être pas faite pour le vivre, ce moment. Doucement, dans ces révélations qui lui transpercent le cœur, elle se met à pleurer, tout bas d'abord, puis plus fort à mesure que leurs ébats s'intensifient. Ses larmes se ruisseau, rivière, fleuve torrentiel. La cuvette va déborder et l'entraîner dans son lit, la balloter dans son désespoir, la projeter loin de son déchirement. Ses sanglots se sont faits râle sourd, plaintif, déchirant l'air pestilentiel comme un appel au secours. Elle hurle. Ses yeux ne voient plus, les cris bestiaux remplacent les mots prisonniers dans son cœur qui, lui, est suspendu dans son purgatoire. Il attend, coupable, son jugement : le jury vous déclare inapte à l'amour et vous condamne à la solitude à perpétuité. Vous pouvez emmener l'accusée. Marie sent quelqu'un la saisir fermement par les épaules, elle ne peut plus bouger, elle a perdu sa liberté.

Une voix lointaine, assourdie, comme venue d'ailleurs, ne parvient pas à percer son autisme grandissant. Elle sent qu'on la soulève, on la traîne péniblement hors de son cachot exigu, on essaie malgré elle de l'arracher à sa sentence. Elle ne résiste pas, elle ne peut plus réagir, elle a perdu le contrôle. Un poids mort. Elle non plus, elle ne s'aime plus, elle s'abandonne, elle laisse sa coquille vide à ces inconnus. Elle sait, loin dans son inconscient, que sa peine, exprimée si violemment, a brouillé leurs ondes d'amour, elle les a dérangés. Ils ont dû se rhabiller à la hâte, ont quitté à regret leur îlot de plaisir. Ils ont dû trouver la trouble-fête noyée dans son chagrin. Pris de pitié ou de remords, peut-être les deux, ils ont décidé de la secourir, la sauver de cette léthargie destructrice, de sa fange malodorante. Ils essaient ainsi de se justifier, personne n'a commis aucune faute, il ne faut rien exagérer, elle a trop bu c'est tout.

Naumod

« Naumod est un récit de science-fiction dystopique qui brasse un grand nombre de thématiques contemporaines qui nous affectent au quotidien (sens du travail, eugénisme, rapport à la famille et à l'amour, durée de vie). S'y ajoute un style qui rappelle les grands classiques de la SF américaine ! » QUENTIN GASSIAT, éditeur

Lucien Lahmi, cancérologue à Versailles, est diplômé en intelligence artificielle et spécialisé dans les enjeux éthiques. Avec Naumod, son premier roman, il conjugue son regard scientifique et une sensibilité littéraire pour explorer les dilemmes de notre époque.

Forgotten Dreams est une maison d'édition indépendante créée en 2021. Au travers des collections portant le nom de cités disparues, elle se spécialise dans la littérature de l'imaginaire et de l'art urbain.

Parution mars 2025

368 pages - 20 euros

ISBN : 978-2-959562-61-7

Sur Naumod, le son d'un gong rythme le passage du temps. Ses habitants sont exempts du travail obligatoire, bénéficient de rations alimentaires, et leurs relations sont prédestinées. À 50 gongs, ils entreprennent un voyage dont aucun n'est revenu. Une anomalie empêche Stanislas de partir.

Stanislas a acheté exceptionnellement un gâteau pour le dernier repas en famille de sa fille aînée, avant son départ forcé du fait de sa majorité.

Lorsque Stanislas les voit apparaître dans le salon, il s'arrête de manger.

— Ah, vous voilà ! C'est pas trop tôt. Je commençais à m'impatienter.

Sur le même ton à la fois acide et paternel, il poursuit :

— Surtout que je comptais vous faire une surprise pour célébrer cet événement. Je suis fier de vous dire que je prévois d'aller chercher un gâteau dans le centre. J'attendais ce moment avec impatience et voici qu'il arrive.

Anissa échange un regard entendu avec sa mère. Pour une fois, leur père envisage d'utiliser son revenu inhérent à la constitution, aussi appelé RIC, cette allocation de Naumod conçue pour être dépensée. Anissa n'avait jamais compris pourquoi son père avait autant de réticence à utiliser ces unités qu'il recevait régulièrement de la part de Naumod.

Dans le salon, une table ovale en chêne simple autour de laquelle sont déjà assis Stanislas et Rose. La ration d'alimentation de Stanislas est déjà bien entamée, des miettes jonchent la partie de table devant lui. Rose n'attend pas bien longtemps avant de croquer à pleines dents dans la sienne. Lorsqu'ils sont tous au complet, et après un certain silence, Stanislas s'éclaircit la gorge.

— Chère famille, je suis très heureux que nous ayons passé tout ce temps ensemble et que demain notre premier enfant fasse sa Greffe…

Il laisse flotter un instant ses mots dans la pièce, comme s'il souhaite une réaction ou bien simplement pour savourer l'écho de sa parole, puis reprend.

— Anissa, je ne vais pas une nouvelle fois te le répéter, surtout que nous en avons déjà longuement parlé, mais demain tu passeras à l'âge adulte et enfin tu auras ta majorité corporelle, et je trouve que tu as un physique acceptable pour le reste de ton existence.

Hortense désapprouve de la tête et Rose poursuit son repas.

— Tu as été un membre agréable de notre famille et j'espère que lors de ton Attribution, tu pourras créer un foyer aussi idéal que le nôtre…

Anissa hésite, puis ose demander :

— Papa, j'ai entendu parler de recours pour ne pas se faire attribuer… Tu penses que… Enfin… Je suis obligée de me faire attribuer ?

Alors que son père écarte les paupières et prépare son visage à une injonction, elle poursuit :

— Je peux me passer d'unités, moi… Donc, la Greffe aussi, je peux éviter, non ? Plus les mots s'alignent et plus sa voix se brise. Et puis j'ai peur… J'ai peur que ça fasse mal… de plus revenir… de plus vous voir avant votre départ, de pas voir Rose grandir…

Stanislas décide de répondre avec empathie, mais il ne parvient qu'à feindre la compassion. Il pose doucement sa main sur celle de Rose, qui suspend aussitôt son repas, puis tourne son regard vers Anissa et poursuit d'une voix qu'il s'efforce de rendre apaisante :

— Anissa, ma fille aînée, tu sais que les événements sont rares et que nous attendons ce moment depuis déjà bien des gongs. Il ne faut pas que tu sois égoïste. Regarde, pense à ta sœur, qui n'aura même pas l'occasion de vivre son événement en famille.

Rose lève la tête et fronce les sourcils. Il continue :

— Donc, ne plus revenir, ça importe peu, puisque avec ta mère on part bientôt. Et puis avoir peur, c'est normal, mais tu verras, bientôt ce sera l'excitation, voire la joie grâce à ce piment dans l'existence. Tu devrais être heureuse. C'est Rose qui devrait avoir peur d'être seule dans peu de temps.

Rose lève une nouvelle fois la tête en direction de sa mère avec un regard plein d'incompréhension. Ce à quoi Hortense répond par un signe négatif de la tête, ce qui suffit à la rassurer pour le moment.

Anissa repousse de la main sa ration, puis conteste :

— Eh bien, moi, je ne suis pas heureuse.

Stanislas s'essuie la bouche du revers de la manche, puis, visiblement contrarié, rétorque :

— Anissa, pourquoi tu t'opposes aux choses que tu sais essentielles ? On en a déjà débattu. Tu auras ta Greffe, puis tu feras ton foyer. Il n'y a pas d'autre voie. Oublie les subterfuges, c'est comme ça, l'existence, des étapes, les unes après les autres, pas d'originalité. Être original, ce ne peut générer que du chaos et de la marginalisation. Et puis, si tout se passe bien, tu auras une âme sœur très agréable, un joli départ avec un parcours propre derrière toi et tu verras que les unités, au début, on n'en voit pas l'utilité, mais consommer un peu de choses superflues, ça ajoute du sel sur les jours.

Hortense se lève pour rassurer sa fille, qui est visiblement émue. Elle passe son temps à éviter que le mental de ses enfants s'effondre. Si elle n'avait pas été attribuée à Stanislas, elle est certaine qu'elle aurait pu en faire des artisans, des gens qui profitent de l'existence pas seulement par une présence mais aussi par la création. Naumod en a décidé autrement, Stanislas est son âme sœur, c'est comme ça.

Stanislas, d'un geste autoritaire, interrompt le geste empathique d'Hortense. Il est résolu à ce qu'Anissa apprenne les lois de la société, le temps presse. Rose regarde sa sœur avec un visage figé. Décidément, ce matin n'est pas comme les autres matins. Mais puisqu'ils ne parlent plus d'elle, son attention se détourne vers la ration d'Anissa, qui semble ne pas être désirée.

Alors qu'Anissa pleure et supplie sa mère du regard de la sauver de cette Greffe, de cette Attribution. Stanislas perd à nouveau patience. Il tape du poing sur la table et, d'un cri serré entre ses dents, il lâche :

— Ça suffit, ces conneries, Anissa ! Tous tressaillent.

Son nez s'empourpre et ses veines saillent.

— Maintenant, Anissa, tu dois suivre le chemin de l'existence, on a accepté ton Arrivée avec ta mère, car il le faut, maintenant c'est la Greffe, l'Attribution, puis, pour nous, le Départ. C'est ça l'existence, avec son début, son milieu et sa fin. Pourquoi tu cherches à faire du hors-piste, alors que tout est bien défini ? Tu n'as qu'à regarder ceux qui sont passés avant toi. On reste tous sous la lumière des lampadaires, car ça nous évite de nous embourber dans un fossé. Je ne comprends pas pourquoi tu penses être mieux que les autres à vouloir un chemin différent. Ça veut dire quoi ? Que nous, avec ta mère, nous ne sommes que des moutons imbéciles qui avons accepté tout ça sans réfléchir ? C'est un raisonnement un peu court de penser que ce qui est imposé est forcément mauvais. Tes autres chemins fabuleux ne sont que des fantaisies de la pensée, juste une illusion que l'ailleurs est mieux parce que tu n'y as pas accès. Dites-moi d'aller à droite et j'irai à gauche. Dis-toi bien une chose : quoi qu'il arrive, tu finiras comme nous autres, tu quitteras le même port, sur le même bateau, avec les mêmes deux jambes, deux bras et, je l'espère, ton cryptodoigt.

Cœurpol 💚

« J'ai « rencontré » Pedro, Chameau, Fleur et les autres dans un premier extrait il y a près de dix ans. Inoubliable… Puis est arrivé Camille, avec son regard étonné et érudit sur ce Quartier Tarés à la joyeuse population, aux rats jardiniers et aux mouettes organisées : coup de foudre ! » SANDRINE SCARDIGLI, éditrice

Née en 1965 et longtemps universitaire à la Réunion, Marie-Catherine Daniel est désormais installée en Creuse. Poétesse, nouvelliste et romancière, elle écrit pour les adultes et pour la jeunesse. Elle est spécialiste en intelligence artificielle et sciences cognitives, et fascinée par l'éthologie.

Structure associative, les éditions Gephyre (pont en grec) publient des textes de fiction souvent teintés de SF, fantasy, fantastique… et d'une bonne dose d'humanisme. Les livres sont imprimés en France (en Vendée) et cette démarche tend à diminuer au maximum leur empreinte carbone.

Parution octobre 2024

320 pages - 25 euros

ISBN : 978-2-490418-75-6

Pedro, son fils Chameau et leur famille de cœur vivent dans ce qui fut une banlieue avant l'apocalypse de la pollution : Quartier Tarés. Comment s'organise une microsociété pour vivre, éduquer les enfants, rire ? Quand tout, jusqu'à l'air, est mortifère ? La solution : la coopération… interespèces.

Camille, sergent-éboueur « bon citoyen » à la recherche d'une forêt en plein Cœurpol, se perd dans Quartier Tarés. Il est trouvé par la petite Fleur.

T'es une baleine ?

Je rêve que la voix enfantine d'Alex s'adresse à moi. Je rêve de lui répondre que, non, malgré mon grand corps et ma combinaison, je ne suis la baleine blanche de personne. Je suis plutôt l'un de ceux qui lui courent après. Même si elle n'est pas blanche. Elle est verte. Une minuscule tache verte sur une photo satellite.

La petite voix insiste :

— T'es une baleine ? T'es morte ?

Pas encore puisque je rêve. Et ce n'est guère important puisque les mouettes sont bien vivantes. J'en entends une criailler non loin. Une autre lui répond. Une baleine et des mouettes, quel songe agréable !

— T'es morte ?

Cette fois-ci, il y a clairement de l'inquiétude dans le ton.

J'ouvre les yeux.

Je suis couché sur le côté, sur un aplat de sable bitumeux qui domine la zone interdite et son désert de ruines. La luminosité m'apprend que le jour est levé depuis plusieurs heures, le ciel est presque exempt de nuages et d'un bleu éclatant – la pollution atmosphérique est invisible aujourd'hui.

Je me sens reposé. J'ai dormi à l'Extérieur, dans le cœur d'un cœurpol, et je me sens reposé.

Probablement grâce aux mouettes que j'entends crier au-dessus de moi. Elles m'offrent ce dont j'avais besoin hier soir pour m'ancrer dans la réalité de leur existence, pour me confirmer que les rats, tout comme elles, ne survivent pas dans la Zone 42.1 : ils y vivent, tout simplement.

Désormais convaincu que je n'hallucine pas, je me redresse ; lentement, pour ne pas effrayer les oiseaux que je devine très proches et que je veux admirer. Je lève la tête tout en m'asseyant, et je les vois !

Elles sont une demi-douzaine à planer en rond au-dessus de moi, plus éloignées que je ne l'imaginais. Rien d'atrophié ou de sclérosé chez elles, des mouettes rieuses blanches et gris perle, aux ailes bordées de noir, à la tête cagoulée d'acajou, aux pattes rouges. Des mouettes comme avant l'apocalypse.

— T'es pas une baleine et t'es pas morte, annonce alors la voix enfantine de mon rêve.

Je sursaute. N'était-ce donc pas un songe ? Je me retourne.

À quelques mètres en contrebas, côté ville, un enfant minuscule lève son visage vers moi.

Un visage nu, aux joues encore rebondies de la petite enfance. Un visage sans masque antipollution, au teint bronzé sans défaut, aux grands yeux noirs étonnés, surmontés d'une tignasse de frisures sombres, épaisse et brillante. Pas de combinaison, ni même de gants ou de col montant pour protéger la peau nue des mains et du cou, mais un invraisemblable assortiment d'habits bariolés : une robe arc-en-ciel à jupe évasée courte, sans manche ; dessous, un pull rose à pois noirs qui s'arrête à mi-poignet, et un jean trop grand aux jambes retroussées sur des bottes en plastique autrefois blanches, gribouillées de dessins enfantins. Fille ou garçon ? Je ne saurais dire. Et qu'importe.

Ce qui importe, c'est que, dans la Zone 42.1, il y a le miracle des rats, celui des mouettes, et, le plus grand de tous pour moi qui suis humain, il y a le miracle de cet enfant qui respire la santé et la joie de vivre.

Nous nous dévisageons longuement.

Je comprends qu'il m'ait pris pour une baleine : je lui tournais le dos jusqu'à présent et, à l'instar de la tête sans cou d'un cétacé, l'arrière de mon casque prolonge mon corps enrobé de la combinaison. Le fait que l'animal vivait dans la mer – vit encore, maintenant que tout est permis ? – n'est qu'un petit détail pour un enfant (et pour moi aussi qui viens seulement d'y penser). Mais la surprise de me découvrir derrière la visière de mon casque a vite passé. Ce qui est intrigant désormais, c'est la combinaison. Car, songeur, les sourcils un peu froncés par la réflexion, le gamin finit par demander :

— T'es un cause momote ?

À mon tour d'être perplexe.

— Je ne sais pas ce que c'est. Ceci est une combinaison antipollution intégrale.

Son manque de réaction me fait préciser :

— C'est pour que la pollution ne me rende pas malade.

En disant cela, je m'interroge soudain : est-il normal que cet enfant se promène à l'Extérieur vêtu comme dans une zone verte ? Ne craint-il vraiment rien ? Il est si jeune, peut-être est-il sorti sans autorisation ?

Doucement, je suggère :

— Tu ne devrais pas, toi aussi, te protéger contre elle ?

— Papa voudrait bien, mais maman dit que je ne suis pas en sucre.

Il penche un peu la tête pour mieux me scruter à travers ma visière :

— T'es en sucre, toi ?

Je souris. Nul doute que pour lui la question est littérale. Cependant, dans l'esprit, elle est fondamentale : est-ce que je risque de fondre si je retire ma combinaison ? Je finis par répondre :

— Je ne crois pas.

— Mais t'as peur de la pollution, hein ? Comme mon papa.

Son petit visage se plisse sous l'intensité de sa réflexion, puis il se met à rire :

— Ça y est, j'ai trouvé ! T'es comme papa, t'es un bon citoyen !

Il ne s'agit pas d'une question.

Avant que j'essaie de savoir ce qu'il entend par là, l'enfant, visiblement satisfait d'avoir résolu l'énigme, change de sujet et m'annonce fièrement :

— J'ai 5 ans, 1 mois et… (il calcule les sourcils froncés)… 12 jours !

Je ris, tant cela fait écho à ma propre manie de connaître mon âge très précisément.

— 23 ans, 5 mois et 10 jours.

Il hoche la tête d'un air appréciateur. Je continue les présentations :

— Comment t'appelles-tu ? Moi, c'est Camille.

— Fleur.

Certainement une petite fille, donc. Même si un léger pincement me fait réaliser que j'aimais bien que cet enfant ait à la fois tous les sexes et aucun – comme moi, en quelque sorte. Mais après tout, peut-être est-ce le cas ? Serait-ce parce qu'elle est hermaphrodite qu'elle ne craint pas la pollution ?

— Tu sais pourquoi je m'appelle Fleur ? enchaîne-t-elle, le regard malicieux.

Sans attendre que je réponde, elle brandit ses deux mains fermées vers moi, puis les déplie brusquement. Je vois bien ce qu'elle mime : une fleur qui s'ouvre.

Une fleur à douze pétales. Deux fois six pétales parfaits dans des mains harmonieuses.

Cette enfant vit dans un cœurpol, se promène à l'Extérieur sans rien pour la protéger de l'apocalypse, et, comme les rats et les mouettes, elle est mutante et magnifique.

Ma baleine blanche n'est plus verte, elle est multicolore et humaine. Elle a 5 ans, 1 mois et 12 jours. Elle s'appelle Fleur.

Zone 42.1 : 5e jour

La petite se tourne vers le camion et lance d'un ton enjoué.

— Il est très cool, ton train. Très, très cool !

De nouveau, je suis décontenancé par le changement de sujet. Mais l'admiration quelque peu surjouée que manifeste l'enfant et la lueur rusée qui traverse ses prunelles me comprendre qu'elle ne saute pas du coq à l'âne au hasard. Avant que la « baleine » ne l'intrigue, c'est le « train » qui a dû provoquer sa curiosité.

Il est vrai que les quelques véhicules que j'ai croisés ici sont loin, garés dans les parkings du Centre de Maintien des Populations, et que, dans les rues, rares sont les carcasses préapocalyptiques encore reconnaissables. Cependant, il me semble étrange que la communauté à laquelle appartient Fleur – qui existe forcément – n'utilise pas de camions, puisque la petite ne reconnaît pas le mien comme tel. Par manque de moyens ? L'enfant semble pourtant ne manquer de rien. Par choix ? Comment vit-on dans un cœurpol ?

Tangentes ❤️

« Gorge bleue a choisi d'accompagner Tangentes car si ce texte est traversé par les mêmes forces que le premier roman de Mathilde Hug, il en révèle de nouvelles. Il s'agit à la fois de retrouvailles, et d'une découverte. » MARIE MARCHAL, éditrice

Mathilde Hug est autrice et dramaturge. Elle est titulaire d'un doctorat en littérature comparée. Après En Arden, paru en 2020, Tangentes est son second roman.

Au rythme doux de trois titres par saison, les éditions Gorge bleue n'hésitent pas à décloisonner les formes et les genres (fiction, théâtre, poésie ou essai) pour mieux saisir collectivement les enjeux contemporains.

Parution novembre 2024

214 pages - 18 euros

ISBN : 978-2-958493-23-3

En Lorraine, Justine, Louis et leur père Bertrand, diminué par la maladie, tentent de recomposer une famille dans un monde au bord du basculement. Dans leur maison hantée par des fantômes, colère et lutte, passé et présent s'entremêlent.

Le premier chapitre du roman présente Bertrand, dans une chambre d'hôpital. Perdu, il observe par la fenêtre l'histoire de la Lorraine se déployer.

Nous avons reçu ce matin aux alentours de 9 h 30, au service des urgences générales de l'hôpital Maillot à Briey, un homme d'environ soixante-dix ans, corpulence moyenne, cheveux gris. Il a été amené par le SAMU après un accident de voiture sans gravité. D'après les témoignages des riverains, il aurait heurté un réverbère après un brusque changement de direction, mais à faible vitesse, ce qui a endommagé la voiture mais a préservé le patient. Mises à part quelques contusions, son accident ne lui a causé aucune blessure. »

Assis sur le lit de la chambre d'hôpital, l'homme aux cheveux gris regarde par la fenêtre. Il contemple, derrière la zone industrielle, au-dessus des lotissements, la chevelure verte de la colline, les coulées de sapins le long des pentes, et, au loin, très loin, bien au-delà de l'horizon plat et des rangées de maisons minières, la masse bleue des Vosges.

— Vous préférez qu'on pique le bras gauche ou le droit ?

L'homme tend le bras gauche à l'infirmière. De la main droite, il esquisse un vague geste vers la fenêtre.

— La terre la plus usée de France.

L'infirmière sourit à l'homme.

— Vous n'êtes pas fatigué ? Vous devriez vous allonger.

Docile, l'homme se couche sur le drap.

— Le neurologue va bientôt venir vous examiner.

L'homme ferme les yeux. Derrière ses paupières, il entrevoit la cavalcade sauvage des loups sous les sapins, et l'éclat blanc des givres à l'aube. À la fenêtre, le ciel nuageux de l'Est se déchire soudain, et reste barré d'une saignée rose.

« Le patient ne portait sur lui aucun papier d'identité. Quand les services administratifs lui ont demandé de décliner son identité, il a déclaré qu'il s'appelait Léopold Baillard, né à Borville, Meurthe-et-Moselle, le 1er octobre 1796. »

Sur le lit d'hôpital, l'homme s'est endormi. Dehors, la flambée de ciel se referme, tandis que le soir tombe sur la colline. Les ombres s'allongent sur les murs de la chambre qui s'obscurcit lentement.

« Lorsque les services administratifs ont proposé au patient inconnu de nommer un proche qu'ils pourraient joindre, il a demandé à téléphoner à un certain Maurice Barrès. »

Les silhouettes des arbres voisins se projettent en sombre sur les murs de la chambre d'hôpital. De loin, ils ressemblent à une rangée de soldats, baïonnettes au clair. La trompe sonne la charge. Un régiment de chaussures cloutées se lance à l'assaut de la forêt et se noie peu à peu dans la terre argileuse.

« Après vérification des services administratifs, il n'existe aucun Maurice Barrès dans l'annuaire actuel. Il semble que la seule personne qui ait porté ce nom est un écrivain français du XIXe siècle. S'il existe plusieurs collèges Maurice Barrès dans la région, il est peu pertinent de penser que le patient cherchait à joindre un établissement scolaire. Nous avons également cherché à savoir si le patient voulait parler d'une rue Maurice Barrès, où aurait pu éventuellement se trouver son adresse, mais ces questions n'ont abouti à aucune réponse satisfaisante. »

Conscrits et planqués se réfugient dans des trous d'eau. Depuis longtemps, les loups ont fui les collines. Les pas de l'homme parcourent la forêt de guerre, tandis que le vent lui apporte les échos d'autres terres usées par les semelles de fer des soldats. Le chuchotis du Chemin des Dames se change en grondement. Des nuées d'étourneaux survolent le champ de ruines de Verdun. Sur une route de Flandres, un homme à cheval est foudroyé par les avions ennemis. Du plateau de Hurtebise, de la caverne du Dragon, des sentiers perdus de la Somme s'élève une rumeur qui se mue en apothéose de cris de députés en noir à chapeau melon.

« Les services administratifs de l'hôpital ont donc procédé à une identification provisoire du patient, et transmis aux services de police le soin de retrouver sa véritable identité. Il est probable que le relevé de la plaque d'immatriculation de la voiture permettra d'obtenir facilement ces informations. »

À la fenêtre, la forêt de sapins s'embrase soudain. Je suis la tranchée blanche, le bois vert et roux, chantonne le poète canonnier. La pluie d'obus laisse des traînées d'or dans le ciel qui s'obscurcit. Le feu qui dévore la colline gagne les premiers lotissements. Autour du lit d'hôpital, cent mille visages chuchotent tous en même temps, les yeux fixés sur les toits des maisons neuves qui se tordent dans la flamme. Toute la ville couchée craque sous le feu, tandis que dans le crépuscule de l'incendie résonnent les coups retentissants du tocsin.

« Le patient présente des symptômes de confusion aiguë. Un. Perturbation de la conscience de soi : il a manifestement perdu le souvenir de son identité. Deux. Trouble de l'attention : le patient doit se faire répéter les questions plusieurs fois, et ne semble pas en capacité de produire des réponses cohérentes. Trois. Troubles cognitifs : le patient ne semble pas se souvenir des événements récents, en particulier de son accident de voiture. À ce stade de l'examen, il n'est pas possible de déterminer s'il s'agit d'un épisode de confusion passager ou de la manifestation d'une démence au stade débutant de la maladie. »

La nuit est tombée sur l'hôpital, qui se tient seul debout au milieu des ruines de l'incendie. Malgré sa construction récente, la bâtisse frémit du souvenir des dispensaires de campagne, des mains et des pieds coupés, des visages broyés, des entrailles répandues, des piqûres de morphine, des monceaux de draps bouillis, des murmures autour des plaintes des agonisants, des rangées de cercueils en bois blanc contre le mur. Au pied de la colline, un ravin bée comme une plaie ouverte. Les débris des arbres neigent sur le sol, cendre sur cendre, et encadrent la fenêtre de l'homme qui s'éveille brusquement.

— Comment vous sentez-vous, monsieur ?

— J'ai eu un accident de voiture.

— En effet. Votre nom, c'est Léopold Baillard ?

L'homme fronce les sourcils, les yeux vagues.

— Non. Pas du tout. Bertrand. Bertrand Dumont. J'habite à Durémont. J'allais faire les courses avec ma voiture. Puis j'ai vu un incendie.

— Monsieur, vous allez être transféré à l'hôpital de Metz pour des examens complémentaires. Souhaitez-vous joindre des personnes de confiance ?

— Ma fille. S'il vous plaît. Et mon fils.

— Très bien, avez-vous leurs coordonnées ?

Alors que la conversation se poursuit, une lune noyée de brouillard se lève sur la colline noire de sapins. Un dernier écho de voix, comme une queue de cortège, s'attarde rapidement dans le vent, puis disparaît entre les maisons neuves.

Ne reste que la nuit ❤️ 💙 🏆

« Dans notre vie de lecteur, il y a parfois ce texte qui nous percute. Ce livre qu'on ne peut plus lâcher. Celui, dont on ne peut s'empêcher de parler, qu'on ne s'interdit pas de relire. Et une fois le livre reposé, il ne reste que le doute, que les larmes. Et dans la noirceur de nos âmes, il Ne reste que la nuit. » SIGOLÈNE DU BESSET, éditrice

Avec sa plume aussi incisive que délicate, Rose Mallai construit des thrillers psychologiques redoutables qui laissent ses lecteur·ices en apnée jusqu'au mot « fin ». Et ensuite, le silence, son premier roman, a connu un succès unanime, notamment auprès des libraires.

En 2022, quand les éditions Du Gros Caillou ont été créées, le pari fou d'un groupe d'amis du quartier de la Croix Rousse est devenu réalité. La maison défend des histoires, des émotions, des textes qui captivent les lecteur·ices dès les premiers chapitres, et surtout publie des livres qu'elle aime !

Parution juin 2025

272 pages - 19 euros

ISBN : 978-2-494202-27-6

Serge n'a que quelques heures pour écouter la version de Lila, son histoire, ce qu'elle a vécu, ce qu'elle a subi… Seulement quelques heures pour déceler la vérité. Puis il lui faudra écouter l'autre version des faits, celle qui va tout bouleverser.

Il s'agit des premières pages du roman.

Le 13 mars 2010

7 h 43

Serge est venu aussi vite que possible.

Quand on l'a appelé, il dormait encore. Besoin de récupérer, de souffler aussi.

Huit mois qu'il travaille comme un forcené, qu'il passe ses journées au bureau, à traquer la vermine pour tenter de nettoyer cette ville. Mais la crasse est trop enracinée, jamais il ne pourra en venir à bout, il le sait. Pourtant, il ne peut s'empêcher de continuer, il a besoin de ça pour rester loin de chez lui.

Huit mois qu'elle est partie et qu'il n'arrive pas à dompter ce grand lit froid, ni sa nouvelle vie faite de solitude et de remords.

Elle s'est barrée à l'autre bout de la France, emmenant la gamine avec elle.

Il en était fou de cette gamine, même si ce n'était pas la sienne, qu'il travaillait trop et qu'il ne la voyait pas assez. Il l'aimait comme un dingue, aurait tout fait pour elle. Tout, sauf lever le pied au travail. Ça, il ne pouvait pas, c'était dans ses tripes, dans son ADN de flic.

Ses affaires en cours, il ne les laissait pas à la porte de la maison. Elles lui collaient à la peau, l'accompagnaient jusque dans son lit, et parfois même se mettaient entre elles et lui lors des repas le dimanche midi.

On l'avait pourtant prévenu.

— Tu sais, le métier de flic, ça tue un couple.

Mais l'homme a cette capacité de se croire toujours à l'abri. Le fameux « ça n'arrive qu'aux autres » …

Quand ça lui est tombé dessus, quand Louise est partie, il l'a pris en pleine gueule. Terrassé par la violence de la gifle.

Depuis, il essaie de se remettre debout, de se tenir droit, mais après des mois à tirer sur la corde, il doit se rendre à l'évidence : son vieux corps de quinquagénaire n'encaisse plus aussi bien le manque de sommeil.

Voilà ce qu'il se dit en montant les marches du commissariat de police de Rouen.

Le bâtiment est lugubre, en sale état, au point qu'il en fait fuir plus d'un. « On pourrait dire la même chose de moi », songe le flic dans un sourire amer.

Merci d'être venu si vite, lui lance Jacques en lui serrant la main. On est en manque d'effectifs en ce moment.

Pas de soucis, chef. Je n'arrivais pas à dormir, de toute façon.

T'as été sur les lieux ?

Oui, mais ils avaient déjà emporté le corps, j'ai préféré les laisser bosser. Ils ont dit quelque chose ?

Non. Rien depuis qu'on a débarqué dans la maison.

Un avocat ?

Le commissaire divisionnaire secoue la tête.

Ils n'en ont pas demandé.

Ni l'un ni l'autre ? On fait quoi avec lui ?

On attend le feu vert du médecin. Sa garde à vue a commencé il y a à peine une heure, on a un peu de temps devant nous. On pose de simples questions pour l'instant, on essaie de démêler tout ça. On avisera après. S'ils réclament un avocat, on arrête tout.

Serge hoche la tête, confiant.

T'es sûr que ça va aller ? demande Jacques, l'air inquiet. Nouveau hochement de tête.

Serge est le meilleur pour mener une audition. Ce n'est pas lui qui le dit, mais son équipe. Malgré son physique imposant, il attire la confidence ou, à défaut, sait comment aller la chercher. Il n'hésite pas à se mettre à la place de la personne en face. Tantôt victime, tantôt bourreau. Ce n'est pas sans conséquence, il en a bien conscience, mais il ne peut pas faire autrement que de se jeter à corps perdu dans les histoires qu'on lui raconte.

Les cas les plus difficiles, c'est toujours lui qui se les coltine. Récolter les témoignages les plus infâmes, gratter la vérité la plus tordue. On le place souvent aux premières loges, comme un rempart face à l'horreur. Tout ce que l'être humain peut faire de pire glisse d'abord dans ses oreilles avant d'être couché sur le papier. Le plus souvent, il fait semblant d'encaisser en retranscrivant froidement ce qu'il a entendu, mais le soir venu, il se prend une cuite monumentale pour régurgiter toutes ces saloperies qui encombrent son cerveau et lui pèsent sur l'estomac.

7 h 51

Serge entre dans la pièce.

Au fil des années, sans que personne le décide vraiment, la salle 201 est devenue celle des victimes ou des témoins. « Des gentils », comme dirait sa gamine.

Il règne dans cet espace réduit une atmosphère différente, moins oppressante. Sûrement grâce à la petite fenêtre.

Ici, ce sont les cabossés qui sont entendus, ceux qui ont vu mais ne veulent rien dire, ceux qui savent tout mais se taisent. Par peur, le plus souvent.

Dans cette salle, on écoute, alors que dans l'autre, la 202, éclairée seulement par la lumière agressive des néons, on bouscule, on insiste. On pousse dans les retranchements.

Serge déteste ces lieux. Trop longtemps qu'il y traîne. Trop de visages qui s'y sont succédé, de larmes, de cris. De silences aussi. C'est ce qu'il déteste le plus – les non-dits qui hurlent la violence d'une situation, les regards baissés qui trahissent la honte de s'être trouvé au mauvais endroit au mauvais moment.

Un jour, il raccrochera. Avant la retraite. Ça, il en est sûr. Il aurait déjà dû le faire, d'ailleurs, il y a un an par exemple, avant que Louise ne claque la porte.

Lui courir après, la supplier de rester, lui dire qu'elle était la seule à pouvoir faire disparaître les images morbides qu'il gardait au fond des yeux. Au lieu de ça, il l'a regardée partir sans se retourner.

En voyant la jeune femme assise au milieu de la pièce, Serge ne peut s'empêcher de penser à sa gamine. Il l'appelle encore sa gamine comme s'il avait le moindre droit sur elle, et la moindre chance de la revoir. Huit mois sans nouvelles. Il a bien essayé de leur écrire, d'envoyer un SMS à Louise, mais il n'a pas eu de réponse.

Effacé le Serge, supprimé le beau-père.

Élever une enfant comme si c'était la sienne pendant plus de cinq ans et ne devenir qu'un numéro indésirable sur l'écran d'un portable, ça fait un mal de chien.

Serge secoue la tête. Il doit arrêter d'y penser. Ce n'est pas elle qui se trouve en face de lui, même si elle a les mêmes cheveux châtains, les mêmes yeux noisette… le même regard triste.

Bon Dieu ! Est-ce que la douleur finira par disparaître un jour ?

Le commandant passe une dernière fois en revue le maigre dossier qu'il a entre les mains, juste pour vérifier, mais il le connaît. La jeune femme a vingt-trois ans. Elle en paraît tellement moins.

Il remarque la tache sombre au niveau de l'épaule. Du sang. Personne n'a pensé à récupérer le vêtement. Le manque d'effectifs, toujours. Ça fout en l'air des procédures, entache les preuves et laisse des coupables en liberté.

Il n'en peut plus de ce métier à la con. Avant, il le supportait parce que, le soir venu, il la retrouvait. Maintenant, il n'y a plus que le vide et il pèse beaucoup trop lourd.

Bonjour, Lila. Comment vous sentez-vous ? demande-t-il d'une voix aussi douce que possible.

Où est-il ?

Serge esquisse un sourire. Ça ne devrait pas être si compliqué de la faire parler.

La Mécanique des ailes ❤️

« En tant qu'éditeur, il m'arrive de frissonner et d'être ému outre mesure à la lecture d'un manuscrit. Pour La Mécanique des ailes, la magie a opéré, et plus que mon derme qui s'est dressé, j'ai découvert l'existence d'Eugen Gabritschevsky ; une épiphanie. » ALEXANDRE GRANDJEAN, éditeur

Née en 1991, Chloé Falcy a fait des études de lettres à l'université de Lausanne. Elle exerce aujourd'hui dans l'édition. Son premier roman, Balkis (Pearlsbook Ed.) a été publié en 2017.

Fondées en Suisse romande en 2011, les éditions Hélice Hélas publient des romans et des bandes dessinées. Difficilement réfutables, comme la théorie des cordes, elles produisent une narration baroque, épique et punk et organisent des événements imprévisibles, et donc imprévus.

Parution Août 2025

224 pages - 20 euros

ISBN : 978-2-940700-81-3

Entre la Russie tsariste, la ville d'émigrés qu'est New York, et un hôpital psychiatrique de Bavière, ce roman peint la trajectoire de l'entomologiste Eugen Gabritschevsky, reconnu sur la fin de sa vie comme une figure proéminente de l'art brut du XXe siècle.

L'extrait met en perspective le vécu du narrateur dans un hôpital durant la guerre, et ses expériences avec des drosophiles à New York.

La guerre a rongé toutes les ressources, comme une chienne avec un os. Il ne reste presque plus rien à manger et moins encore pour dessiner.

Je tourne dans les pièces, l'esprit en ébullition, les mains tremblantes, incapables de trouver une échappatoire aux idées qui s'agitent sous mon crâne.

Alors, mes doigts se mettent en chasse. Hantent les pièces, traquant les matériaux nécessaires à leur survie. Du papier radiographique abandonné sur le bureau des médecins, des pages arrachées aux blocs-notes, le verso des formulaires – autant de feuilles que je glisse entre ma chemise et ma peau salée. Quand je les ramène dans ma chambre, je les dépose sous le matelas, sans arriver à dire s'il s'agit d'un trésor inestimable ou d'un larcin dérisoire.

Les infirmières ne remarquent pas mon manège. Elles ont trop à faire avec les nouveaux déments de l'aile ouest. Au-delà de la grande porte qui en marque la limite, leurs voix s'élèvent. Dans les pièces blanches, ils déversent le contenu de leurs imaginaires, scènes d'horreur où ils revivent les heures entre les tranchées et une pluie d'artillerie, les narines remplies de l'odeur de leurs compagnons qui, en mourant, se sont chiés dessus de peur.

Ils se promènent comme s'ils ne voyaient plus le présent. Ils pourraient tout aussi bien ne plus avoir d'yeux, tant ils semblent vides, errant avec leurs orbites ouvertes sur un enfer dont ils ne sont jamais tout à fait sortis.

L'un de ces vétérans est assis face à moi dans le jardin, qui commence à refleurir en cette journée étonnamment clémente pour un mois d'avril. Les infirmières ont insisté pour que nous profitions du soleil, et notre petit groupe s'ébat comme des enfants entre les plantes. Je l'ai remarqué, car il est le seul à ne pas avoir bougé de sa chaise. Il a le crâne rasé, l'âge trop tendre, mâché et recraché par l'existence. Avant, il a dû être beau, un de ces soldats partis au front avec des mots d'amoureuses dans la doublure de son uniforme.

J'observe un papillon demi-deuil, melanargia galathea serena, aux ailes blanches et brunes, voler de fleur en fleur avec frénésie, passant ses dernières heures à trouver une partenaire pour se reproduire. À défaut d'ange, l'être ailé voit le damné. Suspend son vol. Se pose sur sa nuque dénudée, y déclenchant un ouragan.

L'homme se met à crier. Il s'agit d'un long cri, qui semble venir de très loin – à rebours, dans le passé de ces jours de glace et de mort sur le front de l'Est. Enfin, il saute sur ses pieds, et cours hors de l'enceinte de l'institution, dans les champs, à l'abri des bombes imaginaires qui explosent autour de lui, sur les hommes qui le regardent fuir d'un air interdit.

Les infirmières se lancent après lui. Le dos tourné, à la poursuite du fugitif et de ses démons, elles nous laissent reprendre la chasse de nos propres délires. Je m'agenouille, recueille de pleines poignées de terre. Les fourre dans mes poches. Reviens à l'intérieur, pour courir dans la cuisine, déserte à cette heure. J'y subtilise de l'huile de colza et deux œufs frais. Puis, je reviens dans ma chambre, ferme la porte derrière moi, et tire la chaise pour bloquer tant bien que mal la poignée.

Devant mon bureau, je sors la terre de mes poches. L'écrase dans une coupelle avec le manche du pinceau. Verse la poudre obtenue dans un flacon. Y ajoute quelques gouttes d'huile, le contenu jaune et blanc d'un œuf. Mélange le tout, étale la mixture sur la table. Puis, j'y trempe mes doigts et, sur une feuille de papier, étale la peinture improvisée. Aussitôt, mon esprit s'apaise, tandis que, sous mes mains et mes ongles où la crasse s'incruste, la boue devient matrice.

***

Elles vivaient et voletaient dans leur univers confiné, dont elles ne percevaient pas les limites. À leurs yeux, cette cage de verre pouvait tout aussi bien être infinie.

Elles se nourrissaient de la masse sucrée de leur sol. Au-dessus, leur ciel était blanc, amas ouateux qu'elles ne pouvaient pas franchir. Cela n'avait aucune importance – elles ne connaissaient rien d'autre et se reproduisaient sans se soucier de ce couvercle qui obstruait leur existence. Parmi la multitude, certaines se détachaient, plus grandes, l'abdomen marqué d'une tache sombre – le meconium, signe de virginité.

Soudain, un mâle approcha l'une d'elles. Jeune, il était sorti de sa nymphe à peine quelques heures auparavant, volant à présent à la recherche d'une femelle. Il avait les yeux rouges, de longues ailes transparentes, une tache noire, plus prononcée, au bout de son abdomen arrondi.

Les deux êtres sexués se fixèrent, l'un plus petit que l'autre. Pourtant, ce fut lui qui entama la symphonie nuptiale, battant des ailes si vite qu'elles se mirent à vibrer. Quatre fois, il tourna autour d'elle, avant de monter sur son dos et de fertiliser l'extrémité en forme de pointe pendant une vingtaine de minutes – au vu et au su de toutes, car seuls les humains avaient assez d'arrogance pour inventer l'intimité.

Au cœur du fruit fermenté, la femelle pondit des centaines d'œufs dont des larves, après moins d'un jour, sortirent. Cette progéniture se nicha plus profondément dans la matière en putréfaction, y mua trois fois, se débarrassant de son manteau de protéines et devenant plus grosse à chaque étape. Voraces, avides de vivre, ces larves se nourrissaient du sucre et des micro-organismes contenus dans leur sol.

Puis, elles s'immobilisèrent pour atteindre le nouveau stade de leur courte existence. Celui de pupes. Protégées par la dernière peau du cycle larvaire, elles grossirent pendant cinq jours de plus, sans se nourrir, tandis qu'une alchimie altérait leurs corps – le miracle interne de la métamorphose, qui dotait d'ailes ces êtres informes, enfantés dans la pourriture. Au bout de dix jours, une nouvelle génération émergea de son cocon, imagos se dérobant à la matière nourricière pour vivre leurs derniers jours dans l'air confiné.

Parmi elles, les femelles s'accouplèrent à peine douze heures après être devenues adultes, portant la même marque de virginité que leur mère. L'instinct les poussa toutes à remplir leur mission, leur seule raison de vivre – à leur tour, porter des enfants, sans passion ni raison.

Pour chacune, il en fut ainsi un mois à dix-huit degrés. Une petite éternité, peut-être, dans ce monde surpeuplé. Puis, d'un seul coup, leur univers se retourna, et tout s'arrêta. Mères et filles s'endormirent en même temps, les yeux qu'elles ne pouvaient fermer grands ouverts.

Quelques secondes, c'était le temps qu'il me fallait pour assoupir des centaines d'êtres dans le nuage d'éther filtrant du couvercle de toile. Nous recueillions leurs corps, pour les compter. Distinguer les mâles des femelles. Les larves des pupes. Les mères des vierges. Et, parmi elles, les mutantes. Les yeux blancs parmi les rouges. Celles aux antennes plus longues ou tordues, à l'abdomen poilu. Sous mon pinceau, les pattes de certaines tressaillaient, agitées par l'amorce d'un songe. Ou essayaient-elles seulement d'échapper à ce sort qu'elles n'avaient pas choisi, cette utilité que nous imposions à leurs vies ?

Parmi cette masse, celles qui me fascinaient le plus, que je recherchais avec assiduité, étaient les mutantes dotées d'un double thorax, causé par une mutation qui changeait les pattes supplémentaires en ailes. Plantées sur l'abdomen, cette deuxième paire était trop lourde pour leur corps, et les clouait au sol. Je les regardais, avec leur forme grotesque, ces ailes portées comme un fardeau.

Même si la sélection des gènes est due au hasard, je ne pouvais m'empêcher de penser – quel est ce plan, quelle est la raison, si la vie crée des monstres ?

Mon fils ne revint que sept jours ❤️

« David Clerson, « écrivain de l'organique », se poste aux frontières de l'expérience humaine et de la nature. Son travail est l'un des plus « magnifiquement étranges de la littérature québécoise » ; à l'image des champignons et de la sphaigne qui, dans ce roman, sont aussi inquiétants que magnifiques. » FLORENCE NOYER, éditrice

Né à Sherbrooke en 1978, David Clerson vit à Montréal. Il travaille comme pigiste et dans l'univers de l'édition. Il est l'auteur de plusieurs romans dont Frères, En rampant et Les Années désertées et d'un recueil de nouvelles, Dormir sans tête.

Héliotrope, fondée en 2006, publie principalement du roman – dans l'acception la plus ouverte de ce genre composite : de l'autofiction, du récit, de la non-fiction romancée. Depuis 2015, la collection polar Héliotrope Noir s'applique à cartographier les territoires au travers des crimes qui y sont commis.

Parution janvier 2025

126 pages - 15 euros

ISBN : 978-2-898221-00-2

Une femme passe ses étés seule dans un chalet et reçoit la visite de son fils disparu depuis plus de dix ans. Ce roman dépeint la beauté de la forêt dont l'étrangeté fascinante s'accorde aux récits du fils, qui envoûtent en même temps qu'ils expriment une impossibilité à habiter la vie.

L'extrait choisi constitue les premières pages du livre.

Le premier jour mon fils me confia avoir la sensation que son cerveau pourrissait. Quand il passait la main dans ses cheveux ceux-ci s'arrachaient par centaines. La peau de son crâne était sèche, squameuse. Pourtant l'intérieur lui semblait gonflé par l'humidité. Il croyait parfois qu'un liquide s'écoulait de sa boîte crânienne, lui tombait sur la langue et qu'il l'avalait.

De plus en plus souvent il voyait en rêve des champignons lui pousser dans la tête. Ceux-ci prenaient racine dans son cortex, y proliféraient. Mon fils craignait qu'ils lui parasitent aussi la gorge, bientôt l'œsophage et tout le système digestif. Il me décrivait son cerveau comme une matière lourde, marécageuse et obscène, semblable à une tumeur maligne capable de transformer sa vision du réel, et il me dépeignait les paysages apocalyptiques dans lesquels il vivait désormais, ses visions de champs de boue éternelle sous un ciel spongieux. Le décor se liquéfie, disait-il, et je comprenais que pour lui la réalité prenait racine dans la pourriture.

Cela il me le confiait alors que nous marchions au milieu de sapins à proximité d'une tourbière. Nous posions le pied dans une mousse vert clair gorgée d'eau où poussaient des fougères. Je portais des bottes de pluie, mais les souliers de mon fils, eux, étaient détrempés. Il suait, aussi, par cette journée étonnamment chaude et humide, quasi caniculaire. Sa respiration était bruyante alors que des moustiques le cernaient par dizaines. Sur son torse son t-shirt était mouillé par la transpiration, et son odeur se mêlait à celle, acidulée, de la tourbière. C'est curieux : il était plus grand que dans mes souvenirs (moi, sa mère, je n'avais pas mémoire qu'il le fut autant). Il était plus gros, aussi. Son ventre était gonflé sous son torse humide. Des poils grisâtres lui recouvraient les joues et les tempes. Ses longs cheveux se collaient sur son front et descendaient sur sa nuque et par-dessus ses oreilles, mais le sommet de son crâne était dégarni, n'y poussaient que de rares cheveux, qui laissaient paraître une peau brûlée par le soleil, et je pensai que je ne l'avais pas vu aussi chauve depuis sa plus tendre enfance, durant les premiers mois qui avaient suivi sa naissance.

Ce matin de la fin de juin je lui avais ouvert la porte du chalet familial, en Mauricie, que j'avais hérité de mon père, qui lui-même l'avait hérité du sien, et où depuis ma retraite je vivais seule des premiers jours de mai aux derniers jours d'octobre, avant la venue de l'hiver, n'y recevant que les rares visites de ma sœur (ma fille, elle, n'y venait presque jamais). Je n'avais pas vu mon fils depuis plus de dix ans. Sa visite me prenait par surprise ; il n'est pas certain que j'espérais encore son retour, mais quand je l'avais vu debout derrière la porte où il attendait sans cogner je l'avais reconnu immédiatement. Je lui avais offert à boire ; il m'avait demandé de l'eau. Je lui avais demandé s'il avait faim ; il avait fait non de la tête. Je l'avais appelé « Mathias » ; il m'avait appelé « Maman », et j'aurais voulu croire que rien n'avait changé depuis son enfance, mais je savais qu'il n'en était rien.

C'est lui qui avait voulu que nous allions ensemble à la tourbière. Alors j'avais marché avec lui sur le chemin de gravelle. Le ciel était sans nuages. Un vent fort se levait, chassait les moustiques et les mouches noires. J'avais regretté de n'avoir pas pris un chapeau tellement nous ressentions la chaleur du jour. Avec Mathias je m'étais glissée sous les branches au milieu des fougères. Pour rejoindre la tourbière il n'y avait pas de sentier, mais je savais que mon fils se souvenait du chemin. Malgré l'éclat du soleil les sous-bois étaient sombres alors que nous avancions à l'est d'une colline boisée qui nous servait de repère. Je ne mettais mes lunettes que pour lire, mais ma vue, avec l'âge, faiblissait, et la forêt, autour de moi, semblait plus floue et, par moments, irréelle.

Je n'étais pas retournée à la tourbière depuis longtemps. À vrai dire je n'y retournais presque jamais. Désormais je passais mes journées dans la solitude du chalet. Je marchais dans les bois derrière, sur d'anciens chemins de quatre-roues ou des pistes empruntées par les chasseurs. Souvent je m'enfonçais plus loin, m'éloignant sous les arbres sans craindre de me perdre. Je humais l'odeur. Je cherchais seule des champignons sur les tapis d'épines et le bois mort. Je regardais la lumière briller faiblement sur les fougères.

Mais ce jour de juin je posais à nouveau les pieds dans la forêt humide avec mon fils en l'écoutant me parler de son cerveau qui pourrissait, de la liquéfaction du réel, et je me rappelais ses lettres, que depuis son départ j'avais reçues par dizaines : leurs pages sans paragraphes, sa calligraphie ronde et grosse, les mots qui débordaient dans les marges, et ses propos, qui, au fil, des mois puis des années, m'avaient paru de plus en plus délirants ; ses lettres, expédiées de l'Ouest canadien, et pendant plus d'un an des États-Unis et du Mexique, que j'avais reçues d'abord avec hâte, puis avec appréhension, parfois même avec dégoût, et dont je retrouvais les mots dans ceux qu'il me disait aujourd'hui de sa voix d'homme mûr, un peu lasse, alors que nous avancions plus loin à l'est de la colline, dans une dépression qui lentement se creusait.

Autour de nous les arbres étaient plus maigres. La mousse s'accrochait à leurs troncs. Puis les conifères se densifiaient à l'approche de la tourbière.

Mon fils et moi nous glissions entre eux en écartant les branches. Je me demandais comment faisaient les orignaux, si leurs bois s'y prenaient. Dans l'ombre et à l'abri du vent les moustiques se regroupaient autour de nos têtes. Je ne craignais pas leurs piqûres. Je craignais le bruissement de leurs ailes, qui m'envahissait. Je savais qu'il fallait marcher vite en forêt pour les laisser derrière, mais nous ralentissions au milieu des conifères, et j'écrasais des insectes posés sur ma peau, que mon fils avait connue belle, mais qui flétrissait désormais.

Mathias allait devant. Son corps immense fendait les branches. Je l'entendais respirer. Je savais qu'il suait. Mon pied écrasa un lactaire, champignon d'un blanc presque immaculé, dont je ne laissai qu'une purée. Le bleu du ciel apparut alors que nous surgissions du rideau des arbres, posions le pied dans la tourbière, qui soudain s'étendit devant nous sous le soleil, qui tapait si fort qu'il chasserait les moustiques tandis que nos pieds s'enfonceraient dans une mousse épaisse ressemblant à un piège.

C'était une étendue de sphaigne verte, jaune ou rouge, parfois lie-de-vin, où poussaient des kalmias, des colonies d'andromèdes, des grappes de sarracénies – plantes insectivores facilement reconnaissables à leur forme en cornet – et de rares mélèzes. En son centre s'ouvrait un étang, sorte d'œil au milieu de la sphaigne, qui, au fil des années, se refermait presque imperceptiblement, comme si la tourbière l'étouffait.

Alors que Mathias et moi avancions, nos pieds laissaient des traces profondes, des trous qui bientôt se résorberaient. Le soleil se reflétait dans l'étang. Des libellules volaient près de nos têtes. La chaleur pesait. Je me rappelais qu'enfant Mathias imaginait des bêtes prisonnières de la sphaigne, leurs pattes ou leurs sabots qui s'enfonçaient et la mousse qui les avalait. Je me rappelais aussi qu'il se demandait si sous la tourbière restait un peu du lac qu'elle avait étouffé au cours des siècles et qui n'était plus qu'un étang, et si des insectes ou des poissons y vivaient. Je me rappelais également qu'il se penchait sur les tubes verdâtres des plantes insectivores, qu'il y enfonçait le doigt et riait en imaginant qu'elles puissent se refermer sur sa peau, et que toujours, sur la tourbière, le soleil brillait plus chaud et plus fort, dans cet espace ouvert au milieu des forêts.

L'Embouchure

« Ce premier roman bouleversant explore, avec la psychanalyse comme perspective et l'écriture comme moyen, le désir pour les femmes que se découvre la narratrice. Les phrases de L'Embouchure, penchées sur l'infinie richesse des signes, inventent les contours d'une libération. » AUDRÉANNE MARTIN, éditrice

Née en 1992, Myriam de Gaspé a grandi à Montréal et vit à Trois-Pistoles. Après une maîtrise en littérature, elle partage son temps entre l'écriture et l'enseignement. L'Embouchure est son premier roman.

Depuis 1968, Les Herbes rouges ont marqué l'histoire littéraire du Québec avec des livres qui dérangent les idées reçues et secouent les idéaux esthétiques et politiques. En publiant de la poésie, de la fiction, du théâtre et des essais, Les Herbes rouges s'aventurent là où on ne les attend pas.

Parution avril 2025

178 pages - 25 euros

ISBN : 978-2-894198-94-0

Dans une cabane au bord du Saint-Laurent, Myriam écrit. Une intruse dans sa cuisine, un matin de printemps, rompt l'apparent équilibre qu'elle connaissait jusqu'ici. Rencontrer Mira a déclenché chez Myriam une série de rêves où le fleuve menace de l'avaler.

Alors qu'elle s'est isolée dans une cabane pour écrire, la narratrice déplie ses souvenirs évoqués lors de séances de psychanalyse.

Les jours au chalet sont les mêmes. Je travaille du matin au soir, en enfilant les cafés. Je me nourris de pain et de noix, que j'engloutis sans goûter. Je suis poussée par la hâte : créer tant qu'en moi, les événements restent frais. Le Saint-Laurent m'encourage. Son visage est nouveau à chaque heure – marée haute ou jusant ?

En le voyant, je rêvasse. Je m'imagine un séjour parallèle, où partir à la chasse aux sangsues sur la grève. J'y cueillerais des algues et du verre poli par la mer. Mais ce n'est pas long que mes divagations s'évanouissent. Il faut écrire, et tout de suite, car le temps file au galop. Je reste donc sage, assise à la table. Soumise à la discipline du rythme, je tape. Entraînant mes phrases pressées vers l'avant, mon corps flottant au-dessus des eaux – suspens. Je sais qu'interrompre le bal signerait la fatigue, l'envie ultime de rejoindre le lit ou bien pire : d'être avalée par la vague. Alors je rame.

Mais aujourd'hui, le fleuve m'appâte.

À sa surface, j'aperçois des ronds pâles, apparaissant en canon. Des bélugas. Un petit groupe se déplace vers l'est, non loin de moi. J'attrape les jumelles et je sors. Quand j'arrive à la plage, le fleuve est calme à nouveau. Plus un signe du cortège de dos blancs, étincelants comme neige en été. Une diversion rare, inespérée.

Je me laisse tomber à genoux sur le sable.

Je dois l'avouer : j'ai le vertige. Les questions qui m'assaillent m'épuisent. À tout moment je pourrais m'en aller, abandonner ce projet qui me force à m'encabaner pour repasser ma langue et l'étendre sous les regards absents. Après plus de dix jours à écrire, j'ai besoin d'un répit. Je décide de ne plus rien faire.

Je passe l'après-midi à flâner.

Ravie de ce temps arraché à l'écran, je sillonne la grève à la recherche de perles. Coquilles, roches et carapaces remplissent mes poches. La marée a le temps de descendre, mettant à nu les îlots de varech. Entre ces tas de vie verte, brunâtre, je m'aventure. J'erre longtemps. C'est une journée radieuse. J'enfonce mes pieds dans la glaise ; mes bottines brunissent, maculées de cette substance humide.

Je regagne la rive avec une idée en tête : faire un feu au salon. Il y a des bûches là-bas, mais les branches de la plage m'attirent ; du bois flottant, transporté par les eaux lors de précédentes marées. Il me servira de matière d'allumage. J'empile ce butin sous mon bras et je remonte vers le chalet, le sourire aux lèvres.

La danse obsédante des flammes dans le foyer de pierre m'apaise. Elle m'efface. Je deviens cendre. Le temps se fait imperceptible. Je me repose, feuilletant distraitement des journaux. Dans la bibliothèque, un ouvrage m'interpelle. C'est un livre sur l'art : mon préféré. Je l'ouvre en pensant à ma mère. Quel temps fait-il en Bretagne ?

La griffe de Dalí m'apparaît, accompagnée d'un tableau, L'énigme du désir. Je ris du hasard qui me conduit à cette œuvre maintenant. Au premier plan, une sorte d'éponge s'échappe d'un crâne. Elle est constellée d'alvéoles. Deux trous la percent, laissant voir un buste de femme posé sur le sable. Le paysage est désert. On retrouve le nez et les éternelles fourmis, obsessions de Dalí.

L'énigme du désir… Debout au milieu du salon, je réfléchis. J'essaie de cerner la charge de l'œuvre, et c'est mon mystère à moi qui revient – mon rêve et son informe bouillie ; son condensé de désir bien à lui. Le peintre a son éponge percée. J'ai mon raz-de-marée. Comment l'expliquer ? C'est cette énigme-là qu'il me faut déplier.

***

J'arrive à ma séance fébrile.

À peine assise, je remarque que des traces de pas sont étampées dans l'entrée, cochonnant le plancher de bois franc. Je penche la tête. J'ai mes bottines aux pieds. Vite, je nettoie les traces avec mon chandail, pose mes souliers dans le hall et me rassois.

L'analyste me reçoit sans émoi. Soulagée, je m'allonge et j'écarte le bras pour éloigner le tissu mouillé. Je reprends le fil. « L'eau de mes rêves, c'est le désir. » La déclaration la surprend. Je précise : « C'est mon désir pour les femmes, en particulier pour Mira. » La voix acquiesce : Voilà. Dans ma poitrine, une pression se relâche. Si bien que j'exulte et je sue – je suis saisie par une joie qui m'enflamme.

Une question se profile. Si mon désir est un raz-de-marée, est-ce que ça veut dire qu'il est démesuré ? Mon ivresse retombe. De retour au monde, je suis nue. Nerveuse, je remonte ma manche souillée, celle que j'ai prise pour essuyer le plancher. Mon analyste remarque le geste. Oui ? Je lui réponds : « C'est sale. Rien d'important. » Et la voix ébahie me redit : C'est sale ! comme s'il s'agissait d'une trouvaille. Je maudis son vice, cette manie de reprendre mes phrases pour les charger de sens, mais au fond de moi, je le sais : l'équivoque a touché quelque chose. Elle a fait apparaître un souvenir. Après Justine, je replonge, la tête première, dans le cloaque de mon secondaire.

***

La rumeur court. Comme un virus, elle cavale, elle se propage, allant des vestiaires au gymnase jusqu'à prendre d'assaut les couloirs : Amélie est lesbienne. Elle vient d'avouer son amour à Sarah. Mes amies et moi sommes d'accord : aimer les filles, il n'y a rien là. Nous refusons d'attiser la rumeur.

Lorsque la cloche sonne midi, je rejoins mon casier. Dans les toilettes adjacentes, un attroupement s'est formé. Sur un des miroirs, un message : « Amélie, sale gouine ». Signé : « Sarah ». Cachée dans un coin, la coupable ricane. Amélie débarque sur ces entrefaites. Le silence est lourd. Les regards : arrogants. La pauvre Amélie met quelques secondes à comprendre, mais quand elle réalise que l'insulte la vise, elle fait demi-tour et s'éloigne en courant. C'est infâme. En assistant à la scène, je pense : « Ce n'est pas moi. » Je n'aime pas les filles, moi, même pas Justine – j'aime les gars. Si j'aimais les filles, on le saurait ; on se paierait ma tête en public et j'aurais la honte collée au cul pour toujours.

***

Ce geste est cruel.

Les mots de l'analyste sont fermes. Assurés, ce qui m'apaise.

L'insulte était une façon pour Sarah de se dissocier d'Amélie. Aimer les femmes, il n'y a rien là, mais quand même – quand même assez pour se prendre la haine.

Humilier l'autre pour se sauver l'orgueil.

Dix ans plus tard, je mesure cette violence. Elle me ciblait. Elle me rongeait dans l'ombre. À l'abri du divan, je me la mange à retardement. La voix se risque : Aimer les femmes, c'est sale, et je hoche tristement la tête. Après un temps, elle ajoute : C'était déjà dans vos rêves. Je me raidis. De quoi parle-t-elle ? En guise de réponse, elle m'offre un silence. Le bruit de la rue. Un camion qui recule, un enfant qui crie. Je ferme les yeux. Me remémore les rêves. Le banc de parc, l'avion qui tombe, toujours la vague… Ça me revient. À l'origine, le fleuve était sale. Un bras de liquide souillé, qui s'échappait d'un tuyau. Comme canalisé. La voix répète : Canalisé. J'entends l'écho et ricane. L'idée est trop bonne. Mon désir : dirigé vers les hommes.

Jusqu'ici, je n'ai connu qu'eux.

Des hommes qui se dérobent. Ceux qui n'interrogent ni les actes ni le fantasme, mais pataugent, sûrs d'eux et embarrassants, dans le bourbier de leur genre attitré. Des hommes hermétiques. À la couenne épaisse, voudraient-ils croire – moelleux malgré eux. Habités par le doute dissimulé sous des couches de fierté. Des hommes un peu tristes, au fond, que j'ai voulu raccommoder à moi seule.

Ils ont été au centre de ma psychanalyse pendant des années. Je m'allongeais sous eux par volonté d'exister. Je m'allongeais pour qu'en moi, ils se confirment selon les codes de la loi. Qu'ils me ramènent à la norme : une femme qui aime les hommes.

Sous le marbre, la révolte 💙

« Après la publication de son premier roman, Nuit d'orage à Hauterives, aux éditions Hurlevent, en juin 2023, Juliette Galliani signe son retour avec Sous le marbre, la révolte. Nous sommes ravies de retrouver sa plume incisive dans ce roman qui prolonge l'univers de son précédent ouvrage. » SARAH ABEL éditrice

Originaire de Lyon, Juliette Galliani est nouvelliste et romancière et vit aujourd'hui en région parisienne. Elle écrit sa première histoire à neuf ans, et accumule les carnets d'écriture où elle consigne toutes ses idées. Elle est aujourd'hui chargée de communication dans le domaine culturel.

Fondées en 2022, les éditions Hurlevent promettent une expérience de lecture authentique et empreinte d'élégance au travers de romans alliant poésie et dépaysement, mélancolie et grands espoirs, aventure et contemplation, modernisme et mystères d'antan.

Parution juin 2025

496 pages - 25 euros

ISBN : 978-2-494109-20-9

1955. Après un drame, Gabrielle quitte Lyon pour Madrid. Employée dans un musée, elle part sur les traces d'un sculpteur. Alors qu'il ne semble avoir laissé derrière lui que poussières et questions sans réponses, Gabrielle est entraînée dans les prémices de la rébellion contre le régime franquiste.

Arrivée dans la campagne espagnole depuis quelques semaines, Gabrielle décide de partir pour la capitale, Madrid.

Partie I, chapitre I

Gabrielle et Belén prennent place autour de la table de la salle à manger. Dans leur assiette, de petits morceaux de viande flottent dans une sauce ocre. « Conejo al ajillo », murmure Belén à son oreille. Du lapin à l'ail.

« Mange, Belén, lui ordonne sa mère. Tu devrais être reconnaissante d'avoir de la viande dans ton assiette. »

Gabrielle pousse les carottes du bout de la fourchette. Elle n'a aucun appétit ; tout ce qu'elle veut, c'est aller se coucher. Il paraît que la nuit porte conseil ; avec un peu de chance, celle-ci remettra enfin de l'ordre dans sa tête. Peut-être qu'elle devrait dormir pendant un mois d'affilée. Peut-être que le soleil emporterait avec lui le regard perçant d'Éléonore qui la suit où qu'elle aille.

Soledad ne semble pas remarquer les questionnements qui l'assaillent ; sans lever la tête de son assiette, elle embraye sur l'annonce qui lui brûle les lèvres :

« J'ai une bonne nouvelle pour toi, . J'ai croisé mon amie Maricela au marché. Je lui ai parlé de toi, et elle m'a dit qu'elle pourrait t'accueillir chez elle pour que tu enseignes le français à ses fils. Ce sont deux petits garçons charmants. Tu ne connais pas la famille Galván, mais ce sont des gens très bien, tu as ma parole. Ils habitent juste en dehors d'Albarracín, dans l'une des plus belles maisons du coin. Tu as de la chance : les filles du coin tueraient pour une place comme celle-ci. »

Dans la bouche de Gabrielle, la viande prend un goût d'amertume.

C'est une proposition honnête. Elle a connu des jeunes filles au lycée qui ont plié bagage et sont parties aux quatre coins du monde pour intégrer de riches maisons en tant qu'institutrices. Gabrielle pourrait se fondre dans une famille espagnole et attendre que le temps passe entre les murs protecteurs de la richesse qu'elle vient tout juste de quitter. Il y aurait probablement des soirées, des galas – avec un peu de chance, Maricela Galván serait moins morose que Soledad. Elle ne serait pas dépaysée. Elle n'aurait plus qu'à attendre que le temps passe jusqu'à ce qu'un jour, elle lève les yeux vers le ciel et réalise que les nuages se sont dissipés.

Le ricanement d'Éléonore ricoche entre les murs.

C'est ça. Va pourrir dans un coin de campagne. Qu'est-ce que tu pourrais bien faire d'autre ? Vis et crève en haut de cette montagne, rien de mieux ne t'attend dans le monde des vivants.

Gabrielle finit d'un trait son vin et repose son verre si brusquement qu'une goutte rouge sang fait le saut de l'ange et s'écrase contre la nappe.

« En fait… »

Gabrielle s'interrompt, le regard perdu dans le vide.

Il y a mille vies qui t'attendent à Madrid.

Les mots coulent de sa bouche sans sa permission, mais ils attendaient leur heure depuis l'instant où elle est descendue du train.

« J'aimerais aller à Madrid. J'ai l'intention de m'y installer quelque temps. »

La voix d'Éléonore se glisse entre les silences qui cloisonnent la cuisine.

Toi, toute seule à Madrid ? Et puis quoi encore ?

Gabrielle coule son sourire dans du béton. Elle ne tremblera pas.

Oui. Moi, à Madrid. Seule.

De l'autre côté de la table, Soledad laisse tomber sa fourchette dans son assiette.

« Madrid ? Mais Gabriela… Pourquoi ? »

Gabrielle ne sait pas quoi répondre. Elle n'a aucune idée de ce qu'elle doit faire, de ce qui l'attend dans la capitale espagnole ; pourtant, elle sait que sa place est là-bas.

« J'ai besoin de poursuivre mon périple, explique-t-elle en soutenant le regard de la tante de Virgile.

— Alors que tu pourrais rentrer en France ! Tu pourrais travailler, te marier, faire tout ce que tu peux imaginer là-bas ! Il n'y a plus rien ici : pas d'emploi, pas d'avenir pour une jeune femme comme toi. Pas de libertés.

— Peut-être, mais…

— Il y a trois ans à peine, nous en étions encore aux tickets de rationnement ! »

Le regard de Soledad bouillonne comme si le moindre faux pas pouvait les propulser quinze ans en arrière. Il ne fallait pas parler trop fort des loups auxquels ils avaient échappé, de peur qu'ils entendent leur nom et reviennent au galop. Le poids de la guerre est une enclume qui l'enterre dans son village.

« Je pense que tu pourrais avoir une vie agréable, ici, tempère Soledad. Je sais les horreurs que tu as vécues, toi aussi. Je comprends que tu aies besoin de changer d'air quelque temps ; mais la ville, Gabriela… C'est comme marcher tout droit dans l'œil du cyclone. Ici, tu seras en sécurité. »

Gabrielle a l'impression de mâcher des cendres.

Elle ne veut pas regarder les jours glisser sur elle. Elle ne veut pas laisser ses nuits se fondre dans l'effervescence du champagne. Elle ne veut pas regarder le monde vivre et changer depuis les hauteurs d'une maison dans les montagnes sans s'abaisser à le rejoindre pour y prendre part ; c'est ce qu'elle a fait toute sa vie. Elle ne veut plus rien de tout ça.

Table rase.

« S'il vous plaît. Il faut que j'aille à Madrid. »

Sa voix se casse dans un souffle. Soledad la dévisage, les lèvres tordues par l'incompréhension. Gabrielle n'ose imaginer l'ampleur de la vie qu'elle a dû abandonner en quittant Madrid. Est-ce que ses amis fréquentent encore les cafés dans lesquels ils aimaient se retrouver ? Sont-ils seulement encore en vie ? La mère de Belén n'a pas quarante ans, et la douleur a déjà creusé de profonds sillons sur ses joues encore rondes. Peut-être qu'elle y voit le reflet des siens.

« Madrid, ce n'est pas la petite vie mondaine de Lyon. Ici, à la campagne, nous sommes relativement protégés ; tu n'as aucune idée de ce qu'il se passe chaque jour dans les grandes villes. »

Un frisson parcourt la colonne vertébrale de Gabrielle. Virgile n'aborde jamais la question de l'Espagne. Elle-même n'a qu'une vague idée de ce qui s'y trame – elle reconnaît honteusement qu'elle ne s'est jamais vraiment attardée entre les pages des bulletins internationaux – mais pour une fois, l'inconnu ne lui fait pas peur.

Gabrielle invoque toute la volonté qu'elle est capable de peindre sur son visage.

« J'irai avec ou sans votre aide. Mais sans vous, ce sera plus compliqué. »

Soledad la défie du regard, mais lorsqu'elle comprend que Gabrielle ne cédera pas, elle pousse un soupir et lève les mains en l'air en signe de reddition.

« Très bien. Je te conduirai à Madrid le week-end prochain. Je connais une pension dans laquelle tu pourras loger – tu n'auras pas à te préoccuper de ça, au moins. »

La tante de Virgile s'attaque à nouveau à son lapin à l'ail. La discussion est close.

La vague de soulagement qui s'écrase contre les côtes de Gabrielle est de courte durée, vite remplacée par une anxiété dévorante. La jeune femme est prise d'un doute : et si elle ne retrouvait jamais son souffle ? Une fois qu'elle aurait arpenté les ruelles et les boulevards, traversé tous les parcs et visité tous les musées de Madrid, que lui resterait-il à faire à part affronter ses démons ?

Gabrielle ferme les yeux et ravale ses angoisses. Elle n'a qu'une certitude : le temps passe. Il passe lentement ou il s'étire, mais rien n'est éternel. Il engloutirait ses peines comme il avait englouti les leçons de solfège lassantes et les interminables parties de tennis. Il dissoudrait les reproches et les mots assassins. Il repousserait la lenteur de ces jours jusqu'à ce qu'ils ne soient plus qu'un infime point au loin, hors de vue, oublié à jamais.

Le jardin de Georges

« N'est-ce pas le plus beaux des rôles que l'on puisse assigner à la littérature que de tirer de l'oubli l'histoire d'une personne méconnue susceptible de nous inspirer aujourd'hui et demain ? » ARMAND DE SAINT SAUVEUR, éditeur

Autrice et chroniqueuse, Guénaëlle Daujon vit sur l'île de Batz. Fascinée pour son jardin d'acclimatation de plantes tropicales créé il y a un siècle, elle raconte la folle histoire de son créateur dans ce deuxième roman : un jardinier méconnu qui a poursuivi son rêve jusqu'à la déraison.

Fondées en 2006, les éditions Intervalles publient romans, récits, essais, documents, témoignages et livres illustrés tournés vers l'ailleurs, au sens large, afin de faire voyager les lecteurs et lectrices hors des sentiers battus.

Parution septembre 2024

192 pages - 18 euros

ISBN : 978-2-369563-50-1

En 1897, Georges Delaselle découvre une île du nord Finistère, en face de Roscoff : l'île de Batz. Artiste amateur, passionné par le règne végétal, il tombe amoureux de deux hectares de terre et de sable à l'est de l'île qu'il décide d'acquérir pour y créer un jardin exotique.

Georges s'ennuie à son travail dans une compagnie d'assurance parisienne. Avec Mélanie de Vilmorin, il partage une passion pour le règne végétal.

De retour à Paris, aux Assurances Générales, Dieuleveu emmène Georges à l'étage supérieur et lui montre, heureux, son nouveau bureau. Georges plonge dans le travail et la compagnie lui confie des dossiers de plus en plus importants et sensibles, ceux d'une clientèle aisée qui compte sur son implication et son engagement total. Les clients se de plus en nombreux. Georges acquiert une réputation irréprochable et son nom circule. Un jour, Dieuleveu lui donne la responsabilité d'assurer le cabinet d'un notaire renommé.

Les relations avec l'homme sont cordiales et, lors d'un déjeuner, le notaire lui parle d'un terrain « invendable », une zone de sable sur une île du Finistère qui n'intéressera jamais personne. Georges saisit qu'il s'agit de l'île où il vient de passer l'été et a peut-être une idée. Il promet d'y réfléchir.

À la brasserie Mollard, il retrouve Mélanie. C'est avec elle qu'il veut parler. Volubile, Georges partage ses questionnements autour de ce terrain situé à l'est de l'île, là où habitaient anciennement les îliens, et où saint Pol Aurélien a choisi de bâtir son monastère. Cet espace étrange qui abrite en son cœur l'histoire de l'île. Depuis qu'il sait que ce lieu est à vendre, il l'obsède. « J'ai vu des formes et des couleurs… des odeurs… des fleurs… des plantes… comme un jardin, quelque chose d'extraordinaire ! » Mélanie se réjouit. Elle lui prend la main : « C'est magnifique ! Il n'y a rien de plus beau qu'un jardin. »

Elle lui parle des découvertes qu'offre le monde de la botanique :

« C'est un champ des possibles, en pleine expansion… une science encore balbutiante où tout est à découvrir. Avec Philippe, nous t'aiderons. Cette île sans arbres, tu la transformeras en jardin d'Eden. »

Intarissable, elle encourage son ami à se lancer dans l'aventure et la création d'un jardin.

De retour chez lui, Georges cherche le livre que son père lui avait offert : l'Hagakure, le livre secret des samouraïs. C'est une compilation de pensées et d'enseignements d'un ancien samouraï, Jocho Yamamoto, qui expose « la voie du combattant » et développe une conviction ; ce qui émane de la sincérité pure mène à un idéal qui mérite de lutter. L'ancien samouraï préconise de bien réfléchir avant d'agir, de bien réfléchir après, mais le moment de la décision ne doit pas durer plus de sept secondes. Une fois la décision prise, il ne faut jamais revenir en arrière.

Dans le calme d'Asnières, Georges prend une profonde et lente inspiration, il descend au fond de lui-même ; le silence s'installe ; il pose son intention ; l'interroge ; la cinquième seconde met son corps à l'écoute et en tension ; à la sixième Georges entend la réponse ; puis, à la septième seconde, de manière définitive, il décide.

Pour la deuxième fois, seul, au mois de décembre 1897, Georges descend sur le quai de la gare de Roscoff. Il suit le chemin emprunté avec Étienne l'été auparavant. Son écharpe allonge son cou. Sur le port, des nuages noirs se pressent ; les marins s'affairent. La mer est haute, d'un gris laiteux sur la crête des vagues. « C'est encore plus beau en hiver », pense Georges qui n'imaginait pas s'attacher si facilement à un paysage.

Il monte dans le bateau déjà à quai, salue Yannick le capitaine, qui le reconnaît. Dans le chenal, toutes voiles dehors, l'équipage tire maintenant des bords, affronte les courants puissants. L'île ne se laisse pas aborder facilement. Comme un rempart, elle résiste aux étrangers. L'embarcation longe la pointe est. À bord, les îliens sont silencieux, bercés par le clapotis de l'eau.

À peine débarqué, la pluie s'abat comme une gifle. Georges marche contre le vent, voûté. Une bourrasque s'engouffre à l'angle d'une rue, et les aiguilles du cadran de l'horloge du clocher se mettent à tourner à l'envers. Georges n'accélère pas le pas. Il n'est pas pressé.

Il n'est plus vraiment le même. Il veut acheter la lande minérale. Elle appartient à un certain M. Chapalain. Il lui a envoyé une lettre pour le prévenir de son arrivée, lui disant vouloir l'entretenir de « quelque chose ».

Dans sa poche, il cherche une adresse, contourne l'église, et devant une ferme, entre dans une cour où des poules se battent entre des charrettes renversées. Des écuries, il entend le hennissement nerveux des chevaux. Un homme, de dos, s'agite sur une mécanique rouillée. Le chien aboie violemment. L'homme se retourne, son tablier est noir de cambouis, il cherche un chiffon pour s'essuyer, lance un regard interrogateur : « Vous cherchez quelque chose ? » « Georges Delaselle », dit Georges en tendant la main. Le paysan le regarde, sans cesser de se nettoyer. « Je sais qui vous êtes », dit-il en se dirigeant vers la porte d'entrée. Georges reste un instant au milieu de la cour. Il est trempé, ses chaussures sont toutes crottées. « Vous venez ? » dit l'homme.

Il le fait entrer dans la cuisine sombre. La cafetière chauffe sur la gazinière devant un tas de goémon séché. L'homme verse le café sans dire un mot. Dehors il y a le froid, la pluie qui bat et l'odeur des algues brûlées qui donne une drôle de sensation dans la gorge de Georges, le réchauffe. Sur les carreaux des fenêtres, la buée se condense. Ce silence, Georges se souvient qu'Étienne l'aimait. Il disait que l'apaisement et le réconfort, c'est ce que recherche tout voyageur.

Chapalain lape son breuvage. « J'ai reçu les papiers. On peut les vérifier. » Il sort du tiroir un dossier ordonné, étale un plan sur la table, et avec son doigt suit les contours d'une propriété dessinée au crayon gris.

Puis ils sortent dans la cour et Chapalain invite Georges à grimper sur son vieux tracteur. Ensemble, ils parcourent l'île jusqu'à la dune ; jusqu'à la pointe de Poull Zarab exactement. Là, Chapalain délimite le demi-hectare que Georges est en train d'acquérir. Légèrement bombé, le terrain héberge une guérite recouverte de pierres et de cailloux et un peu plus haut, sur le dessus d'un monticule, Georges découvre un calvaire posé sur un dolmen. Sur la pierre en granit, un Christ tourne le dos à la mer. Dans le chenal, le sloop de quinze heures passe ; la vue englobe les roches et les courants, la mer et ses lumières. Georges s'assoit sur le dolmen, émerveillé. « Vous voilà propriétaire jusqu'à la plage. »

Le soir, au café, Chapalain a raconté cette scène et il a ri. En vendant sa parcelle, la plaine rocailleuse exposée à tous les vents d'est, au sel, aux tempêtes, la pire terre possible à ce pauvre fou de Parisien, il s'en est bien débarrassé. Qu'est-ce qu'il va bien pouvoir faire sur ce tas de sable ?

***

Ce vingt-cinq décembre 1897, Mélanie de Vilmorin arrange les dernières décorations de l'arbre de Noël dont la cime touche presque le plafond, et accueille, en nouvelle maîtresse de maison, Georges dans son smoking de soie. Il découvre, sous le lustre, Étienne en pleine discussion avec Philippe, et d'autres invités présents autour de la table débordante de plats exotiques. Mélanie l'installe près d'Étienne et engage la discussion : « Je voudrais partager avec vous la publication du premier journal La Fronde, créé par une femme, Marguerite Durand. » Elle lève son verre à cette époque qui donne enfin sa place aux femmes : « L'Assemblée vient de voter une loi nous conférant légalement des droits ! »

Étienne fait un clin d'œil à Georges : « J'en connais une qui va être heureuse. » « As-tu eu des nouvelles de Jeanne ? » « Non, j'ai laissé sur l'île ce qui y était. »

Philippe les invite à trinquer aux projets audacieux de chacun.

La levée du temps 💙 💚

« La Levée du temps nous entraîne sur la voie d'une émancipation. J'ai été happée par l'écriture à vif de Juliette Keating qui met en scène avec force et finesse la reconstruction d'une femme de cinquante ans dans une ville réinventée après sa destruction pendant la Seconde Guerre mondiale. » BÉRENGÈRE PONT, éditrice

Juliette Keating est autrice de fiction et de non-fiction. Née en région parisienne qu'elle n'a jamais quittée, ses périples sont imaginaires, son exil intérieur et littéraire. Un temps satiriste, elle publie depuis 2011 des billets de littérature politique, des nouvelles et de la poésie.

Nées en 2013, les éditions l'Ire des marges sont entièrement dévolues à la littérature de création. Avec une cinquantaine de titres au catalogue, elles ont la conviction que toute création littéraire part de la langue, d'un regard porté sur le monde, d'un engagement.

Parution janvier 2025

162 pages - 17 euros

ISBN : 979-1-092173-85-7

Dans une ville qui garde la mémoire de son passé, une femme recompose sa vie. Anne Sainpère, la cinquantaine, est veuve. Épuisée d'elle-même après des années sous l'emprise de son mari, elle voudrait disparaître. Une proposition inattendue la conduit dans une station balnéaire de la côte ouest.

Sur le point de mettre fin à ses jours, Anne Sainpère est arrêtée dans son geste par un appel téléphonique.

J'étais à la fenêtre, penchée vers le vide. De petits êtres circulaient sur la dalle, entre les flaques criblées de gouttes qui tombaient telles des balles. Je les voyais, ces humains à l'allure d'insectes ; à la queue sur les passerelles, ils progressaient difficilement, courbés, fouettés par l'averse, les yeux collés à leurs bottes. J'imaginais leur regard à l'instant où mon corps s'abattrait parmi eux ; du quinzième étage, je ne pouvais pas me rater. Des choucas s'élançaient du McDo, leurs ailes déployées, recourbées aux extrémités ; les oiseaux planaient en descente, remontaient d'un battement, craillaient mon angoisse dans un froissement pétrole. Je me suis penchée plus. La pluie brûlait la nuque, coulait dans le cou ; les gouttes comme des vers rampaient dans mes cheveux. Mon poids se rassemblait dans la tête, le pouls cognait les tempes. Des tentacules m'agrippaient, m'entraînaient dans la chute. Paquets d'eau jetés au visage par le vent. Je voyais les lignes onduler, les distances se brouillaient ; je tanguais, accrochée au bastingage d'un navire dansant sur la crête d'une déferlante. J'approchais du point de bascule. Sous l'écume m'attendaient les abysses, sphère des avaleurs ; je me débattrais dans la nuit des hauts fonds. Une voiture de police est passée, sirène hurlante. Puis une autre. J'ai eu peur. Vision de mon corps s'écrasant dans une eau peu profonde infestée de bactéries qu'il projetterait autour, mêlée à mon sang. Sainpère s'agaçait de mes imaginations. J'ai lu que de si haut on meurt avant de se fracasser, il y a, du moins, perte de conscience, c'était ce que je recherchais, la perte de conscience, mettre fin aux ressassements qui s'enchaînaient dans mon crâne. Épuisée de moi-même. À l'instant de m'abandonner, défilaient en moi non pas ma vie entière, ainsi qu'on le prétend, mais des images vues sur les écrans, des vidéos d'employées de bureaux se défenestrant de tours en flammes dans l'illusion de se sauver. Pour vous notre énergie est inépuisable. Le téléphone a sonné, j'ai tressailli en reconnaissant le nom de Christine Lepreux, tendu une main pantelante vers l'appareil, gémi allô ? fondu dans le bourdonnement du périph, allô ? haché par le rotor de l'hélico. Allô ? Gyrophares des ambulances dans l'avenue embouteillée. Ronron des pompes à eau. Marteaux-piqueurs. Elle a dit, c'est l'amie pas la cheffe. Sa voix débitait des mots si vite, des mots bourrés de consonnes m'atteignant par salves ; j'ai refermé la fenêtre, me suis assise sur le tabouret en m'épongeant le front. Le flux de paroles s'est tari, mes cheveux étaient secs, une ombre plus profonde dévorait la bibliothèque quand le moteur du frigo s'est enclenché. Cliquetis des appareils, la lampe de Sainpère s'est rallumée toute seule, quelque part coulait un air latino ; ils avaient rétabli l'électricité. Le silence de Christine Lepreux enroulait ses doigts autour de ma gorge. J'inspirais lentement entre mes lèvres en cul de poule, me calmer, expirer, me calmer ; Christine Lepreux ne m'appelait pas pour le boulot. Pas la cheffe mais l'amie. Je vais y réfléchir. Christine Lepreux exigeait une réponse immédiate. La tentation du vide ne m'avait pas quittée mais je ne pouvais plus grimper sur le tabouret pour me hisser à la hauteur du suicide. L'instant m'avait échappé. Tout m'était impossible, jusqu'au rien. Christine Lepreux attendait. Nous étions comme deux poissons suffocant sur la grève. Nos halètements à travers l'espace, répercutés par un satellite, des milliers de kilomètres de câbles enfouis, des tonnes de métaux rares croisaient nos silences à peine brouillés de nos souffles. Une grue a hurlé son long signal d'arrêt, d'autres en écho sur les chantiers. Brutalement les nuages se sont fendus, libérant une onde lumineuse qui a envahi la pièce. Depuis quand la lumière nous avait-elle quittés ? Dans le creux de ma main, j'ai saisi, palpitant, un rayon chaud. J'ai rejoint la fenêtre. La pluie ne s'abattait plus sur la ville, bête blessée, pelotonnée au flanc du périph. Éphémère miroitement qui précède la montée de la brume, un trait d'or accrochait aux toits sa ligne transversale. Sur la dalle, les flaques éblouissantes reflétaient le haut des tours, l'enseigne de l'Ibis ; un avion très haut, minuscule croix blanche suivie d'un sillon plumeux. C'est parti pour durer. Accrochés aux passerelles, les piétons se redressaient comme des fleurs. Christine Lepreux a toussoté. Des perruches striaient le ciel, j'ai vu leur plumage acide, leur bec griffait une traînée rouge. Je vais y réfléchir, ai-je répété, la sentant vaciller devant son évier comme au bord d'une falaise. Christine Lepreux passe ses appels le soir en cuisinant, j'entendais le robinet couler dans mon oreille, m'inonder de l'intérieur, je ne voulais pas mourir noyée ni dans ses mots ni dans l'eau huileuse de sa vaisselle. Échanger mon appartement ? Je te rappelle. Le soleil tel un poing serré tapait à la vitre. Certains racontent qu'au-delà du périph, il n'a pas plu, ils ont vu des joggeurs dans la lumière mordorée du fleuve tandis qu'ici on s'abîmait dans la boue. D'autres prétendent que les puissants savent détourner, bloquer, essorer les nuages sur la banlieue, usant de je ne sais quelle poudre d'argent. Promis, je te rappelle ; j'ai raccroché, mis l'appareil en mode avion. La mer de bâtiments retient ses vagues. Le regard s'élance puis bute sur la skyline. De notre appartement, cette vue imprenable, achetée à crédit ; pour elle, nous avons chipoté la moindre dépense, vingt-cinq années calculées en capital et intérêts. Propriétaires d'un panorama mais seuls, parmi nos amis, à nous en délecter. Question d'habitude, suggéraient les Mordeaux qui jugeaient le quartier, la tour, la vue également sinistres, sans parler des voisins mais rien à voir avec leur couleur de peau – les Mordeaux ne sont pas racistes, affirmait Sainpère qui croyait les connaître. Qu'est-ce que tu vas chercher ma belle ? Le ciel offert à la contemplation se nuance d'après les formes mousseuses ou filandreuses des nuages, j'y rêve des océans, j'y rêve des Alpes. Par temps clair, j'y vois l'Amazonie. Visions nées d'un désir fou d'ailleurs, mais nous n'avions pas les moyens du voyage ; payer les traites de l'appartement et Sainpère avait contracté une assurance sur sa vie. Les marronniers frémissent. Un aboiement aigu, démesuré, puis le clebs se remet à trottiner derrière son maître. Pas jetée du quinzième étage. Qui sait ? Tombée vers le ciel, me serais découvert des ailes, j'aurais volé au-dessus des cités, Solidarité, Libération, La Chênaie. D'un battement vers le parc, me serais posée à la cime d'un sapin. J'aurais suivi les migrateurs loin du périph, de l'échangeur, des magasins à prix cassés. Depuis quand ce désir d'échappée belle ? Fuir cette vie installée dans la débrouille, les faits-divers au coin de la rue, la médiocrité des jours travaillés alternant avec les fériés, dont nous nous réjouissions sans savoir qu'en faire, où nous nous consumions de tranquillité, à la maison. Je voulais disparaître, m'effacer dans l'épuisement. Ma disparition parmi des milliers, des millions, un trou de plus dans ce fleuve d'indifférence qu'on nomme humanité. Allant me faire un café, je passe devant le miroir près de la porte. Sainpère y vérifiait sa tenue, ajustait cravate et chapeau avant de sortir. En pyjama. Me suis vue sur la dalle, le corps disloqué baignant dans une mare rosâtre, en pyjama. J'ai pris du gras, je ne me reconnais plus. Christine Lepreux m'a épargné cette honte, je n'aime pas lui devoir quelque chose. Mais qu'est-ce que je lui devrais ? Le téléphone a sonné, c'était la cheffe, mon bras obéissant s'est tendu vers l'appareil.

Les Sous-traitants ❤️

« Les Sous-traitants est le deuxième roman de Stéphane Lanos paru à la Lanterne. Il y poursuit sa réflexion sur l'évolution de notre société, tout en inventant une intrigue maîtrisée et des personnages hauts en couleur. Éditer ce roman, c'est donner vie à un travail original et exigeant. » LUDIVINE PÉCHOUX, éditrice

Né en 1969, Stéphane Lanos est professeur d'anglais à Lyon, écrivain et comédien. Ses influences littéraires anglo-saxonnes vont de la littérature classique anglaise au roman noir américain. Ses polars dystopiques donnent vie à une France qui ressemble à la nôtre mais outrepassent notre réalité.

Les éditions de la Lanterne ont été créées à Lyon le 1ER mai 2018. Leur projet éditorial se construit avec des ouvrages de critique sociale et des voix engagées. Elles publient ainsi des études de sciences humaines et sociales, des témoignages, de la fiction, à travers trois collections.

Parution mars 2025

480 pages - 22 euros

ISBN : 978-2-487978-03-4

Juillet 2037, une tuerie de masse éclate à Lyon. Alexandre, journaliste arrogant et mis au placard de la rédaction de DNews, couvre l'événement avec sa cameraman. Le suspect, fou furieux, est traqué par la police, et par des mercenaires qui agissent pour le compte de la mystérieuse société Arès.

La sociologue Marianne Lièvremont est enfermée depuis 84 jours, sans savoir ni où, ni par qui, ni pourquoi.

Jeudi 7 juin 2038.

Marianne se tient nue devant le miroir en pied de la salle de bains. Elle n'aime pas ce qu'elle voit. Elle a encore maigri. Ses cheveux humides suivent le contour osseux de son crâne et se collent en une pâte gluante sur ses épaules noueuses. Ses joues se sont creusées. Elle approche son visage de la glace et étire ses lèvres pour sourire, ses yeux ne suivent pas, elle les étire encore jusqu'à découvrir ses dents. Elle se fige, étudie un instant le rictus qui la déforme, un hoquet secoue son buste, puis un autre jusqu'à ce qu'un rire aigre comme une remontée gastrique sorte de sa gorge. Quatre-vingt-cinq mètres carrés, c'est la taille de l'univers désormais. Une grande salle avec cuisine, une chambre, une salle de bains, un espace pour le sport, 85 m2 hermétiques et contenus. Marianne ne sait plus si le monde existe encore au-delà de ces murs ou si son abri de béton et ses 230 m3 d'air flottent, détachés de tout, au milieu du néant.

Cela fait 84 jours qu'elle est là et 39 jours que l'ombre n'est plus venue la voir. Au début elle était devenue hystérique, en proie à une claustrophobie violente et continue. Pendant toute une semaine, elle avait hurlé et frappé, piégée dans une camisole de haine et de refus. Elle s'était acharnée contre la porte jusqu'à ce que ses mains soient en sang, contre le béton autour des bouches d'aération avec un pied de lit, des heures et des heures pour grignoter quelques centimètres de ciment et de gravillon, à peine de quoi remplir une assiette à soupe. Puis, après sept jours sans dormir, elle s'était affaissée sur le sol, épuisée, les muscles et les os remplis d'acide, les cordes vocales détruites, les yeux à vif, rongés par l'eau salée de ses pleurs. Elle s'était levée, avait jeté un regard trouble autour d'elle, pris une douche, puis elle s'était allongée sur son lit et s'était endormie. Au réveil, elle avait décidé de ne plus céder à la rage et s'y était plus ou moins tenue depuis.

Marianne enfile une culotte et un long t-shirt, puis rejoint le fauteuil installé devant le poste de télévision où un café l'attend. Depuis son antre, elle peut accéder à toutes les chaînes, spectatrice invisible de la violence du monde, impuissante, comme un fantôme. C'est terrible, l'impuissance, quand on s'appelle Marianne Lièvremont. Toute gamine, son père avait voulu qu'elle fasse du violon, mais elle n'arrivait pas à caler l'instrument dans le creux de son cou. Elle posait le manche sur la paume de sa main pour que le violon ne tombe pas au sol. Ce n'est pas la position du violoniste telle qu'elle doit être. Alors son père glissait une règle en métal sous son poignet et le repoussait en arrière violemment jusqu'à ce qu'il soit tout droit et que l'instrument ne repose plus que sur le pouce. Le geste était vraiment douloureux. Elle avait continué le violon, joué à chaque réunion de famille importante, baptêmes et anniversaires. À force d'insister, elle était devenue une violoniste honorable, mais n'en avait jamais éprouvé le moindre plaisir. Le symbole de sa vie. Elle n'avait jamais arrêté de contraindre son corps et son cerveau à l'usage du monde, incapable d'écouter ses envies, et considérait l'oisiveté comme le plus terrible des défauts, la lenteur ou l'hésitation avec le plus ostensible mépris. Même quand elle avait perdu sa jambe, elle avait refusé les nouvelles limites qui lui étaient imposées. Pas question de renoncer à quoi que ce soit. Elle avait combattu la douleur avec de la morphine, l'épuisement avec du cristal, les insomnies avec des hypnotiques. Pour maintenir la masse musculaire des anabolisants, et des bêtabloquants pour l'endurance. Chargée jusqu'aux yeux, l'estomac déglingué, elle avait poussé son corps, enchaînant exploits en montagne et défis sportifs. Elle passait à la télévision, était citée en exemple pour toute une génération, la handicapée la plus télégénique de France. Dérisoire. Et tout ça pour quoi ? À l'heure des bilans, piégée dans sa bulle de béton, qu'est-ce que lui ont rapporté tous ces efforts, cette arrogance ? Elle n'a jamais été amoureuse, n'éveille aucune sympathie, pas d'enfant, pas vraiment d'ami. Elle ne manque à personne.

Marianne prend une profonde inspiration et boit une gorgée de café tiède. Elle a froid et n'arrive pas à s'empêcher de trembler. Elle sent les larmes monter à nouveau. Elle résiste, s'enroule sur elle-même, elle est épuisée. Elle s'enfonce le plus profondément possible dans son fauteuil comme dans un cocon et saisit la télécommande. Les tremblements se calment. Nouveau carnage dans l'est de l'Europe. Elle zappe. Un corps musclé court sur une plage de sable blond. Elle zappe. Deux chroniqueurs se crêpent le chignon sur DNews. Marianne absorbe le monde comme il vient. Un profiler se penche sur un cadavre dans une ruelle sombre. Les gyrophares éclairent son profil. Elle remonte les chaînes de plus en plus vite. Les images décousues s'impriment sur sa rétine, se superposent, puis s'effacent. Un footballeur cavale torse nu sur une pelouse les bras levés. Elle zappe. Un gars en trottinette se casse la gueule, replay, se casse la gueule, des rires artificiels assaisonnent le tout. Un soldat turc crève dans une tranchée, le journaliste exulte. Elle prend un shoot de haine. Elle zappe. Un chant grégorien, des baleines endormies qui flottent au fond de l'océan… Les larmes coulent maintenant librement sur ses joues, sa tête bascule sur le côté et Marianne plonge dans un sommeil sans rêves.

Un bruit sec la réveille. Elle sort du néant dans lequel elle s'est enfoncée. Le téléviseur est éteint, pourtant une langue de lumière vient lécher ses pieds. L'adrénaline envahit son corps. La porte est ouverte. Elle se redresse d'un coup, prête à bondir, puis s'arrête pétrifiée. La silhouette d'un géant se tient en contrejour devant elle. L'ombre vacille sur ses jambes immenses un instant, puis s'avance dans la pièce.

— Tu ne mourras pas de faim…

Ses cordes vocales sont recouvertes de limaille de fer. Il fait encore un pas, mécanique comme un pantin, puis s'effondre sur lui-même. Saisissant l'instant, elle se précipite vers le rectangle de lumière, le traverse et monte en courant les escaliers qui s'ouvrent devant elle. Elle chute, pousse un cri de douleur lorsque son tibia frappe le coin d'une marche, se relève et reprend sa course. Elle débouche dans une cuisine américaine ouverte sur un grand salon, cherche la porte d'entrée et s'y jette. Le soleil l'aveugle et l'air chaud la frappe. Elle s'avance en titubant sur l'herbe sèche. Ses yeux s'habituent peu à peu. Elle est dans la terreur d'être enfermée à nouveau et regarde derrière elle. Rien. Le géant n'a pas pu la suivre. Il faut qu'elle trouve de l'aide avant qu'il se relève. Elle court maintenant sur un chemin qui serpente entre des maisons. Elle sonne à la première. Personne. Toujours en se retournant, elle rejoint la deuxième, jette un coup d'œil par la fenêtre. Vide. Elle s'arrête. Elle ne comprend rien. On dirait un de ces villages témoins construits dans les années 1950 afin de tester le souffle des bombes atomiques américaines au milieu du désert du Nevada. Un sentiment d'irréel la saisit. Sa respiration retombe. La panique recule. Son cœur arrête de battre lourdement dans ses oreilles. Où est-elle ? Elle avance au hasard au milieu des propriétés désertes, puis finit par revenir à son point de départ. Le géant est peut-être mort maintenant. Elle n'en peut plus de fatigue. Elle s'assoit lourdement et laisse son attention se perdre dans la contemplation des jardins brûlés qui entourent la maison. Un éclair de couleur vive attire son regard. Elle se lève et s'approche. Sur la terrasse, oublié sur une table basse, un verre de cristal bleu scintille dans les rayons du soleil.

La Petite Annonce 💚

« Nous publions ce roman car Caroline Allan y déploie une écriture incisive et sensible, révélant des thèmes contemporains avec originalité et force. Sa narration immersive et sa profondeur émotionnelle offrent une expérience littéraire unique, enrichissant notre catalogue et stimulant l'audience. » ÉMILIE MALBURNY, éditrice

Diplômée en philologie romane, Caroline Allan est enseignante à Bruxelles. Elle s'intéresse à de nombreux sujets de société, notamment la place accordée aux aînés dans le monde actuel, thématique sérieuse traitée à travers le prisme de l'humour. La Petite Annonce est son premier roman pour adultes.

Depuis 2014, les éditions Lilys ouvrent des espaces littéraires où se déploient la créativité, l'engagement, avec un regard porté sur les enjeux socioculturels. Elles publient des ouvrages francophones ancrés dans la réalité, en Belgique et à l'étranger, et bousculent les frontières de la lecture.

Parution février 2025

173 pages - 21 euros

ISBN : 978-2-390561-09-5

Henri Devilliers, octogénaire paisible et bruxellois, oscille entre la douce torpeur d'une routine télévisuelle et l'écho discret des visites de son fils, Jean. Lorsque ce dernier projette de l'exiler en maison de retraite, Henri se dresse, prêt à défier le tumulte pour préserver sa liberté.

Chapitres 7 et 8

Henri rencontre ses futurs colocataires.

Le hall d'entrée avait été aménagé en salle d'attente. Quatre chaises bistrot, au cannage usé, avaient été alignées face à face. Sur le côté droit, on avait poussé une commode en bois massif, barrant l'accès à l'escalier. Sur la commode, des fleurs fraîches dans un vase bleu. Sur le mur d'en face, l'affiche encadrée d'une exposition sur le Bauhaus. L'escalier qui menait à l'entresol semblait avoir été nettoyé récemment : la patine de la rampe en bois brillait par endroits et une odeur d'encaustique flottait dans l'air.

Sur la gauche, deux portes fermées devaient mener au salon et à la salle à manger. Au bout du petit couloir qui longeait l'escalier, une autre porte, fermée elle aussi, permettait sans doute d'accéder à la cuisine et au jardin – c'est du moins ce que se disait Jacques, qui avait longtemps habité ce genre de maison bruxelloise, avec ses trois pièces en enfilade.

Sur la première chaise, la plus proche de l'entrée, était assis Jean-Paul Gridard. Il avait ramené son pardessus sur ses genoux. Malgré les efforts qu'il faisait pour le masquer, on voyait distinctement que son pantalon était élimé aux genoux. Ses chaussures n'avaient plus été cirées depuis longtemps et il aurait eu besoin d'une bonne coupe de cheveux – mais le coiffeur, ça coûtait cher, et Jean-Paul Gridard trouvait qu'il pouvait encore très bien s'arranger tout seul, avec la paire de ciseaux de la cuisine. Elle était un peu rouillée, mais coupait encore assez correctement.

Jean-Paul Gridard se tenait droit sur sa chaise, près de la première porte, parce qu'il ne voulait pas trop s'approcher de la dame assise à côté de lui. La dame était noire, et Jean-Paul Gridard n'aimait pas les Noirs. Il n'était pas raciste, non, d'ailleurs son libraire était noir, un homme très bien, très honnête. Ce que Jean-Paul Gridard n'aimait pas, c'étaient les maladies. Et tout le monde le sait : les Noirs transmettent des maladies, ils n'y peuvent rien, c'est une question d'hygiène, mais lui, merci bien, pour le peu de temps qu'il lui restait à vivre, il n'était pas question de tomber malade.

Sur la deuxième chaise, entre Jean-Paul Gridard et un ficus rachitique, attendait Marie-Josée Diallo. Elle avait lu l'annonce dans le journal, pris rendez-vous et s'était présentée, un peu stressée, mais bien à l'heure, afin de poser sa candidature pour louer la chambre.

Mentalement, elle passait et repassait en revue son discours de présentation : comme elle adorait cuisiner, mais pas les choux de Bruxelles ; comme elle aimait aider les autres, d'ailleurs elle avait été infirmière, elle avait encore de bonnes notions, ça pourrait toujours servir ; sans oublier, sa troisième place l'été précédent au concours de Scrabble organisé par la région Rhône-Alpes, où elle passait ses vacances. Elle devrait veiller à ne pas trop se vanter ni à effrayer son potentiel partenaire de jeu avec ses exploits, mais l'annonce le stipulait en toutes lettres : « Cuisine et Scrabble sont des atouts » – autant les faire valoir.

Un peu fébrile, Marie-Josée Diallo se rassurait comme elle pouvait. Elle s'épongeait discrètement, mais régulièrement le front en s'efforçant de respirer calmement.

En face de Marie-Josée, sur la troisième chaise, à côté de la commode, se trouvait René Destanches. Il arborait la mine sévère des vieux professeurs d'école. Sa barbe blanche était impeccablement taillée, de sa serviette en cuir fauve dépassait « Les Essais » de Montaigne. Il avait pensé qu'il avait l'âge, à présent, pour apprécier le chef-d'œuvre à sa juste valeur, mais, en réalité, et malgré de nombreux efforts, il n'y comprenait toujours rien. Pour faire passer le temps, il aurait bien aimé lire son Paris Match, mais ça n'aurait pas fait bonne impression. Il attendait donc, stoïque, qu'arrive son tour pour passer l'entretien. Si seulement il n'avait pas sous les yeux cette affreuse affiche Bauhaus – un triangle jaune, un rond noir, un rectangle rouge : et on appelait ça de l'art ? Un gamin de cinq ans aurait eu plus d'imagination.

René Destanches fut interrompu dans sa réflexion par l'arrivée des nouveaux venus : un homme de son âge boitillait pour monter les escaliers, agrippé à une large femme au teint orange, saucissonnée dans une jupe militaire visiblement dégotée dans un rayon pour enfants. La femme souriait de façon un peu crispée, lança un tonitruant « Bonjour », qui finit dans un reniflement de la pire espèce.

On n'était pas sorti de l'auberge.

Chapitre 8

L'après-midi touchait à sa fin et un mot s'imposait à l'esprit d'Henri : désespoir. Son projet était une catastrophe.

Pour commencer, il y avait eu le grand ménage de printemps, ça va pour la vitrine, mais Henri n'avait pas vocation à cirer les rampes d'escalier. Et cette commode qu'il avait déplacée… Quelle idée, jamais il ne parviendrait à la remettre tout seul au bon endroit. Elle resterait probablement devant la porte du salon jusqu'à la fin de ses jours et il serait condamné à passer par la cuisine pour accéder au séjour. En rentrant le ventre, encore bien : il n'y avait plus qu'un maigre interstice entre le meuble et l'escalier.

Ensuite, l'idée de rassembler les cinq candidats le même jour « pour s'économiser » – il aurait mieux fait de se casser une jambe. Épuisé. Il était épuisé.

Et les candidats…

Henri avala une gorgée d'eau devenue tiède, réprima une grimace et se pencha sur ses fiches.

René Destanches : aussi jovial qu'un pasteur luthérien – beaux après-midi en perspective. Et ce cinéma avec Montaigne – gênant.

Marie-Josée Diallo : trop de transpiration. Beaucoup trop de transpiration.

Jean-Paul Gridard : trop de racisme. Beaucoup trop de racisme.

Jacques Rougier : un taiseux, écrasé par sa fille. Une fille épouvantable – elle s'entendrait sûrement avec Jean.

Henri se laissa aller contre le dossier de sa chaise. Il jeta les fiches dans la poubelle. Il était foutu. Il finirait dans une boîte à sardines, il croupirait dans l'eau saumâtre d'un home où l'eau de Javel aurait un parfum de printemps. Il crèverait à petit feu d'ennui et de démence dans une chambre de neuf mètres carrés. Ses seules visites seraient la vieille en déambulateur du 312 et celle du 317, celle qui oublie de prendre ses médicaments et qui se promène à poil dans le couloir éclairé au néon. Henri allait crever, seul au milieu des morts-vivants. Oui, voilà comment il finirait : seul, abandonné de tous, placé par son fils qui ne pensait qu'à lui et qui…

— Monsieur Devilliers ? Tout va bien ?

La dernière candidate ! Henri l'avait complètement oubliée. Mince – de quoi avait-il l'air, après cette après-midi de marathon dans cette chaleur étouffante ? Il s'éclaircit la gorge.

— Oui, je… j'arrive, une petite minute.

Il tapota sur ses joues, secoua la tête et se lissa les cheveux.

— Entrez, je vous en prie, pardonnez-moi pour l'attente, j'ai été, disons, distrait. Et un peu fatigué. Vous êtes Madame…

— Gérard. Élisabeth Gérard.

Henri fit mine de mettre de l'ordre dans les documents sur son bureau, le temps qu'Élisabeth s'assît. Elle était grande pour une femme de leur génération, sans doute un mètre septante.

Fracture(s) 💚

« Dans ce roman se jouent toutes les fractures, sociales ou affectives, qui perdre pied à Arthur. Cet adolescent « à qui on n'a pas encore volé son ciel », pour citer Michaux, m'a touchée en plein cœur. Le talent de l'autrice est de donner aux débordements d'Arthur la rigueur de sa langue. » JEANNE THIRIET, éditrice

Lidwine Van Lancker vit dans le sud de la France, à Marseille. Après des études d'urbanisme, elle a travaillé entre autres dans le secteur du logement social et a été correspondante à La Provence. Mère de trois enfants, c'est une fine observatrice des fragilités de la santé mentale des adolescents.

Livres Agités est une jeune maison d'édition indépendante et engagée, dédiée aux primo-romancières. Elle a été co-fondée en 2021 par Jeanne Thiriet et Vanessa Caffin. Amoureuses des livres, elles sont convaincues que la littérature est un laboratoire d'idées et d'utopies précieux !

Parution août 2024

224 pages - 19,50 euros

ISBN : 978-2-493699-06-0

Fracture(s) raconte une amitié toxique entre deux collégiens, la fascination d'Arthur pour Côme et sa vie facile, son amour, sa sœur. Une situation d'emprise qui fera déraper Arthur et le détournera du chemin courageusement préparé par Sabine, sa mère, parent unique à l'amour dévorant.

Pour Arthur et Côme tout se joue aux premières secondes de la rencontre. Côme rayonnant et sûr de lui, Arthur stupéfait qu'il s'adresse à lui.

Je m'appelle Arthur, j'ai quinze ans et je vais tous les tuer.

D'abord le sang. Arthur ne peut s'empêcher de regarder. Puis une odeur, métallique. De poudre aussi. Leurs goûts âcres s'insinuent doucement en lui, l'enivrent, puis le repaissent.

Il prend son temps. Les secondes passent, il voudrait conserver ces odeurs, graver leur souvenir dans sa peau, dans sa chair. Chacune d'elles a une saveur différente.

Le corps gît à quelques mètres de lui. Ce grand corps musclé qui le terrorisait. Arthur le contemple et le trouve changé. Il est mal rasé, ses vêtements sont froissés. Sous son pantalon, on devine le bracelet électronique qui lui mord la cheville. Vincent semble endormi. Là, au beau milieu de la cuisine, le visage frappé de stupeur comme s'il n'avait pas compris.

Lui, l'homme important qui se riait de tout, dont le pouvoir s'étendait dans les moindres recoins de la société, qui décidait de l'avenir de centaines de personnes en un claquement de doigts, n'aurait jamais cru que l'édifice qu'il avait bâti année après année allait s'effondrer en quelques instants, au soir d'une journée banale.

La stupidité grise de la mort l'enveloppait, ignorant qui il était.

Le cœur d'Arthur bat à tout rompre. Sa tête lui tourne légèrement. Il se dirige vers le salon sans jeter un regard au garçon tremblant dans un coin de la pièce. L'écran géant est allumé, le son coupé. Des images vues mille fois tournent en boucle. Des silhouettes blanches marchent les unes derrière les autres, brandissant des pancartes. Vêtues de noir, les forces de l'ordre leur face. Des fumigènes. Du feu. Du sang, encore. Il en a assez vu et cherche la télécommande. Elle est encore chaude, de la main de Vincent sans doute. Il éteint la télévision.

Silence. Arthur est frappé par ce calme soudain. La vue depuis la baie du salon est plus spectaculaire que dans ses souvenirs. Le soleil d'hiver se couche, des volutes bleues se mêlent au rose. Il n'avait jamais remarqué comme c'était beau. Il se perd dans la contemplation de la ville entremêlée à la forêt, qui descend tel un serpent affamé vers les champs. L'ombre de son quartier, encore plus loin, le nargue.

Il s'assoit et attend.

Bientôt, la maison sera remplie de bruits. D'officiers de police, de journalistes, de voisins.

La famille peut-être. Il faudra répondre à leurs questions, à leurs attentes. Choisir la bonne attitude. Choisir entre en faire trop ou pas assez. La certitude de ce vacarme à venir l'ennuie. Il aimerait déjà que tout soit fini. Être pris en charge. Ne plus se soucier de rien.

Il aimerait juste s'allonger et dormir.

Quelques mois plus tôt…

— Hey, t'as pas du feu ?

Ces simples mots suffisent à faire exploser une décharge électrique du bas de sa colonne vertébrale au sommet de son crâne. Arthur n'ose plus bouger.

— Hey, excuse-moi… Du feu ?

À cette deuxième injonction, le garçon tourne timidement la tête. Côme le regarde, mi-sérieux, mi-goguenard, une cigarette éteinte à la bouche.

Côme… Jamais Arthur n'aurait espéré qu'il lui adresse la parole. Au collège, tout le monde connaît Côme. Il se déplace toujours en meute, entouré d'amis fidèles et d'une nuée de filles. Eux deux se croisent depuis les petites classes mais ils n'ont jamais échangé plus de trois mots.

Le jeune homme met quelques secondes à lui répondre. Il ne comprend pas bien ce qu'il veut mais se décide enfin à lever la tête. Côme plante son regard dans le sien et Arthur sait à cet instant que le monde ne sera plus jamais comme avant. Sa blondeur l'éblouit. Une grande mèche couvre la moitié de son front. Arthur voudrait la repousser pour mieux admirer son visage, mais il retient son geste.

— T'as jamais fumé, j'parie ? Bouge pas, je vais chercher du feu.

De sa démarche féline, il aborde un passant et revient, triomphant, un briquet à la main.

— Regarde, c'est simple, tu aspires en allumant. Attention de ne pas avaler la fumée, tu vas tousser.

Arthur aspire, tousse, s'esclaffe. Côme aussi rit. Arthur aimerait se laisser aller à ce nouveau bonheur, ne pas fuir cette joie simple. Mais il sait qu'être heureux peut faire souffrir.

Côme est un soleil. Trop l'aimer peut faire mal à en décoller la peau.

***

Arthur se souvient bien du dernier soleil qui avait carbonisé son innocence. Il devait avoir six ans, sept peut-être. Ce jour-là, il était rentré de l'école surexcité. Lui qui n'avait pas d'amis allait enfin pouvoir montrer à une élève l'étendue de ses connaissances. « Maman, je peux inviter Héloïse à la maison ? La maîtresse nous a demandé de réaliser un exposé ensemble. Je peux ? Dis-moi oui, s'il te plaît. »

À la rentrée précédente, sa mère l'avait inscrit dans un établissement situé sur les hauteurs de la ville. Il n'avait pas bien compris pourquoi. Elle répétait en boucle : « C'est mieux ! » Mais mieux par rapport à quoi ? Mieux, c'était avant, lorsqu'il n'avait qu'à traverser la rue pour se rendre à son école et qu'il pouvait jouer pendant des heures avec ses copains.

Depuis, il devait se lever avec la nuit et prendre un car qui roulait à travers les champs. Il se sentait loin de chez lui dans cette partie de la ville presque étrangère, avec ses façades trop blanches, ses rues trop propres et tous ces gens qui ne semblaient pas le voir. Là-bas, il n'était personne. Les amitiés s'étaient nouées depuis des années, tissées dans des cercles, des atmosphères feutrées, entretenues par de puissants intérêts partagés.

Surtout, il craignait de se perdre, de ne pas reconnaître l'arrêt du car et de ne plus retrouver son quartier. Il traînait cette angoisse toute la journée et la nuit, elle l'engloutissait, l'emportait dans des abysses. Il se réveillait alors en hurlant, trempé. Son corps tremblait. Sa mère se précipitait, l'amenait dans sa chambre et il finissait la nuit avec elle, loin de ses draps souillés. Lorsque la peur le prenait, elle l'empêchait de se retenir. Et puis il détestait cet uniforme obligatoire, qui le gênait et le différenciait de ses anciens copains. Eux s'habillaient comme ils voulaient. Arthur pensait à eux souvent. Leur vie s'organisait sans lui. Il n'était plus invité aux goûters, aux anniversaires. On l'oubliait.

Enfin, ce mercredi-là, pour la première fois, une camarade d'école allait franchir le seuil de sa maison. Bien sûr, il n'avait pas raconté à sa mère qu'Héloïse ne l'avait pas vraiment choisi. En réalité, elle était absente le jour de la constitution des groupes. Un méchant rhume en avait décidé pour elle. Et il n'avait pas non plus raconté ces minutes d'attente qui lui avaient tordu le ventre, ni les mains moites et le blanc dans sa tête. Enfin, le soulagement final de ne plus être un intrus mais d'intégrer un duo parfaitement orchestré. Il était juste heureux. Héloïse ne pouvait qu'être gentille. Tout le monde est gentil à sept ans, non ?

La Disparution 💙

« J'ai souhaité publier cet ouvrage car dès les premières phrases, j'ai reconnu le style de Pierre Fréha tout en percevant une évolution. Cette histoire d'archéologue, qui cherche à se faire éditer tout en vendant des slips en ligne, me rappelle certains romans de Milan Kundera. » WALTER PUNTELLINI, éditeur

Pierre Fréha, auteur français né à Alger en 1953, s'installe à Paris avec sa famille l'année de l'indépendance de l'Algérie, en 1962. Après des études à la Sorbonne, il multiplie les voyages pour nourrir son inspiration, et aiguiser sa perception du monde.

Avec un ancrage culturel en francophonie et en Asie Centrale, les éditions Most – qui signifie « le pont » dans différentes langues slaves – publient une littérature générale de fiction et éditent des auteurs francophones et russophones pour les rendre accessibles dans les deux sphères culturelles.

Parution mai 2025

240 pages - 18,90 euros

ISBN : 978-2-931109-12-0

Contesté par ses pairs, l'archéologue Damien Renoueux propose à une éditrice son dernier ouvrage. Entre la jeune femme et lui les choses se passent bizarrement ; il attend un contrat qui n'arrive toujours pas. Pour passer le temps, il vend des sous-vêtements en se questionnant sur sa vie d'auteur.

L'extrait choisi est le début du roman.

J'ai hésité. L'histoire ne se termine pas si mal. En somme, j'ai gagné. À quel prix, les lignes qui suivent le diront. L'oubli est impossible. J'y repense sans cesse. Je me demande encore à quel moment ça a dérapé. Ai-je commis une erreur ? Une seulement ?

Ce ne sont pas des états d'âme. Je parle d'autre chose, un état qui nous cerne. Une souffrance dont on ne guérit pas ? Qui sait. On s'approche du précipice comme si c'était un jeu.

Je me suis beaucoup interrogé sur Evelyne. Il est vrai qu'elle m'en a laissé le temps. Je suis le narrateur, elle est l'héroïne de l'histoire, l'incarnation, la personnification de la puissance d'une ville, d'un pays. J'ai compris grâce à elle que mon parcours, sur cette terre, depuis le départ était singulier. Elle a tenté de la nier, ma singularité, pour mieux faire croire à la sienne. Il en découle que selon moi elle n'est pas singulière. Elle est entrée dans ma vie de chercheur alors que j'avais, depuis plusieurs années, en sous-main, un passe-temps qui n'a rien à voir avec ma vie intellectuelle officielle : je mets des annonces pour vendre des sous-vêtements. En précisant : essayage possible. Le succès a été foudroyant. Je n'en ai jamais connu autant avec mes livres et ma vie professionnelle en général, à croire que le commerce le plus simple, lui, fait des heureux. Vous vendez plus facilement des torchons de cuisine que des livres, c'est comme ça, on a besoin de s'essuyer les mains pour rester présentable. Pareil pour les sous-vêtements. L'essayage a compté pour beaucoup dans le succès. C'est un supplément que j'offre par rapport à la concurrence. Je ne sais plus comment l'idée m'est venue. Un complément de revenus, au départ. Je ne suis pas un gars bien riche. Il y avait aussi ce besoin, je crois, de me distraire, de m'amuser, au risque de me dévaloriser. Ça n'a pas d'importance. Rompre avec les conventions, créer ses propres règles, suivre un parcours qu'on ne comprend même pas soi-même, tout est là. La question qu'on me pose le plus souvent c'est : ça ne vous dérange pas si j'essaie devant vous ?

Ça ne me dérange pas du tout, voyons. Si ça me dérangeait, je ne l'aurais pas proposé.

Autre inquiétude de l'acheteur : Vous pouvez dire si la taille ça va ?

Retour à l'enfance. Manque d'assurance. Je te dirai, t'inquiète.

Parfois on rajoute : Vous pouvez l'ajuster si nécessaire.

Ça, je refuse. Je suis vendeur. Mon rôle n'est pas d'ajuster, même si ce n'est pas toujours le meilleur moyen de réaliser une vente. Je préfère conserver mon éthique.

Je rassure : Ne vous en faites pas. J'ai plusieurs modèles si vous hésitez.

Je fais comprendre que même si je n'ajuste pas, je prodiguerai des conseils. Les clients ont besoin d'être rassurés, c'est fou comme ils sont fragiles.

Parfois, pendant les essayages, certains se laissent aller à philosopher. Le fait d'être en petite tenue, peut-être ? On se confie à cause de l'anonymat. Ils ne me reverront en principe jamais.

« Je ne sais pas vers qui me tourner pour que mes rêves s'exaucent », m'a expliqué mon avant-dernier client en caressant son nombril. Je me souviens d'un autre, nu comme un ver devant moi avec son gros ventre, enfilant maladroitement un string, qui commence à me parler de sa phobie des fourmis : « J'ai mis très longtemps avant de comprendre ce qui me dérange tant chez les fourmis ».

Quel rapport avec le string ?

« Qu'est-ce qui vous dérange tant ?

— Leur esprit de conquête. Elles passent leur vie à coloniser des nouveaux territoires. Je suis tout le contraire. Je préfère les mouches, de loin. Elles sont bêtes mais plus calmes.

— Calmes, vous trouvez ? Vous les trouvez calmes ?

— Je les aime énormément, surtout quand elles sont immobiles, elles peuvent rester des heures sans bouger. Allez dire ça à une fourmi !

— Le string est trop petit, ça ne vous va pas ».

Essayant un modèle plus adapté, il est parti sur tout autre chose : « Je suis de nature optimiste. Foncièrement. Mais à une condition.

— Laquelle ?

— Il faut que le reflet de mon visage dans la glace me convienne.

— C'est le cas ?

— Pour l'instant, oui. Mais peut-être qu'un jour ce ne sera plus pareil ».

Pour le détendre je lui ai proposé un bain de siège. Il a accepté. J'ai ajouté deux cuillères à soupe de vinaigre de cidre et une poignée de bicarbonate de soude. Il a poussé un petit cri quand l'eau froide a pénétré dans son orifice.

« Ouille, c'est bon.

— Détendez-vous, laissez l'eau vous pénétrer ».

Il est resté silencieux. Puis, après quelques secondes, il m'a regardé dans les yeux, il pleurait presque.

« Que se passe-t-il ?

— Ce bain de cul ça me fait penser… Je devais avoir dans les 7 ans, peut-être un peu moins. C'était en Suisse, dans un patelin que je n'ai jamais su prononcer, inconnu chez Google, sur les hauteurs du lac des Quatre Cantons. On était en vacances. Il fallait prendre un téléphérique. Ma mère ne voulait pas. Elle était très en colère. Je ne comprenais pas pourquoi elle ne voulait pas monter. L'hôtel était en haut de la montagne. Quel souvenir, monsieur Damien. J'étais terrifié par son comportement. Je ne me suis plus senti un enfant. J'ai perdu l'appétit. Mes parents se disputaient tout le temps. J'allais vers les gens et je leur disais que papa frappait ma mère. Je ne sais pas du tout si c'est vrai, en tout cas je le disais. Je dormais dans leur chambre. Peut-être que je l'ai rêvé. Je ne veux pas accuser mon père. Je n'en sais rien. Mais j'en ai perdu ma joie de vivre. Heureusement elle est revenue. Ce n'était plus la même. L'angoisse des parents ça déteint sur vous, pas vrai ? »

Et tant d'autres histoires dans le même genre qu'on me raconte en enfilant des sous-vêtements. Je ne le propose qu'aux hommes, pas aux femmes, pour éviter les malentendus. C'est dommage, d'une certaine façon. À croire que ces essayages ouvrent l'esprit. Je repense souvent à lui et son petit cri de joie. Ils sont tous différents, mes acheteurs, la situation les perturbe et les ravit en même temps. Les bains de cul sont réservés à ceux dont je perçois qu'ils en tireront profit.

L'autre versant de ma vie, celui par lequel je suis connu, le versant sérieux, intello, n'a rien à voir avec la vente de sous-vêtements. Auprès de quelques petits milliers de personnes vous prononcez mon nom et un silence respectueux s'instaure. S'ils savaient pour les slips ça les choquerait peut-être. Je viens de finir un ouvrage sur l'Égypte ancienne. C'est après ces moments-là que j'ai envie de passer à une vie plus physique, moins cérébrale. Comme le besoin de faire du sport, la cuisine, que sais-je. Les essayages arrivent à point nommé pour me ramener à des considérations plus anodines.

Un jour, un type assez âgé est venu essayer. Il avait l'air perturbé. Je lui ai demandé ce qui n'allait pas. « Je viens de voir des jeunes d'à peine vingt ans attablés dans un café, ils se tapaient des gâteaux à la crème genre Opéra.

— Et alors ?

— Même si j'en avais eu envie, je n'aurais pas pu me les payer. J'ai quarante ans de plus qu'eux. Ils en ont laissé plus de la moitié dans l'assiette ! Moi, je n'aurais jamais gâché. Ils ont préféré fumer une cigarette.

— Trop de sucre, de toute façon », ai-je commenté.

Comprenant qu'il n'avait pas le sou, je lui ai offert les deux slips qui lui plaisaient. Des modèles que j'avais déjà portés.

Le Chant des pentes

« Les textes de Simon ont une dimension universelle, hors du temps, très précieuse, et qui les rend éternellement actuels, qu'il y soit question de quête de sens comme dans Le Bord du monde est vertical ou de langage et de mémoire comme dans Le Chant des pentes. » MARISOL BUFALA, éditrice

Simon Parcot, écrivain et professeur de philosophie, a parcouru les déserts, le Brésil ou l'Inde. Il choisira de revenir à la montagne et d'habiter le massif des Écrins. Là, il se consacre à l'écriture, y puise son inspiration et invente les « balades-philo ».

Fondées à Marseille en 1996, les éditions Le Mot et le reste participent à publier l'histoire de la musique, sans distinction de style ou d'époque. Parallèlement, elles s'appuient sur l'œuvre fondatrice de Henry D. Thoreau pour perpétuer ce désir littéraire de publier des auteur·ices francophones sensibles à la nature.

Parution août 2024

174 pages - 18 euros

ISBN : 978-2-384314-34-8

La jeune Gayané souffre de mutisme comme la plupart des enfants de son village. À la suite d'un rêve, elle décide de prendre la route en direction de l'Alpage du Grand Lac, que les habitants croient hanté par les siffleurs, pour atteindre la Montagne Lumineuse. Elle fera alors face à son histoire.

Dans le périple de Gayané, vont la suivre Maniolos le doyen des bergers, Hélias son ami et une contrebandière mystérieuse.

Nous sommes des êtres de forêt. Comme elle, nous sommes faits d'ombres, de torsions et d'entrelacs. Ce que nous appelons nos intériorités sont des repères de lianes, et nos âmes des sous-bois brumeux dans lesquels mille désirs se chevauchent, s'enchevêtrent, se rencontrent et se contredisent. Nous venons de l'humus et nos chairs ont la saveur des racines. Elles se mélangent avec celles des chouettes, des salamandres, des serpents et des fougères. Nous pensions vivre dans la clarté de nos certitudes, nous pensions tracer des chemins droits dans le désert, nous pensions que nos identités avaient la consistance des rochers, nous pensions que le monde se donnait dans la lumière, mais la forêt nous rappelle que nous sommes plutôt formés par les ombres, et qu'il n'y a d'autres vérités que l'illusion. Au milieu du dédale, des chemins apparaissent et disparaissent, se proposent et se retirent, se forment et s'estompent comme les brumes se et se dé sur les flancs des montagnes. Ainsi en est-il de nos vies : nous avançons dans les bois en suivant des pistes sûres qui se recouvrent soudainement de broussailles. Pourtant, il nous faut continuer. Pour ne pas nous perdre, pour ne pas rester englués dans la boue qui colle à nos chaussures, il nous faut imaginer un passage, définir une voie, déterminer un sentier à suivre en attendant de retrouver la prochaine ligne qui s'effacera à son tour. Pour ne pas nous perdre, il nous faut continuer encore et toujours dans les pentes les plus raides et les plus droites, avec l'espoir de parvenir un jour à l'orée du bois, c'est-à-dire une certitude, qui existe uniquement dans le court espace d'une clairière. Bien avant l'aube, Gayané, Hélias, la Mule s'engouffrèrent dans la forêt, guidés par Maniolos qui allait d'un pas lent au milieu des fougères. Le berger était emmitouflé dans sa cape aux mailles serrées et portait sur son dos un sac en toile de jute sur lequel était accrochée une louche pour remuer la soupe du soir. Enfin, derrière eux allait Bomberas, l'ânesse aux yeux vairons que la Mule avait mise à disposition de la troupe. L'obscurité était telle que la nuit semblait doublée d'une autre nuit, la nuit de la forêt, plus sombre que la première. Elle descendait des montagnes, coulait entre les arbres et ruisselait sur leurs peaux comme l'encre sur la page. Ils avancèrent plusieurs heures ainsi, à suivre avec confiance la lanterne du guide, en pensant que la nuit allait s'estomper. Mais la nuit était restée accrochée aux branches pendant si longtemps qu'ils crurent que le soleil avait déserté, que les ténèbres avaient triomphé, que gagneraient les moustiques, les sangsues, les chauves-souris et autres suceurs de sang…

Heureusement, le jour gris arriva enfin, charriant avec lui une forte odeur de sauge et de mousse. L'obscurité se convertit en brumes qui se firent déchirer par les aiguilles, se condensèrent sur les feuilles ; devinrent de grosses gouttes d'eau qui, sous l'effet de la pesanteur, finirent par rejoindre la terre et former une boue visqueuse. Dans les arbres, les pinsons, pics-verts et écureuils prenaient la place des chouettes. Au sol, les serpents, les crapauds, les tritons, les vers, les larves et limaces émergeaient des vases pour dégouliner sur les racines, laissant leurs traces gluantes se mêler à la pourriture des épines, des feuilles mortes et de l'humus. Les araignées sortaient de leurs trous pour tisser des toiles perlées de gouttes à la base des arbres. Entre les orties, les champignons, les trèfles, les fougères et les ronces, des spectres de sangliers noirs, de chevreuils, de renards, martres ou blaireaux filaient à la recherche de mulots ou de desmans avant de rejoindre leurs terriers. Les cerfs allaient en rois au milieu des feuillages. Des cortèges d'esprits cherchaient à s'emmêler à leurs bois qui faisaient office de portes entre le visible et l'invisible. Parfois, une brise légère les chassait en produisant un son lugubre. Une ombre bien plus grosse que les autres passa entre les troncs, mais personne n'y prêta attention. Les gueules s'étendaient et les mâchoires salivaient. Les yeux étaient partout : la grosse ombre regardait les hommes, les hommes regardaient les chevreuils, les chevreuils regardaient les bourgeons et les herbes regardaient la sève qui coulait dans les veines des arbres. Les renards regardaient les desmans, les desmans regardaient les insectes, les insectes les chenilles et les chenilles les herbes. Les herbes regardaient les gouttes d'eau tomber des feuilles, les gouttes d'eau regardaient les masses de nuages à l'origine de leurs existences et les nuages l'eau dont ils étaient composés. Le monde était une agglomération de mâchoires, une série de regards croisés, chaque être se dévisageait dans l'étonnement de se reconnaître en l'autre : la grosse ombre retrouvait l'homme en elle, les humains se découvraient chevreuils, les chevreuils voyaient un peu d'eux en les bourgeons et les bourgeons assumaient leur ressemblance avec la sève. Dans la brume poisseuse à l'odeur de sauge, chacun se fixait dans l'envie de mordre puis de digérer un corps, c'est-à-dire le masque sous lequel on déguise son âme. Ils s'épiaient avec le désir et l'angoisse de se confondre, la crainte et l'attente que le brouillard remporte la partie et colle enfin leurs chairs à celles d'autrui. D'autres encore désiraient la mort en secret. Ils dénudaient leurs cous plumés ou poilus dans l'attente de la jouissance de la morsure, du baiser de la lame, de l'orgasme de la mort qui les renverrait aussitôt dans le cycle fabuleux des réincarnations.

Au milieu des mâchoires, des yeux et des ronces, les regards de nos humains se concentrèrent sur le sentier. Heureusement, ce dernier était conçu avec de solides pierres qui leur permettaient de se maintenir hors de la boue. À l'aube, Maniolos laissa la tête du groupe à Gayané, qui avança d'un pas certain sur le chemin. Le pâtre reprit alors sa marche, à juste distance entre la jeune fille et Hélias.

— Dis Maniolos, tu sembles connaître chacune de ces pierres.

Tu passais souvent par là ?

— À chaque été, fils, à chaque été ! Lorsque le soleil chauffait à nouveau la terre, venait l'heureux temps de l'estive. Je montais le troupeau par ce chemin. J'ai encore l'écho des sonnailles en mes oreilles : les agneaux sautillaient à la recherche de leurs mères qui bêlaient d'excitation à l'idée de quitter l'obscurité des bois. Elles savaient qu'après la Forêt, elles allaient enfin redécouvrir l'horizon, la brûlure du soleil, l'herbe fraîche ! Elles étaient si folles qu'elles filaient droit sur le sentier, et il fallait même courir derrière elles ! Une fois l'été passé, il était temps de redescendre. L'herbe était sèche, la neige commençait à tomber bas, on empruntait alors le chemin de la descente, et moi, j'étais soulagé de quitter l'alpage.

— Pourquoi ?

— Faut pas croire, berger, c'est un fichu métier. Tu crois pouvoir passer ton temps à chanter des histoires au soleil dans l'ennui délicieux d'une journée d'été, mais en réalité, ton temps, tu le passes dans la matière, à panser des plaies, retirer des asticots, curer des sabots, remuer des entrailles putréfiées ; tes jours sont longs et tes nuits hachées, alors quand vient la descente, tu es content de retrouver ton lit, tes nuits, tes amis… Mais elles, les brebis, elles savaient qu'elles retournaient droit vers leur bergerie et son foin sec, alors elles résistaient à la descente.

Blackleaf 💚

« C'est un texte ambitieux dans sa construction, ce qui est rare pour un premier roman. Nous avons été saisis par l'histoire du personnage principal, Blair, puis nous nous sommes laissés porter par ce thriller. Sa densité et son originalité qu'il a quelque chose de plus et d'inhabituel ! » TIMOTHÉ GUILLOTIN, éditeur

Directrice artistique, Isabelle Sallé vit à Paris. Habituée à s'épanouir dans la création visuelle, elle utilise désormais l'écriture et le polar pour exprimer son inspiration.

Novice est une maison d'édition généraliste et indépendante, créée en 2021 pour offrir à des primo-romanciers l'occasion d'être édités et d'aller à la rencontre du public. Littérature blanche et noire, essais d'actualité et documents historiques, douze titres sont prévus en 2025.

Parution novembre 2024

408 pages - 21,90 euros

ISBN : 978-2-492301-52-0

Une série de faits troublants vient agiter le quotidien des habitants de Blackleaf, petit village perdu au nord du Montana. Dans un ranch, des moutons et leur propriétaire sont retrouvés décapités et quelques heures plus tard, l'épouse désœuvrée d'un médecin disparaît sans laisser de traces.

Début du chapitre 1.

Blair

La pendule indique 5 h 45. Je reste sous la couette sans bouger. À mes côtés, il soupire dans son sommeil et se retourne. J'entends le son des draps qui glissent sur sa peau, puis celui d'un ronflement léger qui vient remplir la chambre plongée dans l'obscurité. Je n'ai aucune raison de me lever aussi tôt, surtout avant lui, mais je n'arrive plus à dormir comme avant. Dès l'aube, mon esprit s'agite et me force à quitter le confort du sommeil et de l'oubli. La culpabilité s'active telle une alarme dès que je suis détendue ou que j'oublie l'espace d'un instant ma condition. Les yeux encore clos, je m'entends déglutir, réprimant la vague d'angoisse venue aspirer mes rêves et j'inspire l'énergie nécessaire pour affronter cette nouvelle journée. Je sais par avance qu'elle sera identique aux précédentes et cette répétition contrainte m'affole. D'ordinaire, j'ai un autre rituel d'éveil, j'attrape mon portable en charge sur la table de nuit et je scrolle sur Instagram avant de poser un pied au sol. Cette manie matinale me manque. Depuis qu'il a pris mon téléphone, mes habitudes sont bousculées et je perds les rares repères de socialisation qui me raccrochent aux autres. Instagram était un espace privé où au quotidien je pouvais jongler entre l'expression de mon ego étouffé et le maintien d'un semblant de vie sociale. Sans contact avec l'extérieur, je fane chaque jour un peu plus. Jared le sait et pense que je le mérite.

J'avais installé l'application quelques mois avant qu'il ne prenne des dispositions à mon égard. Ma sœur, June, me l'avait vivement recommandé puisque habitant loin l'une de l'autre, ce fil digital nous informait de nos activités respectives en y ajoutant un sentiment de proximité. Quand mon iPhone était encore en ma possession, je publiais une image par jour, essentiellement des couvertures de livres appréciés, des paysages ou des selfies que je prenais en sillonnant la vallée. Il y a peu de personnes qui me suivent. Ce sont principalement des amis que je ne vois plus et quelques inconnus acceptés par flatterie ou désir de gonfler mon nombre d'abonnés afin d'égaler ma sœur aînée. Cette attitude compétitive immature est du moi tout craché. Je ne peux pas le nier, il me faut toujours plus. June sort en ville, dîne dans des restaurants chics, est invitée à des avant-premières, s'habille en conséquence et expose son existence trépidante à coups de clichés filtrés. Ce déballage visuel m'affecte et me fait prendre conscience de la fadeur de mon quotidien. Pourtant, je n'ai rien à lui envier physiquement, je suis bien plus jolie qu'elle et ce n'est pas de la prétention, c'est factuel. D'ailleurs, June me l'a reproché durant l'adolescence, m'accusant de lui faire de l'ombre et d'être omniprésente dans son existence. Mon statut de petite sœur a toujours été un poids pour elle, sauf qu'au fil des ans mes atouts physiques n'auront pas servi à grand-chose. Je suis celle qui vit cloîtrée au fin fond de la vallée et June est celle qui jouit de tous les artifices urbains qui ont de l'importance à mes yeux. J'aime passer des heures dans les bibliothèques, discuter dans des restaurants aux lumières subtiles, danser ou aller au cinéma. Du moins, j'aimais le faire lorsque j'habitais en ville. À Blackleaf, si je croise un couple de voisins tous les deux mois, c'est un luxe. Loin de tout, je suis coupée du monde et momentanément punie.

Cerné par des montagnes qui transpercent l'horizon avec leurs pics enneigés, Blackleaf est perdu au milieu d'une vaste étendue de champs et de pâturages qui s'étirent sur des centaines de kilomètres. Des chaînes de sapins délimitent les basses plaines et annoncent les premières altitudes où, plus haut, les conifères ne résistent pas aux températures et sont repoussés par les roches glacées. J'ai toujours habité la région, mais je ne me souviens plus quand j'ai cessé de l'aimer. Un peu comme Jared. À ses côtés, j'ai compté les hivers, et maintenant je les redoute dès que l'épais manteau blanc emprisonne les couleurs de la nature et les rares âmes qui survivent ici. Le temps semble alors s'étirer et les secondes deviennent des heures. Le froid tétanise tout ce qui peut se mouvoir, moi la première, et je ne m'y habitue pas.

La superposition de textiles est indispensable ici, surtout lorsque le mercure chute sous les moins 30 °C, et j'ai fait depuis bien longtemps le deuil d'une garde-robe à la mode. Je porte des chemises en flanelle les beaux jours et des pulls en laine polaire lorsque les températures passent en négatif. Je me souviens qu'au lycée, je m'apprêtais, je revêtais des robes ou des jupes avec d'épais collants, mais depuis que nous avons emménagé avec Jared à Blackleaf, je ne mets plus que des leggings ou des pantalons imperméables, c'est fonctionnel.

Assise sur le rebord du lit, je le regarde dormir. Son réveil va sonner sous peu et je profite des dernières minutes de calme avant que la tension ne réhabite la maison. Jared est rentré tard hier soir et sûrement soûl. Je l'ai entendu garer son GMC en faisant un boucan monstre. Après, il a fait tomber des objets dans l'entrée et les bruits m'ont réveillée quelques instants, puis je me suis rendormie, coutumière de ces retours alcoolisés sonores. Il est beau même quand il dort et je réfrène l'envie de caresser son bras nu sur le drap. Avant, j'aimais ces gestes volés. Maintenant je les retiens, j'ai peur du contact. Après tant d'années passées à ses côtés, beaucoup de choses ont changé.

Je me souviens encore du jour de la rentrée au lycée où je l'ai vu traverser le hall avec assurance. Grand blond avec des yeux bleus perçants, je suis tombée amoureuse de lui dès que j'ai croisé son regard. Avec Jared nous étions assortis, créés l'un pour l'autre, nous étions populaires, enfin surtout lui grâce à sa famille. Mes camarades m'enviaient et j'ai le souvenir d'une période formidable où je pensais que tout était acquis alors que je ne faisais qu'un pas timide dans la vie. Nous avions 16 ans, nous étions invincibles et rien ne pouvait nous séparer. Aujourd'hui, ce souvenir de complétude me paraît ridicule et hors du temps.

Ce sont les longues études de médecine de Jared qui ont contrarié le fil de notre relation et je me rappelle avoir détesté ces années d'éloignement et de doutes. Inscrite dans une autre université, j'étudiais alors la littérature classique et je courais tous les jours dans le parc du campus pour accélérer le temps qui me détachait de lui. J'ai gardé l'habitude de courir mais j'en ai espacé la pratique.

Ici, à partir du mois de novembre, faire du sport devient éprouvant et compliqué. Les premières chutes de neige encombrent les chemins qui mènent au pied des Rocheuses, là où j'aime aller me perdre, et rendent parfois les sentiers inaccessibles. Pour y accéder, je dois longer la route de Pendroy, puis couper à travers champs avant de rejoindre le réservoir d'eau de Bynum. Le site est protégé mais je passe sous un grillage. Perchée sur les roches, j'admire le paysage, j'aspire l'air à grandes bouffées, je ferme les yeux et laisse le vent chahuter mon équilibre. Il m'arrive d'imaginer là-haut d'autres destins, d'autres vies. Les ailes de mes rêves transpercent mes omoplates et je plane, bras écartés, au-dessus de ma propre existence. Certains jours, je me dis que j'ai de la chance, d'autres, je m'effondre et rentre à pied en larmes. Mais cette escapade m'est malgré tout nécessaire et je fais cet aller-retour dès que la météo le permet, c'est ma seule sortie autorisée depuis que Jared a tout découvert. Il me surveille.

Ainsi qu'un lion dévorant ❤️

« Chantal Detcherry décrit, de sa plume délicate, un phénomène longtemps passé sous silence, l'acceptation poignante d'un lien amoureux toxique. Elle en dresse un tableau saisissant, d'une déception à l'autre, d'une trahison à l'autre. On s'interroge sur l'issue de cette terrible histoire. » PATRICIA MARTINEZ, éditrice

Chantal Detcherry est née en 1952 à Bourg-sur-Gironde. Écrivaine de l'ailleurs aussi bien que de l'intime, elle a publié des carnets de voyage en Inde, au Népal, en Grèce, ainsi que des recueils de nouvelles et de poésie, des romans et des récits enracinés en Aquitaine, sa terre natale.

Créées en Aquitaine en 2009, les éditions Passiflore portent le nom d'une plante aux vertus apaisantes qui donne le fruit de la passion. Nées de l'intérêt de trois amies pour les livres, la lecture et l'écriture, elles s'organisent autour de deux axes : la littérature contemporaine et la culture du Sud-Ouest.

Parution mars 2025

204 pages - 17 euros

ISBN : 978-2-379461-30-9

Le piège se referme sur la jeune Iris. Alors qu'elle croit avoir trouvé l'amour de sa vie, elle tombe sous l'emprise de Louis, notable libertaire beaucoup plus âgé qu'elle. Ainsi qu'un lion dévorant est l'histoire d'une lente et douloureuse prise de conscience.

Prise dans un système où s'alternent implacablement amour, abandon et jalousie, la vie d'Iris se fait de plus en plus désespérante.

À Bordeaux où Iris vit une partie du temps, à Sainte-Foy où elle revient encore pour voir ses parents, dans la campagne de Boisselière aussi, elle marche. Elle a pris cette habitude qui s'accorde à son esprit somnambulique. Elle marche tous les jours, longtemps, sans savoir où elle va. Ses jambes bougent toutes seules, ses pieds ne sont commandés par personne. Un vent mauvais la pousse, qui la fait avancer.

Elle est enveloppée de songes. Un oiseau de nuit que l'on aurait exposé à la lumière. Elle parcourt les rues dans une sorte de stupeur qui fait d'elle une femme hébétée. Quelquefois, elle rencontre des amis, des connaissances. Alors il lui faut sortir de l'état où elle se trouve plongée. Elle ressent une grande gêne à porter ses regards sur leurs visages surpris. Les paroles viennent difficilement à ses lèvres. Elle ne sait que dire. Il lui faut taire ce secret dont elle est occupée tout entière, ce funèbre amour qu'elle transporte en tous lieux et qui marche avec elle dans la ville.

Quand elle le peut, elle va au bord du fleuve. C'est le lieu qui s'accorde le mieux à son chagrin. Le long des quais, elle accompagne ses eaux épaisses, elle laisse ses yeux se reposer sur ces flots qui roulent sans pensées. Elle est émue par la solitude des arbres de la berge, l'impuissance de leurs branches qui supplient le ciel. Elle s'absorbe dans le courant qui file vers le large, la course obstinée vers l'océan lointain, le galop vers l'anéantissement.

***

Pendant toute cette époque, je la fréquente de loin en loin. Elle s'habille de noir et de rouge sombre : des jupes et des robes souples qu'elle achète sur les étalages de brocante, des tissus anciens de crêpe et de soie, des dentelles parfois. Elle est blafarde, maigre, elle ne sourit pas, elle ne se nourrit guère. Elle fait des vacations dans une bibliothèque. Elle ne veut pas passer les concours d'enseignement, cela l'éloignerait de son amour, non, elle ne veut à aucun prix courir ce danger-là, être dépossédée de cette histoire brûlante. Les concours, surtout pas ! Être nommée à Lille, à Besançon, à Béthune ? Comment envisager une minute d'être loin de Louis, de ne pas accourir dès qu'il l'appelle ?

Quand elle est dans l'obligation de répondre aux questions des habitués de la bibliothèque, il lui semble qu'ils la dévisagent d'un œil déconcerté. Peut-être perçoivent-ils quelque chose de son secret, qui les inquiète. Elle me raconte qu'elle est parfois saisie, à cette époque, d'un froid très grand qui paralyse ses mouvements et qu'elle a soudainement peur d'être frappée d'aphasie. La certitude l'envahit alors qu'elle ne pourra pas prononcer le mot suivant. Face à ces personnes qui lui demandent des conseils de lecture, elle va ouvrir la bouche et rien ne sortira. Elle s'effondrera, là, sous leurs yeux. Alors on se penchera avec méfiance sur cette chose exténuée qu'elle est devenue : une femme sans peau, une femme brûlée.

Bien des années après, un des lecteurs demande de ses nouvelles à ses collègues : on s'étonne d'apprendre qu'elle est toujours vivante, on la croyait gravement malade, consumée, prête à s'éteindre. On se réjouit de ce qu'elle ait vaincu la maladie qui la rongeait.

Dans ses agendas de ces années-là, les plages de temps qu'elle passe sans Louis sont noircies au feutre : noir comme le deuil, le désespoir. Le lundi soir, par exemple, et le mercredi, et le jeudi, et un week-end sur deux. Sur les feuilles de ces petits carnets, ce sont les traces des infidélités de Louis. De gros traits noirs qui rayent les jours, des barreaux de chagrin qui lui sautent aux yeux quand elle ouvre les pages. Quelquefois, elle se penche longuement sur ces biffures qui absorbent tout son esprit. Elle essaie d'y découvrir un sens caché, une nécessité qui lui aurait échappé et justifierait les absences de son amant. Mais c'est peine perdue et elle le sait bien. Elles ne témoignent que de cette malédiction qui la frappe, elles proclament cette seule réalité : que son amour ne suffit pas à Louis.

***

Quelquefois, c'est bien connu, un petit grain de sable suffit à gripper les rouages les mieux huilés, à enrayer les mécaniques les plus perfectionnées. Un simple hasard (et peut-être en cette occasion un malin génie poussant Iris) peut venir mettre à mal l'impeccable ordonnancement des emplois du temps. Ainsi, parce que ce jour-là la bibliothèque où elle est employée lui accorde une journée de liberté, Iris décide de rentrer à Boisselière plus tôt que prévu sans prendre la peine d'avertir Louis : elle arrive vers midi, alors qu'elle n'est attendue que le soir.

À peine a-t-elle garé sa voiture derrière la maison, que s'ouvre la porte de la Perception et que Louis s'avance vers elle. Il ne lui donne pas le baiser amoureux qu'elle avait espéré. Les traits tendus, il lisse sa courte barbe d'un geste machinal.

— Tu n'as pas téléphoné, dit-il un peu sèchement.

Elle hausse les épaules : elle avait hâte de le retrouver, et puis aussi de mettre la dernière main à l'écriture de sa thèse, elle a voulu profiter de ces quelques heures inespérées de liberté pour revenir plus vite.

— C'est que, dit-il encore, je ne t'attendais pas si tôt. Je te demanderai de ne pas entrer dans la chambre, il y a une amie.

Il marque un petit silence, puis, embarrassé, il lâche :

— C'est Diane. Elle doit dormir encore, je lui avais dit que tu ne rentrerais que dans l'après-midi.

Quelque chose dans la poitrine d'Iris se déchire. Elle gravit l'escalier d'un pas d'automate, sans un regard dans la direction de la chambre. Elle referme sur elle la porte de son bureau, s'assied devant la table de travail où l'attendent les feuilles et la machine à écrire. L'esprit vide, elle frappe les touches, écrit au hasard des phrases sans suite. Diane est couchée dans la chambre aux fusils, seulement séparée d'elle par le couloir et une porte familière, Diane est encore plongée dans un sommeil paresseux. Ou bien elle est peut-être en train de feuilleter un des livres qu'Iris a laissés là, profitant de cette matinée prolongée chez son amant de Boisselière.

Iris entend Louis monter l'escalier d'une foulée discrète et pénétrer dans la chambre voisine. Puis, c'est le chuchotement indistinct d'un petit conciliabule. Enfin, quelques instants après, elle perçoit les bruits furtifs de quelqu'un qui s'habille à la hâte dans la salle de bains, tâche d'étouffer ses pas en descendant l'escalier, et pour finir claque la porte d'entrée.

Diane, la comédienne. Son nom apparaît souvent sur les affiches : elle joue dans les troupes d'avant-garde de la région. Une brune à la chevelure frisée, aux yeux bleu roi. Très décidée, beaucoup d'allure et d'intrépidité. Ayant tout pour réussir : la beauté, le talent, et de l'aplomb. Un jour, Louis a dit qu'elle voulait devenir actrice de cinéma, et qu'elle avait de bonnes chances de devenir célèbre.

De ce moment, Iris a systématiquement examiné la distribution des films qu'ils allaient voir : elle tremblait que ne soit offert à la vue de tous le corps de cette femme que Louis tenait régulièrement dans ses bras. Elle redoutait la divulgation de ses gestes, de son rire, de sa voix, de sa manière d'aimer peut-être. Que son intimité dévoilée ne vienne à l'infini la persécuter, et que par la simple présence de son image déployée sur les écrans, Iris se retrouve en tiers dans le spectacle en quelque sorte rendu public de leur amour.

Et pourtant

« Et pourtant est un texte puissant, tant au niveau de la forme que du contenu. Il allie poésie, humour et souffle narratif, tout en rendant un certain hommage à la pop culture des années 1990. Nous devions l'intégrer de toute urgence dans notre collection Grattaculs. » NOÉMI SCHAUB, éditrice

Noah Truong vit à Paris. Après un master en création littéraire à Paris 8, il édite des fanzines et conçoit le design d'objets qui imaginent ce que serait une « enfance trans ». Poète, il organise et participe à des scènes ouvertes. Son premier recueil Manuel pour changer de corps est paru en 2024.

Paulette est une maison d'édition engagée, spécialisée dans la fiction courte (collection Pives) et les écrits LGBTQIA+ (collection Grattaculs). Active depuis 2016 en Suisse romande, elle défend une approche responsable de l'édition : toute sa production est réalisée avec des entreprises locales.

Parution mars 2025

104 pages - 16 euros

ISBN : 978-2-940575-37-4

De l'enfance à l'entrée dans l'âge adulte, comment se construire entre les injonctions et les imaginaires normés ? Que disent de nous nos vêtements, nos jeux de prédilection, nos fantasmes déployés ? Cette « biographie de genre » poétique expose les paradoxes de nos identités.

Il s'agit des premières pages de l'ouvrage.

Parce qu'un jour j'ai poussé un garçon de dix ans dans la cour j'ai la certitude que ma force est supérieure à la moyenne / Je fantasme cette force dans les muscles de mes bras et de mes cuisses en courant / Je crois la percevoir dans mon ventre quand je saute et que j'escalade / Chaque arbre à grimper ou saut à assurer la met en jeu et chaque succès la vérifie / J'en augure des symptômes, chaleurs, palpitations et souffle court puis me démène pour les trahir / Même au repos je crois qu'émane de moi le charisme tranquille des athlètes dont la puissance peut à tout moment ressurgir / J'aime les histoires de guerre, de chevalerie et de super-héros / Batman, Spider-Man, les chevaliers de la Table ronde, Zorro et Ivanhoé, les rois croisés et les empereurs romains / Je crois en l'honneur, la droiture et la loyauté / Je porte des pulls à col rond, des pantalons en velours côtelé et des baskets de sport / La dentelle, les paillettes, les coupes cintrées et les broderies me débectent / J'écorche mon index au tapis râpeux que forme le bas de ma nuque rasée / La sueur qui s'y accumule pendant mes jeux m'émeut / Dans la cour je joue au chat, aux gendarmes et aux voleurs, à la guerre, au prince-mage et au chevalier / Avec deux poings serrés l'un par-dessus l'autre je simule une épée / Deux poings l'un devant l'autre forment un arc / Une main qui va chercher derrière l'épaule : un carquois / Lorsqu'un ami me tire dessus avec un pistolet imaginaire ou une flèche invisible, je sais que c'est mon tour de tomber / Je ne consens à tomber, c'est-à-dire à mourir, que si lui aussi est mort auparavant / Je prétends esquiver d'un saut sur le côté / De temps en temps je m'invente un cheval en claquant de la langue / Avec un ballon mousse je joue à la balle aux prisonniers, au foot, au basket et au volley-ball / J'apporte toujours le ballon dans mon sac pour me garantir un avis sur le choix du jeu / Je l'écrase avec mon pied droit et je gonfle ma poitrine comme si j'étais décisionnaire d'un immense empire / Dès que le jeu démarre je me surpasse pour gagner / Je m'épuise à courir jusqu'à en suffoquer / Je ne crie pas lorsqu'un joueur s'approche de moi et tire / Jamais je ne rougis même si je me fais mal / Plus la blessure est grande et plus rayonne le spectacle de mon absence de larmes / Il m'arrive de demander à mon père les résultats des matchs de foot du week-end pour prétendre le lundi tous les avoir vus / Je passe mes dimanches chez mon voisin Arthur, il a une PlayStation 2, moi non, j'en profite pour avancer sa partie de Metal Gear Solid / Chez moi c'est plutôt 007, Pokémon Stadium et 1080° Snowboarding / Je collectionne les livres contant les hauts faits de garçons élus entre tous pour triompher du mal / J'envisage souvent des manières de secourir le monde et je m'invente des quêtes / J'ai des figurines favorites : légionnaires, soldats confédérés, chevaliers, cow-boys et Indiens / J'ai un type de héros favori : beau, mélancolique, protecteur, fort mais magnanime, puissant mais triste / En tenant dans ma main une figurine que j'incarne j'entrevois jusqu'à sa façon de caresser sa barbe, de resserrer d'une seule main sa ceinture / Mes rétines sont des bobines de films américains / J'enfile mon masque et ma tenue de Spider-Man à dîner / J'imite son pouvoir en pliant l'annulaire et le majeur dans ma paume comme si en jaillissaient des kilomètres de toile d'araignée / Un imper à capuche noué autour du cou se substitue à la cape noire de Batman / Mes heures de sieste passent en fantasmes d'accidents et d'attaques dans lesquels je déploie immanquablement mon courage / En fermant les yeux j'imagine que je suis l'araignée descendant tête à l'envers vers Mary-Jane et que je sens ses doigts mouillés de pluie remonter sur mes joues mon masque pour m'embrasser / Dans le noir du dortoir de la classe je me laisse rêver que je suis sur le Titanic et que l'iceberg menace : je convoque le visage de Rose, détermine la minute exacte du film où je veux m'insérer / Au moment de céder l'unique canot de sauvetage aux femmes et aux enfants sans même trahir un rictus de souffrance j'ai le cœur qui explose tant je me trouve admirable / J'évite d'adresser la parole aux filles à la récréation / J'estime ouvertement qu'elles ne savent ni courir ni jouer aux billes ou aux osselets / Je sprinte derrière elles pour les affoler / Le simple fait de me tenir près d'elles me fait redouter un geste de contamination / À mes yeux une fille est à protéger, à servir, à choyer, à aider, à secourir, à défendre, à courtiser, à honorer, à embrasser, à marier, à chérir, éventuellement à éblouir, à débaucher, à charmer, à baratiner, à flatter, mais certainement pas à considérer / Chaque interaction avec l'une d'elles me définit et me menace / Dans un duel de Pogs contre Claire, il m'est envisageable de perdre si ma chance tourne en prétendant avoir retenu mes coups / Je gagne : le geste de lui laisser ses Pogs révèle l'étendue de ma toute-puissance à travers ma mansuétude / À six ans j'ai le béguin pour l'institutrice de petite section de maternelle / Je précipite mes coloriages pour qu'elle vienne les voir en premier / Je recule sur ma chaise pour respirer l'odeur de ses cheveux quand elle se penche sur mon cahier / L 'épaisseur de l'air entre sa main et la mienne prend une densité sirupeuse / De son cou et du blanc de ses dents émane une lumière surnaturelle de madone / En CP, l'éclat de la chevelure d'une fille de CM2 fauche ma course comme si son front était ceint d'une auréole dorée / Elle porte une robe blanche, ses yeux bleus crèvent sa peau mate, je mets des semaines avant d'apprendre qu'elle s'appelle Solène / Je magouille pour m'approcher d'elle / Je saute derrière l'arbre sur lequel elle s'adosse pour la percuter / Je manigance pour partager le même banc qu'elle à l'arrière du préau / J'orchestre mes sprints et mes sauts pour coïncider avec ses cachettes / Je tourne la tête dans sa direction et avale l'air qui porte son odeur / Effleurer son bras avec le mien vaut une caresse / Le champ de ma conscience versé entier dans le carré de ma peau contre la sienne / En privé je me gorge d'images de premiers baisers / Les visages projetés sur les écrans géants de cinéma débordent dans ma poitrine / Je veux être chevaleresque avec Catherine Zeta-Jones et rude avec Cameron Diaz / Je veux secourir Keira Knightley à la place d'Orlando Bloom / J'ai des scénarios préférés : m'interposer pendant une agression ; maintenir éveillée une fille allongée au sol après un accident de voiture en attendant les secours ; la sauver d'un immeuble en feu et la porter dans mes bras à travers l'incendie, sa tête sur mon épaule / Dans ces rêves je maîtrise le kung-fu, les premiers soins aux malades, la musculation.

Le Cœur quand il explose ❤️ 💙 💚 🏆

« Lorsque j'ai reçu ce texte, j'ai été saisie par sa beauté et sa puissance. C'est un cri d'amour et de révolte, qui se lit d'une traite. Ce premier roman incarne parfaitement l'ambition de Quartier libre : publier des textes intimes et universels, qui bouleversent et réfléchir. » MATHILDE BONTE-JOSEPH, éditrice

Claire Griois, née en 1996, est scénariste et réalisatrice. Elle est aussi consultante et intervenante dans l'enseignement supérieur et pour des festivals de cinéma. Elle a écrit et réalisé le court-métrage « Land », lauréat de l'Atelier Jeunes Auteurs du Festival Tous Courts d'Aix-en-Provence.

Créées en juin 2023, les éditions Quartier libre, maison d'édition de littérature générale et francophone, publient des romans de l'intime. Avec pour seuls mots d'ordre : l'enthousiasme pour un texte, l'émotion littéraire, l'envie de découvrir de nouvelles voix qui ravivent le réel.

Parution janvier 2025

96 pages - 12,90 euros

ISBN : 978-2-487638-00-6

Avec ce long monologue adressé à un amour disparu à la suite de violences policières, Claire Griois signe un roman intense, un texte à la langue ciselée et poétique. Dans ces pages, la force du verbe et la musique des mots disent le bouleversement des sens, mais aussi la renaissance.

L'extrait proposé correspond aux premières pages du roman.

Salut, ça fait longtemps, je t'écris depuis la Grèce, c'est fou, tu sais, en Grèce, le nombre de chats qui se chauffent les fesses sur les tombes des cimetières, gorgées d'un soleil ocre qui inonde tous les morts, tous les jours à heures fixes, avant de disparaître derrière les collines grasses, là-bas en rase campagne, les rasades de soleil qui avale avec lui les lueurs de l'après, tous les jours à heures fixes ; salut, ça fait longtemps, je t'écris depuis la Grèce, c'est fou, tu sais, en Grèce, tous ces troncs d'oliviers millénaires comme les tombes, et comme tous les solstices, qui se gavent du soleil qui dévale les collines, les collines de l'après, tous les jours à heures fixes, et jusqu'à ne plus revenir ; salut, ça fait longtemps que tu n'as plus rien dit, et c'est peut-être ça, le plus grand mal du siècle, que partout, où que j'aille, je ne t'entendrai plus ; que partout, où que j'aille, derrière toutes les collines, dans tous les oliviers, seul le vent, seul le vent ; tu sais, ça fait longtemps que tu n'as plus rien dit, et c'est peut-être ça, le plus grand mal du siècle, que le ciel, où que j'aille, me poursuive comme une chape, assourdissant de silence – et puis gris, d'un seul coup ; ça fait longtemps, tu sais, je t'écris depuis la Grèce et il n'y a plus que la mer, là-bas, au bout de la route en lacets mal serrés qui trébucher le cœur, de la route en virages qui bazarde les trottoirs, où personne ne met de casque, et alors les cheveux flottent ; les cheveux comme les fils d'un destin qui chavire, en chute libre vers la mer ; tu sais, ça fait longtemps que tu n'as plus rien dit et j'entends les renards, ici, à Skopelos ; ils chantent comme des coyotes, des coyotes affolés qui hurlent sur les collines, qui se répondent comme l'écho des tunnels sous la terre ; et il y a plein de chapelles, ici, à Skopelos, sur le bord de la route qui se jette dans la mer sans attendre son heure, et c'est peut-être ça, le plus grand mal du siècle, que les petites croix blanches sur le bord de la route n'attendent pas les heures fixes, n'attendent pas le soleil ; tu sais, moi, je t'en veux un peu, ici, à Skopelos, parce que j'ai froid aux mains, et des trous dans les poches, jetée au bord des larmes comme au bord de tes lèvres, de tes lèvres asséchées, qui ne veulent plus parler ; tu sais, moi, pour t'entendre, pour faire taire les échos des coyotes des collines, et la chape de silence du ciel qui hurle le rien, ici, à Skopelos, sur le bord de la route, frôlée par les motos qui passent à toute berzingue, pleins fers jusqu'à la mer, j'ai envie de tout te dire, et je crois bien que je vais le faire, comme une crasse, comme un crime ; alors voilà, je me lance, et peut-être qu'à force, à force de me lancer, un jour, tu m'entendras ; moi, j'ai envie de tout te dire, et même si tous les mots sont broyés dans le rouleau compresseur de la vie avant de te parvenir, tu en auras des bribes, débridées sur la route en lacets mal serrés qui trébucher le cœur ; moi, j'ai envie de te dire ce que ça me fait, ici, à Skopelos, où les maisons sont roses, d'un rose pâle pas possible, de voir passer les chiots, et de les voir courir, avec leurs coussinets qui se posent tout doucement sur la route déglinguée, de savoir ça, tu sais, que tous les chiots sautillent, c'est leur manière de vivre, ils ne peuvent pas se mouvoir sans la joie qui les porte, et qui les fait danser ; et nous, qu'on traîne la patte, avec des cernes qui tombent et nous écrasent la face comme des babines immenses ; tu te souviens peut-être que pendant tout ce temps-là, dès qu'on croisait un chien, dans la rue, sur les chemins, on se roulait une pelle ; tu te souviens peut-être de ces pelles-là sauvages, celles qui nous faisaient perdre toute temporalité, tu disais, au milieu des platanes qui bordaient les allées, leurs grandes feuilles vert santé – et puis les citronniers, ici sur la grande route, ils les ont remplacés, les platanes de Paris ont dû mourir de froid, et les citronniers ploient, ici, à Skopelos, sous leur jaune délavé, leurs balles ovales cruelles, gorgées d'une amertume qui fait pleurer les yeux, qui fuit dans tous les fruits – ploc, ploc, ploc, ou alors c'est la pluie, qui commence à tomber, qui s'abat comme une batte, sur la vigne comme un fleuve, sur le soleil qui meurt, qui s'écroule comme les corps, et jusqu'à ne plus revenir ; tu sais, ici, en Grèce, moi, depuis Skopelos, j'ai envie de te dire ce qu'elle me faisait, sa gueule, à la docteure – la docteure qui demandait : vous comprenez ?, et puis les feuilles, dehors, les feuilles étaient d'un vert, tu sais, toujours le même, vert santé – vert mensonge, et personne ne s'inquiète, de ça, que les feuilles vertes, elles nous mentent, figure-toi, devant les grandes fenêtres qui reflètent la lumière sur les corps allongés ; j'ai envie de te dire ce qu'elle me faisait, sa gueule, à la docteure – la docteure qui demandait : il buvait de l'alcool ?, il fumait ?, quand vous dites en soirée, ça veut dire une cigarette ou ça veut dire le paquet ?, et il en faisait combien, par semaine, des soirées ?, il prenait de la drogue ?, il en avait pris, hier ?, il était souvent dehors ?, la nuit ?, et le jour par ce froid ? – la docteure qui demandait : et pourquoi vous étiez dehors, tous les deux par ce froid, le système immunitaire est moins efficace, par un froid pareil, vous savez ça, et elle, elle ne savait pas, pas plus que tous les autres, tous les docteurs du monde, à quel point c'était ça, cette vie blindée d'ambiances, de dimanches à flâner, tourner, et puis se perdre, à quel point le maïs qui fume sur les grands grills, tu sais, en bas de Belleville, quelquefois les churros, les clopes à la sauvette, qu'on ne trouve pas rive gauche, où on allait parfois, parce qu'elles nous faisaient rire, les vieilles de la rive gauche, toutes les bonnes femmes qui traînent leurs particules laquées, coincées dans les rues propres comme dans leur opulence, leurs petits chiens qui sautillent, au chaud dans leurs manteaux, leurs manteaux ridicules – ridicule, la docteure, la docteure qui demandait : ça va aller ?, la docteure qui demandait : vous voulez peut-être rentrer vous reposer, et revenir demain ?, comme si c'était quelque chose qu'on fait, comme ça sans s'inquiéter, quitter les grands couloirs et les vitres aux feuilles vertes, quitter les blocs carrés aux couleurs dégueulasses qui schlinguent l'éther, tu sais, rentrer se coucher tranquille, pendant que des tas de types, avec des gants qui collent, et puis des blouses qui bâillent, se penchent sur les dormeurs et leur plantent des aiguilles, partout sous la membrane pour les réanimer – ridicule, la docteure ; et malgré sa patience, ses hochements du menton, ses gestes incitatifs – tout petits, vers l'avant, et ses cheveux noir de jais – ridicule, la docteure, la docteure qui demandait : mais attendez, pourquoi vous ne vous êtes pas écartés ?, la docteure qui demandait : mais on a le droit, de faire ça ?, non, c'est interdit par la loi ? – ridicule, la docteure ; moi, je veux l'oublier, avec toutes ses questions sur la légalité, et alors c'est pour ça que je suis venue me terrer, ici, à Skopelos, et est-ce que c'est légal, de s'en aller comme ça, après toutes les aiguilles et puis les mots en vrac, qu'ils disent sans y penser, bistouri, billard, scalpel, les mots en vrac comme ça, qu'ils disent sans y penser, je suis désolé, il ne s'est pas réveillé, et voilà, c'est pour ça que je suis venue me terrer, ici, à Skopelos, c'est parce qu'ils m'ont dit ça, que tu ne t'étais pas réveillé.

Highlands

« Fanie Demeule et son écriture immersive méritaient d'être mises en lumière. Highlands explore les tourments intérieurs tout en revisitant les mythes écossais, où réel et fantastique s'entrelacent. Avec elle, nous inaugurons en France notre collection « La Shop », portée par une vision littéraire moderne. » CÉLIA BÉNARD, éditrice

Titulaire d'un doctorat en études littéraires, Fanie Demeule, née en 1990 à Longueuil au Canada, enseigne à l'Université du Québec à Montréal. Ses romans ont été encensés par la critique québécoise. Dans ses temps libres, elle parcourt l'Écosse à vélo, en train, ou avec les mots.

Fondée en 1974 par Jacques Fortin et reprise par sa fille Caroline en 2020, Québec Amérique est une maison d'édition qui publie les nouvelles voix de la littérature québécoise, ainsi que des romans, des essais et des ouvrages pratiques. Depuis 2023, certains titres sont édités directement en Europe.

Parution septembre 2024

183 pages - 18 euros

ISBN : 978-2-764444-83-2

Une étudiante, une mère, une survivante. Trois femmes parcourent les Highlands d'Écosse, territoires mystérieux qui les brisent et les libèrent. Elles ne se connaissent pas, mais une force étrange et subtile voudra les réunir.

Possédée par l'esprit d'une Écossaise assassinée, la jeune Jia parvient enfin à l'ancienne maison de la défunte dans les Highlands.

Shieldaig.

Je finis par y arriver, à la maison perchée haut dans Shieldaig. Elle m'attendait, je suis revenue.

Une masure abandonnée, le vent qui fait hurler la porte brisée, ma voix qui répète maman, papa, maman, maman ? Mes yeux qui cherchent. Ils ne sont plus ici. Autrement ils m'auraient accueillie à bras ouverts. C'est vrai, ils m'avaient demandé de leur écrire, de leur envoyer un mot au moins une fois par jour. Je ne l'ai pas fait. Peut-être qu'ils sont fâchés. Peut-être qu'ils ne veulent plus me voir.

Je revisite les pièces que je connais, que je pense reconnaître. Il y a cette chambre qui était la mienne, il me semble, et ce foyer que j'alimentais de tourbe. Et là, derrière, la fondrière où je cueillais les briques de combustible où il fallait prendre garde de ne pas sombrer.

Un son venant de la terre.

J'entends leurs voix me répondre du fond de la tourbière, là où brillent leurs feux. Ils sont restés. Si je creusais un peu, je les exhumerais, ou plutôt trouverais ce qui persiste de leurs squelettes noircis. Je pourrais les prendre dans mes bras, les embrasser. Je sais, je n'aurais pas dû partir, vous aviez raison, absolument raison, comme toujours. De me mettre en garde contre Edinburgh, ses voyous, ses gens de mauvaise vie, ses violeurs. Ils ne répondent pas.

J'étais trop faible, je ne le suis plus. Renforcie par les terres qui m'ont vue courir.

Je me jette dans ce qu'il reste du lit, m'enveloppe des draps qui se dé sous mes doigts. Je suis revenue.

***

Nous cohabitons. Elle est là, appuyée contre mon front.

J'ai deux voix.

Ses doigts ouvrent-ferment mes paupières.

J'ignore son nom. Elle ne me l'a pas dit. Je ne veux pas le connaître.

Tout ce qui importe, c'est cette nuit au 566 Tolbooth Wynd, porte 3.

Je ne sais pas si c'est moi ou elle qui y est allée en premier.

Je ne sais pas si je pourrais exister sans elle.

Je ne sais pas si elle partira un jour, ou si je reviendrai de Shieldaig.

Je n'ai qu'elle, elle n'a que moi. Devrait-elle partir ? Elle est bien là, logée sous la courbe de mon front, à faire pousser mes cheveux de sa couleur à elle. À faire pousser ses cris à travers mes mots.

On peut l'entrevoir en suspens dans chacun de mes gestes, dans chacune de mes hésitations. Cette étoile dans mes yeux qui s'allume quand elle se pose, quand elle se sent entendue. Mon sourire quand elle se sait consolée.

C'est elle qui décide quand j'arrête de parler.

Parfois elle m'entrave, impossible de remuer les lèvres, parfois elle m'étrangle.

Ses mains sont puissantes, des étaux implacables. Incontrôlables.

Son énergie éveille la mienne.

Je ne sais plus distinguer nos rages et nos sangs, nos flux indifférenciés.

Son timbre est maintenant si près qu'il s'harmonise au mien.

C'est ce grondement au fond de ma voix, ce bourdon continuel.

Cette part qui me libère de mes mauvais rêves, qui m'enveloppe du sommeil le plus lisse, le plus noir.

***

Jusqu'à ce que l'homme entre.

À son arrivée, le grincement de la porte m'a ramenée à cette nuit. 566 Tolbooth Wynd. Mes parents m'ont toujours dit de ne jamais partir de Shieldaig, qu'à Edinburgh j'allais trouver ma tombe. Ils le savaient, moi aussi. Ils le voyaient dans mon regard déjà troublé. J'étais vouée à la contamination. Ils m'ont implorée de rester.

J'ai pris la fuite. Je m'y suis rendue pour me libérer, pour échapper au temps, à la finitude. Trouver l'immortalité à travers la hantise d'une nuit interminable. J'ai été appelée par cette tentation d'éternité, au péril de toute appartenance.

À la longue, alors que ma mémoire se perd, certains évènements reviennent, se rejouent, comme s'ils avaient toujours eu lieu, dans l'avant et dans l'après. Des points de rupture irrésistibles. Tolbooth Wynd est une boucle dans le ruban des années, une brèche dans les contours de ma peau. De notre peau. Un tunnel sans fond dans lequel je me suis engouffrée.

***

Des pas approchent, des pas pesants, masculins. Mes mains sont pleines de galets affûtés. J'aligne les roches vers la porte béante par laquelle S. vient d'entrer et les lui lance au visage.

Son œil crève, cratère noir en pleine face barbue.

Ce n'est pas S. Ce n'est personne, un malheureux de passage. Tant pis il faut l'achever.

L'homme hurle et je me jette dessus.

Je le frappe frappe frappe de toute la force de mes poings de mes bras de mon corps entier.

Cet homme dont il faut user les os jusqu'à la moelle. À travers lui détruire tous les autres.

Je frappe et je frappe et à la fin l'homme n'a plus de figure.

Le cacher, je dois le cacher.

Derrière la maison les choses disparaissent, retournent d'où elles viennent, s'enfoncent profondément sous terre.

Je le plante tête première dans la tourbière. Mes parents sont fiers et je me sens bien, si bien. Presque soulagée.

***

Un oreiller appuyé contre ma bouche. Qui me fait naître et mourir tout à la fois. Et mes jambes dénudées, rongées par l'air oxydé de Leith. Contrairement à mes parents, aucune tourbière n'a pu me pérenniser.

Je suis ici, à Shieldaig.

Et là.

À Leith. Au 566, Tolbooth Wynd. Porte 3.

Étendue dans la chambre aux volets clos, à attendre le sommeil. Au moment où mes paupières s'alourdissent, des hommes poussent la porte, s'assoient sur mon lit – le bout du matelas s'affaisse. Les hommes trouvent mon corps sous les draps. Prennent mes chevilles, les maintiennent. Des ongles durs me perforent, jaillir le sang. Mes yeux courent sur les murs, rampent aux coins de la chambre aux volets clos, sans issue. Une chambre aux parois fermes, hermétiques, comme un coffre de verre.

Mon ventre se vide. Je ne m'appartiens plus.

Étaient-ils quatre ou était-il un ? Une voix familière me revient, celle de S. La voix de S. qui m'ordonne de rester tranquille, de me la fermer tandis qu'il me gifle et me crache dessus puis m'écrase contre le matelas.

Ferme tes yeux, fais comme si de rien n'était. C'est comme si rien ne se passait, Jia. Tout est dans ta tête, Jia t'es trop sensible. Écoute-moi. Fais-moi confiance. Tu me fais confiance ?

***

La nuit se referme sur mon corps. La chambre de Leith accueille mon sommeil, immense, tandis que ma trace permanente s'imprime sur l'oreiller.

Je ne partirai pas.

Je ne partirai pas.

Chaque fois que tu fermes les yeux, ce sont les miens qui s'ouvrent.

***

Je sens qu'une autre s'en vient, elle approche. Elle me trouvera et me bercera et tout le mal disparaîtra et Tolbooth Wynd s'effacera, ne sera plus un souvenir du tout. Je m'éveillerai et la chambre sera ouverte et la maison sera ouverte et les nuages seront fouettés de grands vents. La pluie battante me lavera, dissoudra mes dernières appréhensions. Plus jamais enfermée.

Elle approche.

Rêve d'une pomme acide ❤️

« L'univers sans pareil de Justine Arnal m'a capté dès les premières pages. Sur téléphone, sur ordi, j'ai avalé ce roman d'une langue poétique inattendue et d'une construction impeccable, traversé par un sentiment d'urgence. Je l'ai appelée vite et j'ai bien fait, bon nombre d'éditeurs le voulait. » PASCAL ARNAUD, éditeur

Justine Arnal est née en 1990 à Metz. Autrice, psychologue clinicienne et psychanalyste, elle vit et travaille à Paris. Elle anime régulièrement des ateliers d'écriture en milieu scolaire et à l'hôpital. Une question est au cœur de son travail : par quelles langues et quels corps sommes-nous habités ?

L'insolite, le singulier, des auteur·ices plutôt que des livres. Les éditions Quidam ont été créées en 2022 sous le signe du curieux personnage d'Arzach, dessin offert par Mœbius pour devenir le logo de la maison. Elles se consacrent à la littérature contemporaine française et étrangère.

Parution août 2025

224 pages - 20 euros

ISBN : 978-2-374914-27-5

Une famille d'Alsace et de Lorraine. Plusieurs générations de larmes et de calculs. Des femmes pleurent et s'en remettent aux médicaments. Des hommes comptent, aimantés par les chiffres. Depuis longtemps, une enfant se souvient qu'elle a regardé.

« L'enfance sait toujours, et elle ne comprend rien. Les adultes passent leur temps à faire oublier à l'enfance ce qu'elle désirait savoir. »

La journée d'été s'épuise dans une langueur presque immobile, bleutée et pleine d'ennui. Bientôt viendra l'orage. Il a fait lourd toute l'après-midi, les corps ont gonflé ; partout, les gestes s'égarent, les têtes s'oublient. Le ciel est une nasse électrique prête à se décharger.

Quelque part une femme hurle « baisse le son on n'est pas sourd » en déposant une pile de vaisselle dans l'évier. Elle s'appelle Élisabeth Witz. La Marseillaise se répand dans le salon, la salle à manger, la cuisine. Il y a un match à la télévision.

Dès le réveil, les paupières à peine déprises de la nuit, son mari l'a annoncé : « Ce soir le match est décisif. » Hier aussi, il l'était, et après-demain il y en aura un autre qui le sera aussi, mais aujourd'hui c'est différent car tout se joue dans le match de ce soir, Éric Richard ne veut pas rater ça. Il a averti sa femme et ses trois filles : « Ce soir, c'est moi qui ai la télé. » D'habitude il ne prévient pas, mais cela ne l'empêche pas de l'avoir (sauf exceptions – rares, âprement négociées).

Éric Richard s'y connaît en télé, il sait ce qu'il faut regarder. Les femmes de son foyer ne cherchent pas à le contredire. Par lassitude, désintérêt, résignation – un peu tout cela à la fois – elles ne se battent pas. Elles savent : quoi qu'elles disent, l'homme est prioritaire pour la télé. Elles préfèrent faire autre chose, même si autre chose n'est rien. Parfois Éric propose à sa femme, à ses filles : « Tu peux regarder ça avec moi si tu veux. » Parfois, aussi, il impose : « Il faut absolument que tu viennes voir ça, c'est un chef d'œuvre. »

Éric Richard autorise, contraint ou empêche. C'est l'homme. C'est le père.

Affalé sur le cuir noir élimé, les pieds sur la table basse où s'entassent pêle-mêle quelques numéros de La Vie, le voilà déjà tout entier tendu vers l'écran.

Éric Richard aime les footballeurs. Non seulement « ils se des couilles en or », mais en plus ils en sont fiers. Généralement, quand on a des couilles en or, on les palpe discrètement sous la table ou sur le compte secret d'un paradis fiscal. Qui d'autre que les footballeurs assument leurs couilles en or devant les caméras ? Hein, qui d'autre ?

Chaque fois qu'Éric Richard va quelque part, il se demande : Y-a-t-il, par ici, une paire de couilles en or ? À force de passer son temps à chercher comment s'en faire, il finit par en voir partout.

Lorsqu'il va se coucher, il lui arrive que des petites boules d'or brillantes et ailées s'agitent derrière ses paupières. Il imagine qu'il s'envole dans les airs pour les suivre, les saisir. Mais les petites boules d'or sont trop vives. Certaines ont des dents, elles n'hésitent pas à mordre les mains avides qui veulent s'en emparer. L'homme finit par s'endormir, ses mains refermées désespérément sur elles-mêmes.

Éric pense qu'ils sont nombreux, ceux qui se des couilles en or sans mouiller le maillot. Chaque fois qu'il rencontre un autre homme, il le suspecte de se faire des couilles en or. Hier, c'était le boulanger. Aujourd'hui, son cousin plombier. Demain, qui sait ? Cela pourrait être le voisin, garagiste, ou le cousin, qui fait des travaux par ci par là à son compte. Après quelques minutes d'observation, Éric Richard délivre son verdict : « Celui-là, c'est sûr, il doit se faire des couilles en or. »

Sa femme ne comprend pas quelles sont les preuves sur lesquelles il s'appuie. Ses filles non plus. Personne ne saurait expliquer comment le père devine que par ici, ça chiffre.

Éric Richard est parfois envahi par le sentiment que ceux qui se des couilles en or se les sur son dos. Il ne comprend pas, il sent que quelque chose lui échappe. Il se demande ce qui lui manque. Il formule des hypothèses. Il se plaint. Il voudrait tant percer le mystère.

Les autres ont bien essayé de le détourner de son obsession : « Il n'y a pas de secret, pour se faire des couilles en or faut travailler. Tu en connais beaucoup, toi, des personnes qui ont plein de fric et qui ne travaillent pas ? » Éric reste imperméable à ces paroles. Il travaille déjà beaucoup. Il continue de penser qu'on lui cache quelque chose.

Quand il était petit, à Pâques, les œufs en chocolat emballés dans de l'aluminium doré étaient ses préférés. Ses frères en amassaient dix tandis qu'il en trouvait un.

Éric Richard est un homme qui boit du lait mélangé à du Nesquik au petit déjeuner, reste chaque matin sous la douche brûlante jusqu'à ce que le ballon d'eau chaude soit vide et que sa femme se plaigne, mange trop, renouvelle sa foi chaque dimanche à la messe de onze heures, témoigne de son affection en faisant semblant de casser un œuf sur la tête de ses filles avec ses poings, « mais n'importe quoi, ça ne t'a pas fait mal, arrête un peu ton cinéma tu veux bien », revient sans cesse sur les règles des jeux de stratégie, conduit comme il écoute de la musique, à fond la caisse, intervertit toujours les prénoms de ses filles et de sa femme, se trompe souvent dans ses calculs mais aime enseigner les mathématiques aux enfants.

Le match a débuté, dans la cuisine Élisabeth Witz plonge ses mains dans la mousse, en essayant de chasser l'image des chaussures à crampons qui courent sur le gazon. Peine perdue, son mari a poussé le volume du son qui se propage partout. Verdammi ! Un jour je balancerai une caillasse dans sa télévision, pense-t-elle. Et le lave-vaisselle, quand est-ce qu'il sera réparé ?

En attendant, Élisabeth se demande ce qu'elle cuisinera demain. Elle n'a pas d'idée. Elle n'a plus d'idées. Elle en a marre de devoir avoir des idées. Comment est-il possible d'avoir plusieurs fois par jour des idées ? Quatre bouches à nourrir en plus de la sienne. Verdannewald1, comment se retrouve-t-on dans ce tunnel d'obligations sans même s'en apercevoir ? Elle ne se souvient plus du moment où elle a signé pour ça. C'est flou. Elle devait être un peu absente d'elle-même. Elle aime ça, s'absenter d'elle-même. Enfin, elle aime… Disons que ça lui arrive de plus en plus souvent, sans qu'elle s'en rende toujours compte. Elle se souvient vaguement de ce que lui a demandé son mari tout à l'heure, avant que le match ne commence : « Demain c'est le dernier jour de l'opération Gros Volumes petits prix chez Cora, ce serait bien qu'on en profite. »

Élisabeth Witz déteste les gros volumes, ça lui donne la nausée ; et puis, elle se sent idiote et vulgaire chaque fois qu'elle pousse un caddy. Elle préfère faire le marché avec un panier en osier.

Vivement la rentrée : il y aura à nouveau la cantine le midi pour les filles. Élisabeth rêve d'une petite pilule qui suffirait à nourrir tout le monde. Une pilule toute prête, avec tout ce qu'il faut dedans. Quelles seraient les occasions autour desquelles la famille se réunirait si la petite pilule existait ? Peut-être qu'il n'y en aurait pas. Et peut-être que ça ne manquerait à personne.

Élisabeth Witz lave la vaisselle en pensant à tous ceux qui dorment dans la mer. Cette après-midi, elle a fini le livre, avalé la fin du drame, si banal et singulier. Une tempête, le naufrage d'une famille, les journées passées à tenter de survivre sur un radeau de fortune, et finalement la mort du père, puis la mort de l'enfant, une petite fille, juste avant que la mère ne soit secourue in extremis par un bateau.

Élisabeth pense que dans ces conditions, elle n'aurait pas aimé survivre. Mais elle pense aussi l'inverse. Pouvoir tout recommencer sans être responsable du désastre. A-t-elle plus honte de s'imaginer perdre toute sa famille d'un coup ou de ne pas savoir ce qu'elle ferait si cela lui arrivait ?

Elle se dit que de toute façon toutes les familles finissent par faire naufrage, même si ce n'est pas en mer. Et puis ses pensées s'égarent par la fenêtre entrouverte.

1. Juron qui signifie littéralement « forêt de sapins ». Il était utilisé majoritairement par les femmes pour ne pas blasphémer, et éviter de dire Gott verdammi, dont il est issu et qui signifie « Que Dieu me damne ».

Sans nouvelles depuis Drancy ❤️ 💙 💚 🏆

« Entre David Hury et Riveneuve, depuis ses chroniques beyrouthines, c'est une longue histoire de fidélité. Lorsqu'il a proposé son roman sur l'histoire poignante de sa grand-mère et de son père, survivants des rafles de la Gestapo, écrit après trois ans de recherches dans les archives, nous n'avons pas hésité. » GILLES KRAEMER, éditeur

Né en 1973, David Hury est installé à Paris, avec un pied en Normandie et le cœur à Beyrouth. Photographe, romancier et journaliste, il travaille d'où ça lui chante. Correspondant pour différents médias dans la capitale libanaise pendant dix-huit ans, il a publié plusieurs romans.

Riveneuve est une maison d'édition née à Marseille en 2001 avant de devenir parisienne. Ouverte sur le monde, elle édite un peu moins d'une vingtaine de livres par an, en sciences humaines, littérature, beaux livres et BD, ainsi qu'une collection de poche emblématique sur papier kraft « Pépites ».

Parution août 2024

360 pages - 22 euros

ISBN : 978-2-360137-17-6

Paris, août 1945. La guerre n'est pas terminée pour tout le monde. Andrée, normande mariée à un décorateur juif, espère son retour d'Auschwitz. Reviendra-t-il ? Qui l'a dénoncé ? Comment a-t-elle arraché leurs enfants du camp de Drancy ?

Andrée écoute la radio ce 27 août 1945 et, dans la liste des rapatriés, entend enfin celui de Maurice, son mari. Elle se précipite à l'Hôtel Lutetia…

Chapitre 1 : Hôtel Lutetia, 1945

Andrée fit tournoyer les battants vitrés de l'imposante porte à tambour et déboucha dans le hall du Lutetia. Elle faillit percuter sœur Marcelle et pria cette ancienne résistante, en charge de l'accueil des femmes, de bien vouloir l'excuser. Un peu confuse, elle lui demanda si le commandant Galbois – l'officier de rapatriement responsable du Lutetia – était fidèle au poste ce matin. Andrée connaissait tout le monde, tout le monde la connaissait. Elle était l'une des dernières à avoir ce triste privilège.

— Il est sûrement là, mais allez savoir où !

— Mon mari ! Mon mari est arrivé ! J'ai entendu son nom à la radio !

— Je suis si heureuse pour vous ! lui lança Marcelle avec un immense sourire.

Le cœur battant, Andrée franchit le hall et regarda autour d'elle. Des rescapés arrivés la veille et la nuit dernière étaient assis à même le sol, certains fuyant les regards, d'autres espérant qu'on les reconnaisse comme des animaux maintes fois battus et abandonnés. Dans la travée de la grande galerie, Andrée se fraya un chemin parmi les autres Parisiennes à la recherche de leur mari, de leur frère ou de leur fils. Ses yeux espéraient, son cœur s'emballa à chaque pas, au bord de l'implosion. Elle passa de l'un à l'autre, s'agenouillant parfois, la photographie de Maurice toujours au bout des doigts, relevant mentons et pommettes. Il n'était pas là.

Arrivée à l'autre extrémité de la grande galerie, Andrée se retourna et contempla le spectacle de désolation quand, soudain, elle entendit des pleurs étouffés. Puis un cri de femme. Elle fit quelques pas et assista à des retrouvailles qui lui vrillèrent les tripes. Un homme décharné venait de retrouver la lumière. En larmes, sa femme lui baisait les mains comme on cajole celles d'un nouveau-né. Andrée se crispa et s'en voulut. Elle désirait tellement vivre un moment identique. Pourquoi cette femme-là y avait-elle droit, elle ? Andrée traversa la galerie, alpagua le premier bénévole qu'elle croisa et demanda à parler à Annette Monnot, l'assistante sociale en chef, avec qui elle avait sympathisé en juillet. Le jeune homme tendit son doigt vers la table qui avait remplacé le guichet, à l'accueil du Lutetia. Andrée se précipita.

— Madame Monnot !

— Bien l'bonjour, répondit l'assistante sociale, le nez plongé dans ses fiches.

— Madame Monnot, j'ai besoin de votre aide ! S'il vous plaît, dites-moi où est mon mari.

— Vous êtes sûre qu'il est arrivé ?

— La radio l'a dit ce matin.

— Rappelez-moi son nom ?

— Hury, Maurice Hury. Son nom n'est pas affiché dehors et je ne l'ai pas trouvé ici. Où peut-il bien être ? Dites-moi où il est, je vous en supplie !

Annette Monnot consulta le registre ouvert devant elle, en commençant par les arrivées de la nuit. Elle tourna une page, Andrée devina la date du dimanche 26. Puis une autre page. Et encore une autre, celle du samedi 25.

— Il n'est pas là, je regrette.

— Vérifiez encore s'il vous plaît, s'énerva Andrée. Ce n'est pas possible !

— J'ai bien un Maurice Henry qui est arrivé hier par la gare d'Orsay, c'est tout. Je suis désolée, je…

Maurice Henry. Comment avait-elle pu se tromper ? Comment avait-il pu se tromper, ce foutu speaker à la radio ? Andrée fit quelques pas à reculons et s'effondra sur le drakkar en mosaïque recouvrant le sol du hall d'entrée du Lutetia. Des sanglots prirent le contrôle de son corps, un filet de morve coula de son nez. Elle renifla puis soudain, les vannes s'ouvrirent en grand. Elle pleura les larmes qu'elles n'avaient plus. Trop salées, trop acides. Presque corrosives. Andrée se sentit sortir de ce corps qui n'appartenait plus à personne depuis trop longtemps maintenant.

Où était donc Maurice ? La radio parlait souvent de la zone d'occupation soviétique. Peut-être était-il encore là-bas, aux mains des Rouges ? Peut-être était-il déjà en chemin ? Avait-il pu passer la frontière allemande ? Qui sait. Elle n'en pouvait plus de ces fausses joies, de ces espoirs poignardés dans le dos, mais elle ne pouvait pas se résoudre à abandonner. Pas maintenant. Ce n'était pas parce qu'on ne lui rendrait pas son mari aujourd'hui qu'elle devait perdre espoir. Oh non. Elle le serrerait dans ses bras un jour ou l'autre.

Une main sortie de nulle part attrapa son coude pour l'aider à se relever. Andrée scruta le regard de la jeune femme d'à peine 20 ans qui la surplombait de toute sa fraîcheur. Une infirmière de la Croix-Rouge qu'elle n'avait encore jamais vue. La jeune Parisienne lui sourit.

— Madame, je peux vous aider ?

— Vous ne pouvez malheureusement rien pour moi, mademoiselle. Rendez-moi mon mari, c'est tout ce que je demande, sanglota Andrée.

— Je suis sûre qu'il va rentrer. Ils sont encore plusieurs centaines à devoir arriver d'ici la fin de la semaine. Venez que je vous aide à vous relever.

Andrée se redressa, la jeune femme sortit un mouchoir blanc, essuya les larmes de la visiteuse et lui offrit son plus doux sourire.

— Vous avez raison, balbutia Andrée pour se ressaisir. Il va revenir.

De ses deux mains, Andrée serra celles de l'infirmière, comme si elle avait attrapé un papillon aux ailes délicates. Sa peau était de celles qui n'avaient jamais connu le soleil de la campagne et le manche d'une bêche. Laiteuse, presque irréelle. Ses lèvres étaient de celles qui n'avaient encore jamais connu l'amour et le désespoir. Andrée l'envia terriblement. La jeune femme n'avait pas encore de plaies béantes ou de cicatrices, elle avait toute la vie devant elle. À 37 ans, Andrée avait déjà l'impression d'avoir vécu deux vies.

Un pas devant l'autre, elle quitta le hall et retrouva l'air libre. Un vent épais bouscula sa robe. Il allait faire chaud aujourd'hui à Paris. Peut-être 30 degrés. Sur le trottoir, un groupe d'une dizaine de scouts était aligné comme de bons petits soldats. Ils devaient avoir 14 ou 15 ans tout au plus. Comme sa fille Josette. Tout à coup, le chef de meute cria :

— Un bus ! Un bus arrive !

Les scouts se mirent en formation et dessinèrent une sorte de haie d'honneur. Depuis des mois, les adolescents parisiens prêtaient main-forte au centre de rapatriement, à la fois pour protéger les revenants à leur descente d'autobus, et pour aider les plus faibles à se faire enregistrer. Andrée distingua rapidement la calandre du bus de la STCRP approcher. Sans y réfléchir, elle glissa sa main dans la poche de sa robe et en tira la photographie de Maurice. Ce serait la bonne, cette fois. Voilà l'explication à son absence ce matin, il n'avait pas encore fait le trajet de la gare jusqu'au Lutetia. Dans quelques secondes, elle le verrait descendre les marches de l'autocar, leurs regards se rencontreraient. Andrée essuya ses larmes et tenta un grand sourire pour défroisser le masque qui assombrissait son visage. Tout serait bientôt fini, elle prendrait soin de lui comme aucune femme n'avait pris soin d'un homme dans l'Histoire de l'humanité. Andrée fit quelques pas à travers la foule, joua des coudes pour être aux premières loges. Elle le faisait à chaque fois, elle n'était pas bien grande malgré les talons hauts de ses souliers vernis. Lentement, le véhicule s'immobilisa derrière les scouts. Andrée scruta les visages des revenants, collés aux fenêtres du bus. Elle ne comprit pas tout de suite.

Un soldat ouvrit la porte de l'autobus et la clameur commença à monter dans la foule. Les bras se levèrent avec toujours le même cortège de photographies noir et blanc, avec ces portraits de gens rougeots et en bonne santé. Andrée entra dans la danse elle aussi, comme à chaque fois. Le bras levé, la photo de Maurice bien en évidence. Un premier corps emballé dans un costume trop grand descendit péniblement le marchepied un peu trop haut. Puis un deuxième, un troisième.

Nipponarium

« Dans une époque tiraillée entre repli nationaliste et mondialisation, il nous a paru pertinent de publier Nipponarium, un conte qui transforme l'errance d'un individu entre le Japon et l'Occident, en un fil d'Ariane entre des êtres que tout sépare mais qui inventent une humanité plurielle. » RACHEL DEGHATI, éditrice

Depuis une vingtaine d'années, Antoine Daguery travaille pour des publications en photographie, écriture et graphisme dans le social ou pour des ONG, dans une cinquantaine de pays, généralement sur la terre ferme, parfois sur les flots bleus. Depuis qu'il a découvert le Japon, il y revient toujours.

La maison d'édition Sama est née fin 2023, dans un esprit de résistance : s'engager « pour » et jamais « contre ». Elle a choisi de publier un nombre limité de livres et prend le temps avec ses auteurs et autrices, de se poser avec légèreté dans un paysage miné par les doutes et le renoncement.

Parution mai 2024

112 pages - 15 euros

ISBN : 978-2-959380-70-9

Conte éblouissant d'un Français égaré dans un Japon décomposé. D'errance fiévreuse en rencontres amoureuses telluriques, il croise la route d'autres destins fracassés avec lesquels une micro-humanité tendre et intense va se former, pour tenter de se libérer et d'embarquer vers une destination inconnue.

Le héros et ses compagnons de route arrivent à la grotte du vieux benshi, qui vit ses derniers instants.

Nous récupérons Anatahan à la sortie du snack et nous allons chez les Ashkénazes avec le film. Je ne veux pas qu'on le projette entièrement, j'aurais l'impression de commettre un sacrilège en l'absence du benshi, mais il faut quand même essayer, enclencher le début, voir si ça marche. Deux miséreux amènent le matériel. Gog déplie l'écran, allume le projecteur, cale le film, éteint la lumière. L'image tremblotante montre une jeune femme en kimono dans un jardin, un éventail à la main. Elle fait quelques mouvements cérémoniels, puis elle éclate de rire et s'avance face à la caméra en faisant signe d'arrêter. Magog arrête le projecteur. Silence. Anatahan regarde fixement l'écran vide. Nous avons l'impression d'avoir amorcé un rituel sacré sans en avoir le droit. Maintenant qu'il a commencé à revivre, il est impossible de laisser ce film refroidir dans sa boîte. Nous décidons d'aller retrouver le benshi séance tenante ! Et nous voilà partis dans une vieille camionnette, Gog, Magog, les deux miséreux, le projecteur, l'écran, le film, Yoshi, Anatahan et moi. Les deux frères conduisent ensemble, en quelque sorte, force éclats de voix et gestes sauvages, de sorte que l'on ne sait plus très bien qui tient le volant et qui fait le copilote, si c'est toutefois bien de cela qu'il s'agit. Cette conduite bicéphale les ayant maintenus en vie pendant des décennies, nous décidons de ne pas trop nous inquiéter. Anatahan est silencieuse, dans ses pensées, loin. Après avoir doublé un multicentenaire arrimé au volant d'une limousine, le visage si près du pare-brise qu'il semblait fondu avec les verres de ses lunettes, Gog et Magog, rois du bitume, cessent de se chamailler pour chanter en chœur, portés par l'ivresse de la vitesse, un chant kleizmer effréné. Les deux miséreux répondent avec une chanson à boire japonaise, j'enchaîne par un chant de marin et nous arrivons une heure plus tard, presque aphones, à la forêt des suicidés.

Après une longue marche nous apercevons la grotte du benshi. Il n'est pas seul. Une dizaine de personnes sont là, autour de lui, les visages éclairés par la lumière des flammes et les dernières lueurs du jour. Un jeune homme, médecin, nous explique que le benshi est au plus mal, qu'il peut mourir dans la nuit, qu'il ne veut pas bouger de là. Les autres, des hommes et des femmes, sont silencieux, recueillis. Le benshi est allongé, recouvert par d'épaisses couvertures, les yeux ouverts. Quand il nous voit, quand il voit Gog et Magog, quand il voit le projecteur et le film, un immense sourire illumine son visage.

— Merci, nous dit-t-il.

Il s'assied pendant que nous installons le matériel. Gog et Magog entourent le vieil acteur dans la nuit qui tombe. Le feu meurt doucement. Les dernières braises vacillent dans le noir. Les premières images du film apparaissent. Une jeune femme en kimono accomplit des gestes ritualisés avec un éventail, elle rit et s'approche de la caméra. Un train à vapeur passe au bout d'un champ. Des militaires marchent sur une route.

À nouveau, la jeune fille dans le jardin. Elle avance à petits pas en regardant la caméra avec un air très tendre. Salle de cinéma. On voit les têtes des spectateurs, l'écran et une silhouette qui se détache sur le côté, celle du benshi dans sa jeunesse. Le film commence. Titre : « L'Esclave de l'amour ». La jeune fille des premiers plans joue dans le film. Son kimono est usé, elle tient à peine debout, elle a faim. Sa mère est malade, elle est allongée dans un coin du baraquement. Elle parle ! Elle parle ! La voix éraillée d'une vieille femme retentit dans la nuit. Sa fille lui répond, puis celle du méchant souteneur, et celle de l'étranger qui voulait l'emmener loin du Japon. Le vieux benshi s'était redressé. Sa voix donnait vie à chaque personnage. Il savait chacune de leurs paroles, chacune de leurs intonations, chacun de leurs sentiments. Il était Le film. La jeune fille ne peut pas partir avec l'étranger car elle doit rester auprès de sa mère. L'étranger part. La mère meurt. Après l'enterrement de sa mère, la jeune fille se jette dans un lac pour échapper au souteneur. Quand l'étranger revient, il apprend la mort de sa bien-aimée. Le dernier plan le montre sur une barque, au milieu du lac, jetant des pétales dans l'eau coupable.

À la fin du film, le benshi est retombé sur sa couche, comme une marionnette aux fils cassés. Il était lumineux, rajeuni, apaisé. Son art avait éclaté devant nous en un bouquet ultime. Il allait mourir et avec lui disparaîtrait le dernier benshi. C'était tellement beau et tellement triste à la fois que nous n'avons pas vu Anatahan s'éloigner. Elle sanglotait comme une enfant. Les larmes coulaient sur son masque, qui glissait sur son visage. Elle l'a enlevé complètement, l'a arraché dans la nuit sans lumière. Le benshi la regardait intensément. Il lui a dit d'une voix très douce :

— Viens.

Elle s'est retournée, s'est approchée. Son visage est apparu dans les lueurs des lampes à pétrole. C'était celui de l'héroïne du film. Le benshi, lui, savait cela depuis toujours, je crois, il l'attendait depuis toujours, il savait qu'elle viendrait. Anatahan s'est agenouillée près de lui. Il pleurait silencieusement, d'une reconnaissance éperdue, de l'apaisement de toute une vie. Ses larmes coulaient le long de ses rides, se noyaient dans son sourire. Elle a essuyé le front, les yeux et le visage du vieil homme avec son foulard. Ils sont restés ainsi, ensemble. Nous étions autour, silencieux, recueillis. Nous écoutions la respiration du vieil homme. Vers le milieu de la nuit, une faible mélodie sans parole, comme la trace d'une berceuse ancienne s'est élevée de la gorge du benshi, puis s'est arrêtée. Il a vu le vague de la nuit, dehors, et son visage s'est crispé, comme pris de panique. Il a serré les mains de la jeune femme dans les siennes, l'a regardée longuement et il a fermé les yeux. Sa poitrine s'est soulevée une dernière fois et il s'est éteint en souriant.

Nous l'avons veillé à la lueur des flammes. Il faisait encore nuit quand je me suis éloigné avec Anatahan. Nous nous sommes embrassés doucement et nous avons dormi sous un grand pin, enlacés, jusqu'à ce que la rosée nous réveille. Des rayons de soleil transperçaient les feuillages. Je voyais son joli visage à la lumière du jour pour la première fois. Je ne cessais de la regarder, de la caresser ; nous ne pouvions plus nous démêler. Nous sommes retournés voir le benshi et les autres. Une ambulance avait été appelée. Nous avons suivi les infirmiers qui emportaient le corps. Nous sommes revenus à Yokohama en fin d'après-midi. Anatahan m'a demandé de l'accompagner chez elle. Elle a appelé son travail pour avertir qu'elle ne viendrait plus. Nous avons pris une douche, nous avons mangé un morceau et nous nous sommes endormis comme ça, enlacés, emmêlés. Elle dormait encore quand je me suis réveillé. C'était le milieu de la nuit, ces heures immobiles, silencieuses. La lumière d'un réverbère éclairait faiblement la pièce. Je me suis assis au bord du tatami, je l'ai observée, je l'ai écoutée respirer. Elle dormait calmement, sur le dos. Elle avait repoussé le drap de sa main gauche, découvrant la moitié de son corps. Sa poitrine se soulevait doucement au rythme de sa respiration. Ses doigts fins, son poignet plié, son avant-bras offert, le renflement de ses seins sous le drap, son joli nombril à peine révélé, la courbe de ses hanches, sa peau satinée, sa gorge délicate, l'ovale de son visage, ses grands yeux, ses lèvres pleines, quelques mèches de cheveux en bataille sur sa joue… Tandis que je l'observais, elle a frissonné. Je l'ai bordée.

Des aiguilles plein la bouche

« Un parcours à travers des souvenirs de scènes familiales et images mentales, par différentes formes d'écriture – comptines, lettres, anecdotes : c'était forcément pour le catalogue de Signes et balises. Et aussi : la fidélité de cette romancière aux textes si originaux. » ANNE-LAURE BRISAC, éditrice

Véronique Willmann Rulleau vit et travaille à Royan. D'abord styliste, puis enseignante en histoire des arts et du spectacle, elle se consacre à l'histoire de l'architecture des années 1950. Ses romans interrogent les images mentales : comment se fabriquent les souvenirs, existent-ils vraiment ?

Les éditions Signes et balises construisent leur catalogue de littérature française et étrangère autour des notions de transmission et de mémoire, avec quatre déclinaisons : des témoignages et des récits liés à l'histoire et aux géographies, des romans et des publications d'archives.

Parution avril 2025

226 pages - 19 euros

ISBN : 978-2-491287-12-2

Un père demande à sa fille aînée de vider les armoires de sa mère après le décès de celle-ci. Mais les armoires sont remplies de fantômes. Dans un chant choral, la grand-mère, la mère, la fille et les meubles de la maison entendre leurs voix, libèrent leur parole, délivrent leurs secrets.

Il s'agit des premières pages du roman.

La maison

Ils m'ont bâtie au début des années soixante-dix. Œuvre d'une vie, projet d'un couple. Pour en finir avec les appartements de fonction, pour les enfants.

Une aubaine, un verger, la campagne tout autour. Fantasme de villa provençale sur un terrain argileux en pente, je suis construite à l'économie.

Parallélépipède ingrat recouvert d'un toit à plusieurs pans de tuiles, en tons mêlés, comme ils disent, ils ont choisi de m'enduire d'un grossier crépi néo-rustique. Celui-ci n'a jamais été blanc. Dans ses irrégularités se sont blotties les scories du temps passé.

Mes volets hurleurs, aux articulations jamais huilées, sont en bois calfaté de brun foncé.

J'ai vécu, j'ai mal supporté. Le froid des hivers de l'Est et les étés caniculaires m'ont démantibulée, fissurée, découragée.

Seul le jardin est beau, c'est l'œuvre du père, issue d'un long travail de cohabitation avec une nature en friche, haies, rocailles, arbres fruitiers… mais j'oubliais les rosiers, ce sont ceux de la mère, des roses anciennes, collectées boutures après boutures, une splendeur.

La mère. Cela fait cinquante ans qu'elle est là tous les jours et qu'elle hante mes murs.

Ils ne sont plus qu'eux deux, les enfants se sont enfuis. Elle va mourir l'année prochaine, elle ne le sait pas encore.

Je l'aime. Tel un démiurge minuscule, elle me le rend bien.

Elle coud, souvent, toujours.

Je la vois bâtir un patchwork sans relâche. Au-dehors, le soleil plombe, mes murs la tiennent au frais.

Elle assemble chaîne et trame pour unir ciel et terre. Elle associe des fragments de tissus formant nuées, amas cotonneux, lignes de côtes en satin noir, entrelacées de jute brun pour les champs, les vergers, et de velours jaune pour les colzas.

Elle empoigne une brassée de rubans argentés et les applique comme risées sur l'eau. Elle passe le fil des bois échevelés en dégradés de soie grise.

Un bourdon entre par la fenêtre, ça sent le géranium froissé, son mari jardine en contrebas.

Elle pose sur l'étoffe, en strates de lin bicolore, les Monts qui haussent le col, à quelques kilomètres d'ici. Et à leurs pieds, en quinconce, à l'aiguille, les petits points vifs que figurent devant ses yeux l'âne et les chevaux. De temps en temps, une chèvre noire.

Elle coud le vert strident des prés, les rayures régulières des vignes et le damassé des carrières.

Elle s'arrête et recule, considérant l'ouvrage.

Devant elle, les méandres du paysage prennent forme sous un grand ciel clair.

Et par-delà mes fenêtres, à côté de l'ouvrage, fleurs, rosiers et arbres forment un horizon infini.

Son horizon, et le mien aussi.

La fille

Intérieur nuit. Ciel bas de remords et de remugles oppressants.

Peu d'ouvertures éclairent la pièce immense, profonde est la maison.

Je ne distingue que le sol, dalles bicolores, tricentenaires, à perte de vue. Tout l'espace au-dessus est rempli jusqu'à la gueule : c'est une rangée de meubles. Ils sont plaqués au plafond, armée menaçante. Épée de Damoclès suspendue au-dessus de ma tête, blocs impénétrables, boîtes à secrets, confessionnaux sans prêtre, armoires à glace renvoyant le vide, grotesque engeance.

Plus j'avance dans la pièce, bien malgré moi, plus les armoires se multiplient, en rangs cariés, dents manquantes, cadavres d'une opulence passée, pendus par les pieds.

Leur masse, leur poids, leur ombre, c'est cela qui me fait peur.

Nuée à l'approche dans un ciel d'orage, vol de choucas croassant, placards bas du front, portes béantes, hennissement de leurs battants dégondés, prêts à tomber.

Black-out, il fait trop sombre. Caisses suspendues à leur destin, l'obscurité des bois cirés, en suspension, prête à tomber. Leurs intérieurs sont noirs, mais les armoires sont pleines, pleines à tomber.

Leur plein, leur poids, leur ombre, c'est cela qui me fait peur : grincements, basculements, bruit de chaînes, bruit de clefs, elles vont me tomber sur la tête, m'ensevelir, m'étouffer, m'ingérer, m'aspirer.

Mères, grands-mères, aïeules et toutes ces femmes dans les armoires, ce sont elles qui mènent le rang.

Je n'en peux plus de leurs secrets, de leur silence, je dois leur échapper.

La fille

Tout avait commencé par ce rêve, le rêve des armoires.

Mon bol de thé au creux des paumes, face au jardin mauve des premières lueurs de l'hiver, j'avais du mal à m'extraire de la nuit, malgré les allers-retours du chat affamé contre mes chevilles.

Le cauchemar continuait à me hanter.

Ce matin-là, ne me vint à l'esprit aucune interprétation. Je n'avais plus qu'une seule chose à faire, ranger, pacifier mes propres armoires, enfin, ce qui m'en tenait lieu, mes étagères et mes placards.

Je ne savais pas que le plus dur m'attendait ailleurs, loin des rivages atlantiques, dans les brouillards de l'est de la France, dans la maison de mon enfance, où m'attendaient les armoires de ma mère.

Les étagères

C'est nous qui supportons une vie entière.

De ce pan de mur, enfin nues comme au premier jour, nous la regardons déposer sur le parquet luisant tout ce qui encombre nos rayons. Érigé devant nos yeux, un tas de cahiers et de dossiers, des cartons de nuanciers de couleurs et de tissus, de nombreux livres et de multiples boîtes d'archives. À jeter, dit-elle.

Sur nos rayons nettoyés, elle aligne ses albums photos, journaux et carnets. Dans un casier fermé à clef, tout en haut d'une étagère, elle a aussi retrouvé un roman inachevé et des lettres, celles qu'elle écrivait à ses parents lorsqu'elle était étudiante à Paris.

Un vent frais circule, c'est léger, personnel, de quoi frétiller d'aise.

Mais ce n'est pas encore temps de pavoiser : un quintal de livres d'architecture envahit les trois autres côtés de la pièce. Des murs entiers, des murailles entre elle et le monde. Des murailles d'érudition, rationnelle, peu sujette aux états d'âme, des murs solides et rassurants comme leur sujet.

Ils pèsent leur poids de pierre et de béton.

Proches de la rupture, nous plions dos et ramures. Mutiques, nous supportons malgré nous.

Quel séisme bienvenu pourrait lui faire tourner la tête ?

La fille

Maintenant qu'elle a disparu, me dit-il, c'est à toi, l'aînée, de prendre la main, de ranger les armoires de ta mère.

Qu'allait-il se passer si je n'obtempérais pas ?

Mon père avait rétorqué, cinglant, Débrouille-toi avec ton héritage… Et puis soupirant, Si tu savais combien ta mère a passé sa vie entière à colmater les brèches dans la famille. Elle a tellement fait pour tout tenir assemblé. Toi, sa fille aînée, ingrate, tu chipotes, les bras ballants, une vraie princesse, une vraie potiche !

Qui n'est plus

« Nous avons choisi d'éditer ce roman pour sa thématique forte et ses passages émouvants autour de la perte d'identité et de repères. La façon dont il a été conçu, avec des entrées de chapitre atypiques où le fils s'adresse directement à son père défunt, a aussi retenu toute notre attention. » ARTHUR BILLEREY, éditeur

Née en 1979, Odile Cornuz a grandi à Neuchâtel où elle vit toujours. Autrice d'une thèse en littérature française consacrée aux entretiens d'écrivains, elle aime mêler les genres et les explorations littéraires – poésie, théâtre, radio ou roman – pourvu que l'intensité s'en dégage et soit partagée.

Dans une perspective engagée, décoloniale et sensible aux luttes émancipatrices, La Veilleuse fait découvrir des façons inédites d'appréhender, de narrer ou d'écrire le monde. Elle explore la littérature contemporaine et ses marges. « Publier moins, pour publier mieux » pourrait être son leitmotiv.

Parution avril 2024

128 pages - 15 euros

ISBN : 978-2-889780-10-5

Un jeune homme veille le corps de son père durant toute une nuit. Il lui raconte alors ce qu'il ne lui a jamais dévoilé de sa vie : ses amours ratées, ses études interrompues et ses errances dans une capitale lointaine, où il a tenté de se construire hors des attentes familiales, embrassant la folie.

J'ai soif de paroles. Alors je parle pour deux, pour moi et pour toi. Je bois ces années silencieuses, celles d'où l'on ne revient pas.

Je n'ai pas su la retenir, papa. Comment garder quelqu'un auprès de soi ? Nous ne sommes pas des animaux à tenir en laisse. Je n'aurais pas su y faire. Je n'aurais pu affronter le quotidien, les mêmes mots répétés à heures précises. La question des repas, le soir. Ces choses arrivent aux couples, dans la durée, non ? Trop d'épouvante pour moi. Autant s'en priver tout de suite. Tu vois comme j'ai bien retenu la leçon de distance ? Peu parler – très utiles, les monosyllabes. Ne pas se laisser déchiffrer. Ne plus chercher la main qui caresse. Est-ce toi qui m'as appris l'abandon ? Je le comprends, à présent que je suis orphelin. Comme si tu m'avais considéré comme tel depuis ma naissance. Tu ne m'as jamais reconnu. Je ne te parle pas de légalité : tout était bien, propre en ordre, conforme aux règles établies par je ne sais qui. Vous étiez des gens comme il faut. À présent tes yeux sont vides et je crains pour les miens. Comment se connaître soi-même alors qu'on n'a jamais vu trace de reconnaissance dans les yeux de son père ? J'aurais aimé te poser cette question, la formuler face à toi, voire sur papier, te la soumettre. Aurais-tu déchiré la lettre ? Aurais-tu considéré cette question comme une offense à tes monosyllabes ? Pourquoi ce besoin à présent ? Te poser des questions auxquelles tu ne répondras pas… En règlement de quels comptes ? Nous ne serons jamais quittes. Ce n'est pas ce que je vise. Je n'ai jamais passé autant de temps en ta présence, rien qu'avec toi. Elle vient peut-être de là, cette fuite du face-à-face.

L'odeur de l'appartement m'insupporte : le renfermé, le chat, les draps jamais lavés, les citrons pourris. Lorsque j'ai emménagé, il y avait déjà des relents de plantes trop humides, des taches tenaces sur le parquet. À présent, je ne rassemble même plus mes forces pour ouvrir la fenêtre.

Je l'ai quittée au milieu de la ville. Je n'ai pas même tourné la tête. Je savais qu'elle gardait en mon dos ses yeux fixés, je les sentais accrochés à ma nuque. Je ne pouvais pas me retourner. Ç'aurait été la bercer entre mes bras, la couvrir de tendresse, lui faire un enfant. J'ai ressenti auprès d'elle un calme retentissant de bonheur. Sa présence suffisait à remplir une vie fluide entre mes doigts. Je ne sais pas raconter les blagues, elle, oui. Comme elle savait embrasser mes yeux et le reste. Je l'ai perdue au milieu de la ville. Je ne me suis pas retourné. À présent, je suis assailli par les bruits de l'immeuble. La femme du premier étage cause avec son chat. Toute la journée, elle lui parle. Elle pousse des cris de joie pour des raisons indéterminées. Le soir, son ton se durcit lorsqu'elle s'adresse à son mari. Je ne l'entends jamais jouir. Celle d'en face, oui, ses cris lacèrent les rideaux et elle s'en fout. Ça gueule aussi, dessous, mais sans plaisir : des menaces plutôt, des insultes surtout.

Je ne lutte plus contre l'odeur qui a envahi l'appartement. Je n'y suis que pour dormir, et encore. Depuis que je l'ai perdue, je ne supporte plus l'idée de me glisser seul sous cette couette. Je marche dans les rues, au hasard, longuement. Je choisis le porche d'une maison, un endroit correct, et je m'y cale. Je ne mérite plus ces draps qui portent encore l'empreinte de son corps. Elle a baisé ma bouche, mes yeux, mes tempes, avant de disparaître dans le fracas de la ville. Où peut-elle bien se trouver à présent, face à qui ? De quelles intensités nourrit-elle sa vie intrépide ? Je ne pouvais pas la suivre. Je ne pouvais que me retirer de son ombre, pour ne pas la ternir.

— Ce chat est peut-être malade. Tu le nourris ?

Elle s'inquiétait pour l'animal. Il ne comprend pas les caresses non plus, saute sur une main tendue, hérisse son poil jaune et s'élance de toutes ses forces contre le fauteuil, griffes en avant. Il a peur, recule. J'aimerais savoir ce que voit le chat. Il pourrait me guider entre les ombres. Il faudrait que je le nourrisse, oui. Mais je ne suis presque jamais chez moi qui n'est pas chez moi. Je l'oublie quand je ne dors pas là. Le matin je prends un café au lait avec la monnaie qui traîne dans ma poche. Je m'installe pour lire sur un banc. Il fait chaud. Je m'endors.

Elle se tient debout. Son visage surplombe le mien. Je suis couché sur un muret poli par le sable. Elle sourit, mais pas à moi. Elle sourit au soleil, à l'arbre penché sur nous, à la musique dans sa tête. Un cheval tourne autour de son maître auquel il est relié par licol et corde. Il trace un cercle parfait, presse l'allure. Rien d'autre sur la plage que l'homme et son cheval, elle et moi. Elle me parle. Je ne peux écouter ce qu'elle dit, aussi près de sa bouche. Je m'avance vers ses lèvres, elle m'embrasse. Je m'offre à ce baiser, mais cela ne suffit pas, cela ne sera jamais assez. Je voudrais découvrir le monde avec elle, mais ses pas sont des pas de géant. Je voudrais atteindre son épaule, mais je me trouve face à sa hanche. Où a-t-elle appris tout ce qu'elle sait ? Par où suis-je passé pour égarer mon bagage, amour et connaissance ? Tout semble si simple avec elle. Une parole et je suis réconcilié avec le monde. Un bout de sa peau dissout toute colère. Elle m'est l'ablation de la douleur. Mais quelque chose en moi refuse de perdre les souffrances qui tiennent ma bile au chaud – je m'éveille en sursaut.

Tu comprends ça, papa ? Ce renoncement ?

Je l'ai glissée hors de ma vie, je n'aurai pas l'audace de réapparaître dans la sienne. J'écoute le son de sa voix au creux de ma tête. Je rentre. Le chat miaule. Il griffe les tapis, tourne sur lui-même comme un fou. Demain, je le nourrirai. Elle chante dans mon esprit comme elle fredonnait sur les quais. Je dégageais souvent ma main de la sienne. Elle me regardait avec une question dans les yeux. Pas un reproche : une question. Je ne pouvais pas lui parler de ma bile, alors je détournais mon regard. Je l'ai rendue triste, ainsi, par petites touches. Je sais qu'elle pleurait dans mon dos, le jour où.

Ça tourne, ça tourne – j'aurais besoin de m'agripper à quelque chose… On ne se débarrasse pas comme ça du réel, ni des gens. J'épingle de vieilles photographies au mur, bientôt on ne verra plus la tapisserie hideuse. Des détails, rien que des détails et des portraits en noir et blanc. Les vues d'ensemble me feraient chavirer, les têtes connues aussi. Un bâtiment du sol à la terre ? Géant qui me terrasse. Une fenêtre, à la limite, un carreau cassé de préférence. Une fissure dans le mur. Ses yeux à elle ? Au secours ! Quand il n'y aura plus assez de place sur cette paroi, je punaiserai par-dessus mes propres prises de vues, jusqu'à ce que je comprenne ce qui m'arrive ici. Je ne sais pas ce qui se passe. Je ne parviens pas à le déchiffrer dans les livres. Je ne comprends que par bribes ce que je suis, observant les sachets plastiques poussés par le vent, les poubelles qui débordent ou les passagers qui appuient sur le bouton d'une porte de métro alors qu'elle vient de se fermer. Perdu le mode d'emploi. Ne demeure imperturbable que la voix annonçant la météo à la radio, qu'importent les moins douze ou trente-six degrés. Je ne sais où placer l'indécence, si ce n'est en moi.

Remerciements

Ouvrir grands les volets, laisser la lumière s'introduire dans la chambre, l'air soulever les rideaux, caresser les draps froissés. Sentir la symphonie de la ville envahir l'espace, les rires des passants, les jeux des enfants et dans une longue expiration s'étirer comme un chat, pour enfin savourer le plaisir de l'été.

C'est le moment précieux de convoquer, les yeux rivés sur le plafond, les émotions vécues ces dernières semaines, ces derniers mois, ces dernières années. Qui aurait cru qu'on puisse prendre autant de plaisir à travailler, construire, élaborer ? Qu'une telle joie naisse du cadre qu'on s'est fixé, et exacerbe ainsi la créativité ?

L'intelligence est belle lorsqu'elle est collective, traversée de regards, de rebonds, d'une écoute attentive et profonde. Parfois il suffit d'un mot, d'un arrêt, d'un silence, pour que les idées s'échappent et qu'enfin tout s'éclaire. Sous la coupole de l'Académie, chaque personnalité produit des étincelles : le regard de Sarah Calafato s'enflamme lorsqu'elle parle des auteurs et des autrices de la sélection, lorsqu'elle échange avec les éditeurs et les éditrices. Vous auriez dû nous voir ouvrir les enveloppes par dizaines, découvrir ces livres tout juste publiés, lire les petits mots glissés entre les pages ! Jour après jour, alors qu'on s'active pour une nouvelle édition, les t-shirts d'Anne-Laure Linay en disent plus que de longs discours : « Amoureuse des mots », à moins que ce ne soit « Lire pour le plaisir » ?

Car le désir est la base de la littérature. L'écriture est un besoin, la lecture est une caresse, parfois une claque, une griffure. Un livre est plus grand lorsqu'il devient physique. Et c'est ce qui nous anime depuis 10 ans : faire grandir un prix littéraire qui soit bien plus qu'une récompense, mais un lieu où chacun puisse s'exprimer librement et expérimenter ses multiples identités. Toutes ces années, Nathaniel, Marilou, Romane, Sandrine, Aktou, Noéline, Sarah, Margaux, Anna, Marlène, Nathan, Léo, et plus récemment Christine et Rahma ont mis leur amitié dans ces pages - et si vous touchez le papier, vous en ressentirez la douceur. La main et le grain ne seraient pas si fins sans le talent de nos graphistes, Caroline Racoupeau et David Robayo, de notre maquettiste Anne-Laure Castagnet, de la générosité d'Arctic Paper et du soutien d'Ann Eriksson. Dans le parc-machine de l'imprimerie Laballery, qui fête ses 100 ans cette année (l'Académie est si jeune à côté !), la bibliothèque retrouve les mêmes lignes, le même chemin. La fidélité est un joli mot, et les amis de l'Académie sont nos amis.

En guise de cadeau et de remerciement, nous avons choisi de vous offrir cette édition collector, cette porte ouverte sur la vie intime du prix Hors Concours. Sous la plume et le fusain de la pétillante Bénédicte Eustache, vous revivrez les joies, les interrogations, les temps forts qui ont rythmé toutes ces années. Une occasion de rendre hommage aux institutions qui ont tout de suite cru en ce projet : la Sofia, la Région Île-de-France, la DRAC Île de France et la Ville de Paris. Sans elles et sans tous nos partenaires - aine O Livres bien sûr dont je remercie l'équipe, la pépinière et le réseau, la Maison de la Poésie qui accueille la cérémonie depuis plusieurs années, Armelle Hédin et sa compagnie Avril en septembre pour avoir rendu ce spectacle vivant, le photographe Aldo Sperber d'avoir capturé ces instants, le Festival du livre de Paris d'avoir fait la place belle à cette sélection 2025, mais aussi le syndicat de la librairie française, le réseau social de lecteurs Babelio, Paris Librairies, Pollen diffusion, My Fair Book ; sans les différentes agences de presse qui nous ont accompagnés depuis 10 ans – Trame, Façon de penser, Un livre à soi et aujourd'hui LP Conseils, les médias Livres Hebdo, Actualitté et France Télévisions qui suivent le prix depuis sa création, la fête serait moins folle.

C'est aussi une façon d'exprimer notre gratitude envers les milliers de lecteurs et lectrices réuni·es depuis 10 ans dans le comité de lecture, les centaines de participants aux clubs Hors Concours, et le jury sincère et engagé que je remercie très chaleureusement pour sa confiance, son implication et la finesse de ses analyses : Lauren Malka, Vincent Jaury, Ilana Moryoussef, Inès de la Motte Saint-Pierre, Pierre Vavasseur, Emmanuel Poncet, Stéphanie Dupays, Stéphane Khayat, Isabelle Motrot, David Medioni, Hugo Pradelle, Marie-Delphine Roux-Jean, Tara Lenhart, Bintily Diallo, Catherine Fruchon-Toussaint nous ont fait l'immense plaisir de battre le fer et manier le verbe lors des multiples et joyeuses délibérations. Nous faisons depuis peu appel à des critiques littéraires actives sur les réseaux sociaux, Cécile Truy fondatrice du compte @Lepassagedesmots et Cristina Soler lectrice engagée sur @HorizonetInfini. Le mot influenceur est galvaudé, pourtant c'est un mot qui a du sens : à quoi sert un prix littéraire s'il n'influe pas sur la littérature, s'il n'influence pas les lecteurs ? Choisir les livres que l'on pose sur sa table de chevet, avec lesquels on s'endort et on s'éveille, est une équation à plusieurs milliers d'inconnues. Nous avons tous une petite bibliothèque intérieure qui ne demande qu'à s'allumer et à grandir.

La chaleur monte et la vie s'intensifie. Dans une longue inspiration mêlée d'excitation, nous regardons l'avenir, les projets de développement du prix Hors Concours à l'international, l'énergie inspirante de France Livre, des instituts français et des agents littéraires pour stimuler les ventes de droits. Ce qui nous donne envie de poursuivre l'aventure pour les 10 années à venir ? Continuer de faire grandir cette magnifique famille, et y inviter tous les publics, même les plus éloignés du livre et de la lecture ; poursuivre cette idée essentielle de faire vivre ensemble la curiosité, la diversité, l'imaginaire et toutes les littératures pour construire un monde plus créatif, plus collectif, plus lumineux.